jeudi 26 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Neuvième journée

Journée de tous les émois ou vendredi ordinaire de festivalier qui commence à avoir sérieusement mal aux jambes à force de rester assis huit ou dix heures par jour ? Le programme s'annonce plutôt pimenté en cette fin de semaine avec de grosses attentes (le dernier Sono Sion et le documentaire de Richard Stanley) et des "habitués" de la 19e édition, avec un nouveau film proposé par Jello Biafra et un Sayadian pour finir la journée. J'attends Arnaud à l'entrée du forum (pas celui du 6e jour, un autre Arnaud). Guillaume passe par là, il a deux heures à perdre avant d'aller voir le Sono Sion avec moi. On revient encore une fois sur Confession of Murder. C'est le running debat de la dizaine. Arnaud n'arrive pas, je lui prends sa place, il m'appelle, il fume son clope. Son élégante et longiligne silhouette se dégage enfin de la place Carrée, un grand sourire aux lèvres, une barbe de deux ou trois jours qui le rend plus avenant que jamais... C'est le genre de garçon qui a les yeux qui pétillent aussi fort que bat votre coeur et qui, en un plissement de fossette, vous transforme en flaque d'eau. Bref, va sérieusement falloir se concentrer sur le film pour ne pas passer la séance à le regarder (si mes articles se transforment un peu trop en journal de Bridget Jones, frappez moi...). 

Salle 500 donc, L'Autre Monde, le nouveau documentaire de Richard Stanley, qu'on avait vu très rapidement l'an dernier dans le film à sketches A Theatre Bizarre (dont il réalisait un segment), a tout pour plaire sur le papier. Il s'agit d'une descente mystique dans les tréfonds du sud de la France, autour des légendes et des histoires médiévales qui font tressaillir les touristes. Le tout sur des images du génial Karim Hussain... Alors qu'il passait des vacances tranquilles avec sa femme, Stanley a vécu une expérience surnaturelle au Chateau de Montsegur, endroit réputé pour les forces magnétiques qui y règneraient. A partir de là, Stanley s'est dit "putain si j'en faisais un film ?". Bah oui, après tout, ce ne serait pas le premier à faire un long métrage à partir d'un film de vacances... Du coup, il embarque femme et amis (Hussain donc, mais aussi le compositeur Simon Boswell) du côté de Rennes-le-Château et d'autres bleds comme ça, pour un road trip ésotérique dans le sud de la France. Autant le dire tout de suite, on se marre beaucoup pendant le film de Stanley, à défaut de croire une seule seconde à ce qu'il nous raconte ou d'entrer dans l'univers surnaturel qu'il essaie de nous décrire. Il faut dire que la construction scénaristique de son documentaire ne tient pas la route. On est plutôt dans une logique de rencontres, de "va comme je te pousse", d'accumulation d'étrangetés qui ne sont jamais vraiment liées les unes aux autres. 

C'est la très grosse faiblesse du documentaire : à force d'avancer sans savoir où il va, sans chercher à décortiquer quoi que ce soit mais en allant d'un récit d'expériences à un autre, Stanley avorte - plus qu'il n'accouche - d'un objet bâtard, dont la bizarrerie tient plus à l'hétérogénéité des sources interrogées (le clodos à cheveux gras qui trace des traits sur des cartes comme ça au pif et qui en déduit des trucs d'une divine évidence... comme ça au pif) qu'à l'hypothétique crédibilité de ce dont il parle. Si son enquête avait été menée avec un tant soit peu de sérieux, on aurait évité les superpositions d'insignes mystiques sur des montagnes inquiétantes et des commentaires hors sujet du maire du village du coin où il s'est passé un truc chelou il y a cinquante ans... A vrai dire, on a de la peine pour Stanley car il donne l'impression de ne pas vouloir comprendre ce qui s'est passé, de ne pas chercher l'origine de ces légendes (le flou artistique magistral sur les Cathares...), mais se contente de retranscrire de manière sensitive ce qu'il a pu ressentir ce fameux soir à Montsegur... Sauf que le dispositif d'interviews qui vont du vague au complètement ubuesque (le mec qui ne veut pas qu'on le film et qui ne dit rien pendant 3 minutes en agitant ses mains...), ne sert absolument pas cette démarche. 

Mes yeux ont eu moins de mal à se perdre dans ceux d'Arnaud que dans ce film dépourvu de structure et de volonté d'éclaircissement. La sortie du film est un déchirement, Arnaud ne me suit pas pour le Sono Sion... Une bise très amicale, un dernier sourire et un "au revoir" qui sonne comme un "à bientôt" (et vu que ça vous passionne, pour l'heure on en est encore au "au revoir"). Guillaume fait déjà la queue pour la salle 500. La séance va être pleine à craquer : le dernier Sono, c'est un événement puisqu'avant nous seuls les privilégiés de Venise et de Toronto ont eu la chance de le voir. 

Et putain de bordel de sa grand-mère punk aveugle... Why Don't You Play In Hell ? est une tuerie, dans tous les sens du terme. Un yakuza veut tourner un film avec sa fille (actrice de publicité pour les brosses à dents) afin de remercier sa femme pour les années de prison qu'elle s'est sacrifiée à faire pour lui. Il va engager une bande de gamins fan de cinéma qui n'attendent qu'une chose, qu'on leur propose de faire le film qui changera leur vie. Ces petits cinglés amoureux du 35mm vont filmer l'affrontement entre deux clans de yakuza, et ça va saigner. 

J'ai bien fait d'aller voir Bad Film quelques jours avant. WDYPIH s'inscrit directement dans la lignée de ce film bordélique et punk, centré sur de violents affrontements claniques. On retrouve cette passion viscérale de Sono Sion pour les chefs charismatiques à la tendresse drôle, pour les gunfights et pour l'humour décalé. Son dernier film est un magistral hurlement d'amour au cinéma doublé d'un bras d'honneur cinglant et trash à l'industrie du cinéma japonaise. En mettant en abîme sa propre volonté de faire des films (le gamin malade de ciné qui veut devenir réalisateur, c'est lui), il adresse un message de liberté bouillonnant à tous ceux qui désireraient brider ses véhémentes hystéries filmiques : messieurs, Sono Sion ne cessera jamais de faire ce qu'il veut, et d'ailleurs, il fait un film pour vous dire qu'il vous emmerde. 

Why Don't You Play In Hell ? est un cri furieux et bandant, qui déchire les limites de la violence esthétique sans pour autant la rendre ni ringarde, ni superflu, ni malsaine. La force de Sono Sion c'est d'arriver à délivrer des poèmes punks ultra libérés et ultra jubilatoires sans jamais verser dans le nihilisme ou le cynisme. S'il invective les tenanciers de moral, s'il fait un bras d'honneur aux producteurs, s'il évoque à demi mot la censure (à travers la police qui débarque à la fin du film pour réprimer la tuerie... ne faisant au passage que rajouter de la boucherie sur la boucherie), s'il emmerde Kitano le has been et Miike le plus grand chose, Sono Sion livre surtout ici tout son amour du cinéma, quelque chose de furieusement enfantin et d'immensément grand. 

La dernière demi-heure du film est un massacre inoubliable, d'une drôlerie fantastique. Niveau rythme, Sono Sion ne se trompe pas. Habitué à fournir des films de deux heures qui se perdent parfois en temps morts (dans Cold Fish par exemple), il remplit avec maestria les 2h10 de film, avec des bastons inclassables, une inventivité de mise en scène ahurissante et une dinguerie qui enchante chaque plan. Furieux. Déjanté. Une explosion tout bonnement magistrale.  

Après deux heures de fight au katana sous acides, la retombée cathartique s'apparente plus à une descente d'organes qu'à une descente de lit... Je croise Jérémy dans la queue de la salle 100, il me présente Thomas, qui vient tout juste de rejoindre l'équipe de Panic Cinéma. On va voir un vieux film allemand de 1981, une bizarrerie de l'artiste Ulrike Ottinger. Je fais remarquer à Thomas qu'avec la présentation de Jello Biafra, il va devoir choisir entre la fin du film et le début de The Rambler... Ce qui est très dommage. 

Jello Biafra a vu Freak Orlando à sa sortie dans un cinéma allemand tout pourri, sans aucun sous-titres. Bien évidemment, lui le californien, n'a rien compris. L'Etrange Festival ayant retrouvé une version sous-titrée en anglais, c'est l'occasion pour Jello d'y comprendre quelque chose... Ou pas. S'il fallait un film "What The Fuck" dans cette édition, ce serait bien celui là. Ottinger livre une sorte de long voyage aux sens métaphoriques parfois impénétrables, dans lequel des personnages circulent de sketches en sketches, dans la drôlerie ou dans la gêne la plus totale. On n'arrive jamais à comprendre tout ce que l'artiste allemande veut dire, ni même si elle veut dire quelque chose, certaines séquences s'inscrivant dans un onirisme si puissant qu'il serait vain de vouloir y déceler quoi que ce soit. N'empêche, il y a quelques symboles phalliques qui reviennent de temps en temps. Et puis il y a cette princesse barbue, crucifiée en plein centre commercial qui hurle un opéra à mourir de rire. Et cette évocation glaçante d'étrangeté des déportations et du nazisme, à base de nains que l'on met dans des cadis accrochés en wagon... 

C'est déstabilisant. La poésie d'Ottinger est tantôt cruelle, tantôt surréaliste. Elle tangue d'un monde à l'autre, toujours avec une idée de poursuite, de voyage infernal dans un monde où l'absurde a envahi des territoires curieusement très habituels (le centre commercial donc). Freak Orlando s'inscrit véritablement dans la veine des plus étranges Jodorowsky (même si à l'époque il n'a pas encore réalisé Santa Sangre, on y pense beaucoup). Comme on pense évidemment à Todd Browning, le titre du film y faisant allusion, mais aussi à Arrabal, à Kenneth Anger ou encore, à Schlingensief (plus tardif lui par contre). Un long poème très inégal qui réussi parfois à être envoutant. 

On finit la journée au café... Ou plutôt avec Cafe Flesh (humour...) du désormais bien connu Stephen Sayadian. Je retrouve Lionel en salle 300. Il retourne le lendemain à Marseille, il faudra que je l'emmène à gare de Lyon. Ca veut dire un réveil à 7h... Ca va être une très très longue journée samedi. Revenons en à Cafe Flesh, film porno d'anticipation de 1982. Dans un café lugubre de l'après catastrophe nucléaire, les négatifs, ceux qui ne peuvent plus avoir de rapports sexuels, viennent jouer aux voyeurs et mater les positifs qui sont obligés de se donner en spectacle dans des jeux sexuels chorégraphiés. Attardons nous un petit peu là dessus : des négatifs, des positifs, des gens qui ne peuvent plus baiser sous couvert de se tuer... Alors qu'on est au début des années SIDA, le film de Sayadian fait froid dans le dos et son ambiance sombre laisse présager un certain pessimisme. 

Cafe Flesh surprend par le peu d'intérêt qu'il porte aux scènes de sexe. Il doit y avoir trois séquences pornographiques dans le film, toutes trois filmées selon un protocole extrêmement similaire, en trois temps s'il vous plait : fellation, pénétration vaginale, cumshot sur la chatte touffue de madame. Ce qui est inventif, c'est l'emballage, la mise en scène, tout ce qui entoure ces scènes porno. Pas aussi brillant que son Dr Caligari, ce premier film (chronologiquement) a le don de créer une ambiance, de rendre ses personnages crédibles, humains, d'insuffler une complexité peu habituelle dans ce genre de production dont le premier rôle est de faire jouir, et vite. On comprend très bien que le film ait été hué lors de sa sortie dans les salles porno : les séquences crues sont chiches, l'ambiance est pesante, intelligente et parfois grotesque, la réflexion de mise. Rien de bien bandant avant 15 à 20 minutes de film ! Mais un peu de culot dès les premières minutes... 

Demain samedi fou. Je dois choper Lionel pour l'emmener à la gare. L'après-midi cinéma est surchargée avec cinq films au programme. Et il y aura la nuit Divine... Je vais repartir pour dix-sept heures de film... Allez, du courage, c'est bientôt fini. Je cours au RER, mon lit est encore loin. Trop loin. 

samedi 21 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Huitième journée

Guillaume n'a pas arrêté de m'en parler, chaque jour qui passait, me disant que c'était l'un des meilleurs films qu'il avait vu cette année à l’Étrange  C'est donc avec les meilleurs échos que je me suis rendu à la séance de 14h30 de Confession of Murder du coréen Byeong-gil Jeong, un thriller très nerveux qui joue sur le mélange des genres. Un flic course un tueur en série qui lui échappe et lui promet un grand destin. Quinze ans plus tard, alors que le délais de prescription est tombé, un homme revendique tous les meurtres dans une autobiographie, mettant en émoi la police et les familles des victimes et créant autour de lui un énorme engouement de fans hystériques. Seulement, le doute s'installe : s'agit-il du véritable assassin ? Pourquoi revendique-t-il maintenant ces crimes, au risque de lever contre lui une véritable vendetta ? 

Dans une grande tradition asiatique, les genres comiques, dramatiques voire mélodramatiques sont imbriqués et offrent des séquences déroutantes où l'humour succède sans laisser de temps mort, à des scènes d'une gravité profonde. Confession of Murder offre une habile réflexion sur le rôle des médias et sur leur utilisation publicitaire, mettant clairement en lumière leur statut de promoteur d'informations erronées et non de pourfendeur de vérité. Byeong-gil Jeong offre de longues séquences de plateau, démontant les logiques spectaculaires de l'univers télévisuel. Le tout est entouré de très nombreuses scènes d'action dont des courses poursuites ultra-spectaculaires mais d'une improbabilité royale, qui pousse souvent au grotesque, non sans un certain plaisir coupable. Beaucoup moins noir que son confrère The Chaser, la fluidité et la maestria de certaines séquences de poursuites n'ont strictement rien à lui envier. 

Toutefois Confession of Murder pâtit d'un scénario qui passe par tous les excès et joue toujours avec les frontières du ridicule. Une jeune femme vengeresse avec une arbalète, un serial killer présumé qui semble avec 19 ans, un flic qui vit chez maman, des serpents dans la piscine, des groupies en mini-jupe qui adulent leur beau tueur en série et bien évidemment, ces putains de scènes de poursuite qui ont la maîtrise technique d'Hollywood (et peut-être même bien mieux), mais qui sont aussi réalistes et crédibles que celles réalisées à Bollywood dans les années 90... Bref, ce nouveau thriller coréen, efficace à souhait, n'offre résolument pas grand chose de neuf, si ce n'est un ton plus léger qu'à l'accoutumée. 

On file en salle 300 pour l'un des événements de la dizaine : la présence de Stephen Sayadian, réalisateur de films pornographiques qui a beaucoup oeuvré dans les années 80 en développant des films concepts. On peut, de prime abord, s'interroger sur la présence d'un réalisateur de films pornos dans un festival de films "étrange". Mais les réalisations de Sayadian ne sont vraiment pas comme les autres. Et son goût pour le raffinement, pour la sublimation de l'érotisme et pour la rencontre avec d'autres genres parlent pour lui. Le film présenté ce jeudi est un "remake" du Dr Caligari. Oui, le manifeste du cinéma expressionniste allemand, réalisé en 1920 par Robert Wiene. Lorsque son producteur lui propose de réadapter cette oeuvre, en 1989, le film vient de tomber dans le domaine public américain. Sayadian est donc libre d'en faire ce qu'il veut et va, avec une imagination débordante mais aussi une rigueur esthétique incroyable, développer et étirer les formes et les concepts de l'expressionnisme en le faisant rencontrer la SF des années 50, le théâtre underground des années 70 et le goût du kitch des 80's. 

Dr Caligari est une véritable surprise visuelle qui garde certaines caractéristiques des années 20, notamment la reconstitution des extérieurs en studio ou encore la déformation des décors (notamment des portes, ici symbole de pénétration dans un univers sexuel très perturbé). Les décors sont d'une grande abstraction et le noir domine très largement, électrisé par quelques flashs colorés et par des costumes grisants. Sayadian reprend également les thématiques de la manipulation et de la folie : ici une psychiatre un peu autoritaire dirige un asile et fait des expériences sur la libido de ses patients, allant jusqu'à les faire changer de sexe ! Tout est chorégraphié, tant dans les dialogues que dans les mouvements des acteurs, insufflant un rythme brisé, tantôt frénétique, tantôt lancinant, proche de l'hallucination. L'onirisme crépusculaire est permanent, la folie ne cessant jamais de parcourir les personnages.

D'une permanente inventivité, cette version érotique de Caligari a une particularité notable : il n'y a pas une seule scène de sexe. Tout y est suggéré, par des poses lascives, par des sous-entendus érotiques, par des symboles phalliques ou vaginaux dans l'image, par l'humour omniprésent et par la thématique de l'hystérie féminine. C'est à la fois un bonheur et une frustration... Parce qu'on aurait bien aimé voir quelques nichons et quelques bites trainer ici où là.

Je retrouve Stéphane et Lionel au 7e bar. On fait le point sur la séance d'hier. Lionel a acheté une place pour Belenggu et je ne peux m'empêcher de le dissuader d'y aller. Je lui conseille plutôt de venir voir The Widower avec moi, film qui apparait dans la carte blanche du bouillant (et très bavard) Jello Biafra. Finalement Lionel essaie de refourguer sa place à quelqu'un sans succès. Le bouche à oreille sur Belenggu n'a franchement pas été bon et ça s'en ressent. On file en salle 300 et on accueille un petit nouveau, Benjamin, dont c'est la première à l'Etrange (j'en aurais dépucelé un paquet cette année...). 

Pour ouvrir sa carte blanche, Biafra propose deux films dans lesquels il joue. Des films très rares, mais d'une qualité moindre. Le premier est un court métrage tout à fait oubliable, réalisé par son amie Ani Kyd, qu'il produit sous son label Alternative Tentacles. Les 15 minutes de I Love You... I'm The Porn Queen semblent durer une éternité et l'absence de sous-titrage (même juste en anglais hein, on n'est pas difficile et on a l'habitude...) n'encourage pas à l'attention. Vient The Widower, une étrange comédie horrifique datant de 1999 et réalisée par Marcus Rogers, mais qui ressemble plus à une version 80's d'un film d'Ed Wood. En couleur... 

The Widower raconte l'histoire d'un pauvre type qui vient de perdre sa femme mais qui continue de vivre chez lui avec son cadavre, comme si elle était encore vivante. Il lui fait à manger, il lui parle, il la lave. Et puis il en a marre, dans un élan de romantisme presque touchant, il la sort pour danser, boire un verre et aller à la plage. Autant dire que ça attire pas mal le voisinage, notamment la vieille commère d'en face qui ne peut pas s'empêcher d'appeler les flics. Des flics d'une rare fainéantise, qui rechignent à chaque instant à faire leur boulot, et se complaisent dans l'incompétence la plus revendiquée qu'il soit ! 

Ce qui est désarmant ici, c'est l'absence de rythme et l'image surannée du film. Certes, voilà un hommage tout à fait crédible aux films de série B des années 80, mais tout de même... Un peu de punch et de folie n'auraient pas été de trop pour que l'on apprécie vraiment la dimension punk du film. Trop doux, The Widower semble avoir passé plusieurs décennies dans le formol, empêtré dans un immobilisme qui le rend, tout de suite, beaucoup plus vieux que ce qu'il n'est. La dimension comique du film, seule direction possible à vrai dire (même si le film de Rogers n'est pas dénué d'un certain romantisme nécrophile), ne tient qu'au travers du duo policier, sorte de pendant imbécile, incapable, ringard et pas cool de Starsky et Hutch... Accompagnée d'une vieille mégère qui fait penser à la mère de Stallone dans Arrête ou ma mère va tirer !, le trio fonctionne bien et offre quelques bonnes répliques. 

On a envie de prendre un verre. On sort fumer, prendre l'air, avant d'enchaîner avec Nightdreams de Sayadian, encore lui. Mais on ne le verra jamais. Benjamin doit rejoindre Emil dans le Marais et on décide de l'accompagner. Une petite baisse de régime, normale aux vues de tout ce que j'ai ingurgité de films jusqu'à maintenant. Voir le ciel, même de nuit, c'est un petit miracle, un moment agréable. On se pose sur un banc. De la musique, des pétards, de la bière. Vient minuit, l'heure du RER. L'heure de rentrer dans le 7-7. Demain on verra le documentaire de Richard Stanley l'Autre Monde, le dernier Sono Sion Why Don't You Play In Hell ?, l'étrange Freak Orlando et encore un Sayadian, Café Flesh

lundi 16 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Septième journée

Ce mercredi est une journée spéciale pour moi. Pour la première fois, je ne vais pas être que spectateur de l'Etrange Festival, mais un petit peu acteur. En effet, l'Université de Saint-Denis organise, avec la BNF, un colloque sur le cinéaste Lionel Soukaz en décembre prochain. Il se trouve que je fais ma thèse sur ce monsieur... Il se trouve aussi qu'on a contacté l'Etrange Festival et obtenu une séance spéciale pour lui, lors de laquelle il a pu programmer quelques films de lui mais surtout d'autres réalisateurs et réalisatrices. Bref, la journée est partagée entre le stress de l'organisation de la séance (dont mon comparse, Stéphane, a eu la plus grosse charge) et l'Etrange Festival. Réunion de travail le matin avec Stéphane. Je récupère des tracts à distribuer lors de la séance. Je retrouve Lionel le midi à Arts et Métiers pour déjeuner un chinois affreux. On descend au Forum à pied, il a besoin de prendre l'air. L'approche de la séance l'angoisse, il lui faut de l'oxygène ! On parle de cul tout le trajet, comme d'habitude. 

Arrivé au Forum, direction la salle 30, la plus petite, la plus intimiste des salles de l'endroit. Pour tout dire, elle est plus petite que le salon de mes parents et à peine plus grande que ma chambre (et vu que vous êtes tous déjà venus chez moi, ce sont des échelles de valeur qui vous parlent bien évidemment). Lionel n'était emballé par rien, j'espère que l'après-midi ciné va le détendre un peu... Pour commencer, quoi de mieux qu'un bon nanar 80's en VF ? La victime du jour s'appelle Blood Diner de la fameuse Jackie Kong (ouais, ouais...). Blood Diner est son troisième et avant dernier film, réalisé en 1987 (il a mon âge, snif). Avant cela, elle avait déjà commis The Being en 1983, un film de monstre avec Martin Landau et Night Patrol en 1984, un film de flic looser avec la formidable Linda Blair (la gamine de l'Exorciste de Friedkin, c'est elle ! Et son rôle dans Night Patrol lui a valu un des quatre Razzy Awards qu'elle a glanés entre 1982 et 1986... Autant dire une pointure du nanar comme on les aime !). 

Autant dire que Blood Diner est un monument de mauvais goût cinématographique comme seules les années 80 pouvaient en offrir. Deux gamins voient leur oncle, un serial killer fanatique, se faire tuer par les flics. Il leur fait promettre juste avant de crever de tout mettre en oeuvre pour vénérer la déesse Shiraa, une obscure divinité sumérienne, et pour la faire revenir à la vie afin que son règne s'accomplisse. Vingt ans plus tard, les deux gamins tarés déterre le cerveau de leur oncle (si, si, toujours bien frais) et mettent en oeuvre son plan diabolique : il va falloir tuer de la vierge effarouchée et de la salope afin de récupérer des entrailles et nourrir la déesse ! A partir de là, tout est possible. Basé sur ce plot improbable, le film ne tarde pas à se barrer en couille. 

Dès la séquence d'introduction en fait, avec l'oncle psychotique. Puis les séquences s'enchaînent sans temps mort et avec la verve la plus frapadingue. On est presque au bord de l'overdose de second degré tant c'est fou : plus machiste, plus homophobe, plus raciste, plus débile, y a presque pas. Mais tout ça pour le bonheur des oreilles et des yeux bien sûr, et sans jamais se prendre au sérieux. Le film de Jackie Kong est un de ces plaisirs coupables dont on raffole tous, cette merveille fauchée qui, plutôt que d'enfoncer les portes ouvertes, s'abandonne dans les bras d'un surréalisme pop, graveleux, potache, fun, érotisant et singulièrement baroque. Un bordel sans nom ou mysticisme et fanatisme riment avec végétarien... Si, si ! 

Changement de salle et de registre. Après l'étincelle drolatique, voilà un film bien plus sérieux, signé par Jeremy Saulnier. Saulnier c'est l'auteur du médiocre Murder Party, dont je vous avais déjà parlé en introduction de festival. Disons que lui aussi change radicalement de registre en s'attaquant à un drame sur fond de vengeance. Blue Ruin est un film âpre et tendu qui offre de fulgurants spasmes de violence et une réflexion approfondie sur l'autodéfense, la loi du Talion et le port d'arme. A vrai dire, c'est le film à conseiller à tous ceux qui sont en train de soutenir le bijoutier de Nice... Un clochard est averti que l'homme qui a tué ses parents vingt-ans plus tôt va sortir de prison. Ni une, ni deux, il se met en chasse pour le tuer. Une fois son acte de vengeance accompli, une implacable logique destructrice s'enclenche. Et le vengeur devient alors la proie de ceux dont il s'est vengé. 

On est bien loin de l'esprit comique de Murder Party. Ici, le ton est lourd, même si quelques salves d'humour viennent parfois transpercer un ciel bien sombre et une violence sèche. Le ton moralisateur du film, notamment sur sa fin, pourra certainement en écorché plus d'un. Il n'empêche que Blue Ruin dégage quelque chose de puissant, de viscéral et de profondément touchant. En témoigne ces quinze premières minutes où le personnage principal, campé par le très bon Macon Blair, ne décoche pas un mot. Une poésie de l'abandon, de l'attente se dégage dans les yeux et dans la barbe hirsute de ce personnage reclus dans sa colère triste. Il n'y a même pas de haine en lui, mais une peur terrible, une lâcheté pathétique, une gentillesse profonde, une tristesse communicative. Blue Ruin marque les esprits, par la sobriété de sa mise en scène et l'humanité de sa réflexion. 

Rapide break. Stéphane nous a rejoint au Forum, il reste sur place pour commencer à accueillir les invités de Lionel Soukaz et pour voir Alain Burosse, notre contact à l'Etrange. Avec Lionel on va prendre un verre, histoire de voir la lumière du jour une dernière fois. En redescendant, on croise René Scherer, éminent philosophe et ami de Lionel depuis 40 ans. Les amis sont là, les invités aussi. La salle 100 va être comble. Pire, une demi heure avant l'ouverture de la salle, la séance est déjà complète. Caroline, une amie, a fait le déplacement pour rien. Dix minutes avant le début de la séance, je monte faire la poule à l'entrée de la salle avec mes tracts que je distribue avec un grand sourire. J'ai jamais été une aussi belle potiche mais, quand j'y pense, j'aurais pu pécho une bonne douzaine de fois en à peine trois minutes... 

La présentation commence avec du retard. Je suis derrière la caméra pour filmer les quelques mots de Lionel Soukaz (qui présente Guy & Co, documentaire et surtout hommage à Guy Hocquenghem), d'Alain Burosse (Poubell's Girls) et de Franssou Prenant (Paradis Perdu). Stéphane présente le colloque, il passe mieux que moi à l'image (il joue dans Guy & Co d'ailleurs...). Ca discute, ça déconne. On parle du FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire), des belles années de l'après 68, de liberté, de cinéma. Tout cela est teinté d'une douce nostalgie. La présentation s'arrête, je fais un panoramique sur la salle pleine qui applaudie. Les lumières s'éteignent, les murmures se dissipent. Je m'assoie dans les marches, à côté d'Alain et de Lionel. Il n'y a plus de place. On s'en fout. On est bien aussi, par terre, contre un mur. Tant que l'écran nous parle...

Etrange Festival 2013 - Sixième journée

Journée un peu pourrie, et pour plusieurs raisons. Déjà, pour des raisons personnelles et familiales (vous en saurez plus en lisant mes mémoires...), j'ai dû renoncer à la première séance de la journée, le film espagnol Ghost Graduation (que je n'avais pas spécialement envie de voir de toute façon). Ensuite... parce que tous les films de la journée sont des films... que je n'avais pas spécialement envie de voir de toute façon ! 

Arrivé au Forum, personne ne me parle de Ghost Graduation. Personne n'est allé le voir visiblement... J'entame la journée avec The Resurection of a Bastard, film en compétition du réalisateur et dessinateur hollandais Guidio Van Driel. Premier film qui s'inscrit, selon Frédéric Temps, le patron du Festival, dans la veine du très bon Bullhead, vainqueur ici deux ans plus tôt. D'accord, les deux films ont le même monteur... Mais ça s'arrête là. TRoaB (c'est plus court) raconte l'histoire d'une espèce de parrain de la drogue, un gros connard de première dont le sadisme n'a d'égal que sa violence mais qui, après s'être fait attaquer dans une boite de nuit, va entrer en rédemption et faire preuve de compassion à l'égard des gens qui l'entourent et de ceux à qui il a brisé la vie. En parallèle Van Driel développe l'histoire d'un jeune travailleur africain qui fait des rêves louches où une main lui sort de la bouche. Mais ça, on ne sait pas trop pourquoi. Enfin, si un peu, les destins des deux hommes sont liés. Enfin liés... A la toute fin du film, ils se croisent au pied d'un arbre... Enfin au pied... Y en a un qui tombe quoi... 

Vous comprendrez que je n'ai pas bien saisi l'intérêt du film, notamment ces histoires croisées qui n'ont quasiment aucun impact l'une sur l'autre. Le film, s'il aborde le racisme, ne donne aucune ampleur à l'histoire du travailleur africain, la confinant au statut d'artifice scénaristique. Quant à cette histoire de rédemption, elle est d'un ennui mortel. Rarement un personnage ne m'aura semblé aussi insipide. Jamais attachant, jamais percutant, le film est d'une telle distanciation qu'on prend le large rapidement, sans pouvoir revenir dans son univers fermé, microscopique, certainement sincère, mais dénué d'intérêt. 

Guillaume a aimé le film, je ne sais pas pourquoi. Tous ses arguments me passent au travers. Jérémy, de GentleGeek est plus mitigé. J'enchaîne avec The Major, film russe de Yury Bykov. Pour son premier film, Bykov n'a pas choisi la facilité en livrant un polar noir et violent au sein de la police russe. Dans un climat international tendu comme un slip, le choix de The Major pour la compétition passerait presque pour un choix politique. Remis dans son contexte russe, The Major est un film indépendant, conçu sans financement des institutions nationales de la cinématographie. Et au regard du film, on ne s'étonne pas que le gouvernement Poutine n'ai pas filé un rond à un petit brulot qui s'attaque aux vices du système et à la corruption dans la police. Au milieu de la toundra, un flic pressé de se rendre au chevet de sa femme qui accouche, renverse un gosse. Il cherche tout d'abord à éviter que l'affaire ne monte en mayonnaise mais ses collègues chargent la mère du gamin et renvoient la faute sur elle. Rongé par la culpabilité, le flic va alors tenter de renverser l'implacable mécanique. 

The Major, est d'une belle facture et l'on doit souligner le courage de ceux qui ont monté le projet. Derrière ses images prenantes, on capte une véritable révolte face au fonctionnement de l'Etat, face aux indicibles abus de pouvoir que subit la population, notamment les plus précaires. Bykov s'élève contre les brimades et humiliations quotidiennes, contre la collusion des pouvoirs sans verser dans le sentimentalisme. Son film est d'un pessimisme rare, qui jette un froid sibérien (si je puis dire) sur l'idée de reprise en main d'une société, malade d'avoir délaissé le pouvoir entre des mains qui s'enrichissent et tuent à ses dépends. Un acharnement terrible mais un film qui ne restera pas dans les mémoires, notamment parce qu'on a toujours un peu de mal à comprendre ce que ce genre de film fait à l'Etrange Festival... 

C'est l'heure du break. Une petite collation et puis on débat avec Jérémy et Arnaud de ce qu'on vient de voir. Jérémy va voir Death Metal Angola, un documentaire sur l'organisation du premier festival de métal monté dans cette ancienne colonie portugaise. J'attends mon cheum avec qui on doit aller voir Omnivores, film espagnol d'Oscar Rojo. Séance de 22h, salle à moitié pleine. L'horaire n'aide pas. Le film non plus à vrai dire. Omnivores se veut une lente descente aux enfers, basée sur une légende urbaine : celle de dîners privés où l'on servirait des plats à base de viande humaine. Un critique gastronomique mène l'enquête et tombe dans le plat... Manger de la chaire humaine, c'est trop cool ! 

La question qui me taraude est celle-ci : qu'est-ce que Omnivores peut bien foutre là ? Qu'il soit à l'Etrange, c'est un mystère, mais en plus en compétition... C'est un peu comme si le téléfilm érotique de M6 (pour ceux qui ont connu cette époque pas si lointaine où la 6 passait des films érotiques... Je suis con de penser qu'il y a des gamins de 10 ans qui nous lisent ou bien ?) concourait pour les Césars et rencontrait, par mégarde, le cinéma d'épouvante/horreur/trash de Jesus Franco. Vous me direz, il y a une certaine tradition espagnole là-dessous. Oui mais bon, Jesus Franco avait de l'imagination et une incroyable capacité à pouvoir jouer, non pas des peurs, mais surtout des fantasmes et à rendre le malsain très cinématographique.

Et puis, on ne peut pas dire que le cinéma espagnol nous ait habitué à pareille déconvenue ces dernières années. Les Balaguero, Amenabar ou autre Cerda avaient mis la barre assez haute, faisant preuve d'une grande inventivité dans le renouvellement de l'horreur et de l'épouvante tout au long des années 2000. En voyant Omnivores, on en vient à regretter la sélection espagnole de l'an dernier : le plutôt drôle Game of Werewolves et même, Insensibles, étaient bien plus appréciables... Rojo, lui, n'a pas d'ambition érotique, sinon il aurait fait du porno, et ses ambitions horrifiques se bornent à singer Balaguero tout en s'imaginant être Clive Barker. Son film est dénué de magie, de tension, d'effroi, d'imagination et de bons acteurs... Autant dire qu'il ne lui manque pas grand chose pour ne pas être un film. Vivement mercredi. 

vendredi 13 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Cinquième journée

C'est marrant de croiser Dupontel au bar ou de voir Noé sortir d'une séance (on ne sais laquelle). C'est un des trucs sympas du festival, la proximité entre les festivaliers et ceux qu'ils viennent aduler ou juste découvrir. Ce lundi est une "petite" journée consacrée aux relations parents-enfants. Parents et Found abordent, de façon bien différente, cette riche thématique... A défaut d'être allé voir We are what we are, remake du film mexicain Somos lo que hay, déjà présenté à l'Etrange, ou encore Tore Tantz... 

Parents, réalisé en 1989, est le premier film de Bob Balaban, acteur de métier que l'on a pu voir notamment dans Rencontre du 3e type de Steven Spielberg, Alice de Woody Allen ou encore Gosford Park de Robert Altman (rien que ça). Une famille déménage. Le fiston fait des cauchemars et se pose des questions sur la nature de ce qu'il mange et sur l'étrange obsession de ses parents pour la viande... Il va découvrir au fur et à mesure le cannibalisme et tenter d'y réchapper. Anodin dans son pitch, Parents impose quand même une drôle d'ambiance, assez fascinante. Quelque part entre l'univers onirique de David Lynch, l'exubérance de John Waters et une certaine fantaisie soft à la Tim Burton, le film de Balaban dresse un effrayant portrait de la famille américaine moyenne, partagée entre pudibonderie de façade (de belles couleurs, de belles coiffures, de larges sourires) et perversion cachée (à la cave bien sûr). C'est à la fois léger et terriblement inquiétant, à l'image du paternel camper par Randy Quaid, dont le regard vicieux laisse quelques sueurs froides. Les passages oniriques sont particulièrement réussis et donnent une dimension particulièrement oppressante au film, pas dénué de quelques imprécisions de mise en scène pour autant. 

Journée calme. Le lundi est traditionnellement le jour de fermeture du Forum. Il y a encore deux ou trois ans, le festival faisait lui aussi relâche le lundi mais bon, l'inflation des séances et du nombre de spectateurs fait que... Après l'euphorie du weekend qui aura vu de gros films être présentés (The Agent, 9 mois ferme et surtout Snowpiercer), la tension est un peu redescendu et on peu circuler plus facilement dans les couloirs. Y a que les vrais, les purs et durs qui sont là le lundi, c'est comme ça. On reste dans la salle 300 mais on change totalement de registre. Bad Film est une épreuve, un film somme, une oeuvre que certains diront virtuose, que d'autres diront bordélique voire minable. Il en est que ce film de Sono Sion, d'une durée de 2h44, ne peut pas laisser indifférent. 

Bad Film porte bien son nom. Sono Sion commence à le réaliser en 1995, dans un format vidéo en vogue et économiquement plus abordable que la pellicule. Il a déjà 10 ans de réalisation derrière lui, mais le projet de Bad Film, et son ampleur, dépasse l'implication qu'il a pu avoir dans ses films précédents. Nous voilà plongés dans une guerre de gangs sous fond de racisme, opposant des nationalistes japonais à la communauté chinoise pour la domination de la ville. Très vite, les groupes s'affrontent, se rabibochent, se décomposent et se recomposent, notamment entour de la communauté gay. On avait rarement vu la question homo traitée de cette façon dans un film, encore moins japonais. Ici, la moitié des personnages sont pédés ou lesbiennes et forment des sous-gangs qui prennent bientôt le pas. La question identitaire reste, mais Sono Sion la transpose de la dimension nationale à sa dimension sexuelle, le projet de l'une des lesbiennes étant de renverser purement et simplement l'ordre hétérosexuel qui règne sur la ville. C'est assez décontenançant et, à titre personnel, je n'imaginais pas ça dans un film de Sono Sion (connaissant assez mal sa filmographie par ailleurs...).

Au delà de cette thématique originale, on retrouve les grands traits du cinéma de rue japonais : bastonnades, fusillades, chef de gang à lunettes de soleil... Tout un attirail que le cinéaste déploie sur presque 3 heures de film qui sont, parfois, interminables. Car si Bad Film est visible seulement maintenant, c'est que Sono Sion a pris le temps de le monter ! Dix-sept ans en fait... On aurait pu attendre, de fait, des choix de montage plus tranchés, des coupes plus nombreuses. Mais la matière semble véritablement préservée, jusqu'à créer des moments de gêne intenses chez le spectateur (ce plan fixe interminablement long dans le bar gay). Sono Sion, conscient des très, très nombreuses imperfections de ce film plus expérimental qu'autre chose, a choisi d'en rire et nous offre une séquence d'autodérision savoureuse lorsqu'il arrête le film et montre tous les plans où un membre de l'équipe technique rentre dans le champ d'une caméra. Un peu méta sur les bords du coup, mais surtout borderline et intensément foutraque. Une oeuvre pour le moins singulière qui sera à mettre en parallèle avec l'autre film de Sono Sion présent au festival (en compétition celui-là), Why Don't You Play In Hell ? dont je vous parlerai plus tard... 

On termine la journée avec Found, de Scott Schirmer, une des petites claques de ce Festival. Tourné pour moins de dix mille dollars au fin fond de l'Indiana, Found met un certain temps avant d'affirmer son propos et de dégommer nos petites sensibilités. La faute à une voix off un peu trop présente et à certains morceaux de musique assez écoeurants. Mais très vite, on oublie ces choix de réalisation. Found raconte l'histoire de Marty, un gamin de 12 ans qui découvre que son frère est un tueur en série. Fan de films d'horreur, il va aussi comprendre ce qui a inspiré en partie son aîné et voir, peu à peu, sa vie se transformer en un véritable cauchemar.

Le tournant du film se situe vraiment au moment où le gamin regarde avec un ami à lui le film Headless, un slasher gorissime où l'on comprend que le réalisateur, alors qu'on le pensait un peu gentil et un peu mignon, est capable de déployer, au sein même d'un touchant récit sur les relations fraternelles, une imagerie d'une violence inouïe. A ce moment précis, les spectateurs font la même tête que les gamins devant le film : les yeux grand ouverts, une moue d'effroi, une impression d'impuissance et de fascination perverse terrible. A partir de là, on sait. Le récit peut partir en vrille à n'importe quel moment, et nous emmener véritablement aux confins de l'horreur... Et il ne va pas s'en priver. Le film s'achève sur une séquence d'horreur en hors champ particulièrement impitoyable qui vous serre les tripes. Le dernier plan quand à lui vous habite encore longtemps après la séance tant il est fou.

Bande-annonce 

Cette violence déployée dans Found, alors que franchement, on ne s'y attend pas, sert une peinture assez glaciale des WASP, s'attaquant à la fois au racisme larvé d'une société qui a fait de l'incommunicabilité un "non-savoir vivre ensemble", et aussi à l'aveuglement religieux d'une communauté qui ne comprend pas sa progéniture ni sa responsabilité dans ce qu'elle a engendré. Found met une petite claque. On espère que le film, quasiment invisible en dehors de festivals, va pouvoir trouver un distributeur pour qu'au moins, on puisse avoir un DVD de cette petite pépite. 

jeudi 12 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Quatrième journée

Je suis défoncé. Je viens d'enchaîner dix-sept heures de cinéma consécutives, quatre pauvres heures de sommeil et je suis reparti à l'attaque du Forum. Je ne sais pas comment j'ai fait pour tenir toute la nuit, avec presque rien dans le ventre en plus, mais bon... La journée s'annonce passionnante ! 

Les yeux piquent toujours. C'est un peu comme avoir la gueule de bois, sans l'odeur de l'alcool qui vous colle à la peau. Quoi de mieux pour se mettre en jambes et se réveiller qu'un bon vieux John Waters ? Rien, vraiment rien. Présenté dans la catégorie des pépites de l'Etrange, Desperate Living y a toute sa place. Après avoir tué son mari, une bourgeoise hystérique est obligée de fuir avec sa gouvernante obèse dans un village où les malfrats peuvent vivre à l'abri de la police, mais sous le joug de la cruelle reine Carlotta. Desperate Living décline des thématiques fétiches de Waters dans un style bordélique et coloré qui fait la part belle à tout ce qu'il y a de plus fou et déviant dans la nature humaine. Il ne faut pas s'étonner de sortir de la salle avec les oreilles qui sifflent : ici on ne crie pas, on hurle pendant 1h30, et c'est pour mieux débiter des insanités. Tout est poussé à son paroxysme, des costumes égrillards aux formes oblongues des femmes, en passant par ce saphisme drolatique qui atteint au fur et à mesure tout le monde. On assiste à un véritable carnaval, comme une fête foraine permanente, avec ses attractions, ses freaks et son château en carton pâte. Un Disneyland du pauvre, mais aussi du déviant, du méprisé, du reclus social. Car Waters n'en oublie jamais d'égratigner la société dans laquelle il vit, s'attaquant au fascisme, à la bourgeoisie et à l'inertie du luxe. Un bien beau bijou, pour le coup.

La salle 30 est quand même sacrément trop petite. Encore plus quand on y voit un John Waters... On file juste à côté pour Worm. C'est une des vraies bizarreries du festival, un film concept comme il y en a peu et qui, de fait, peut très bien s'avérer être une merveille comme un gros raté. Worm, réalisé par le clipeur Andrew Bowser, est un plan séquence d'une heure et demi tourné avec une caméra Go Pro. Imaginez que vous regardez "J'irai dormir chez vous" avec Antoine de Maximy harnaché de sa caméra qui le film tout le temps. Mettez tout ça en noir et blanc, ne faites pas de montage (un plan séquence) et enveloppé ça dans une sombre histoire de meurtre et de manipulation, mode thriller... Et bien, à la surprise générale, ça peut marcher ! Certes le film n'est pas dépourvu de défauts. Déjà techniquement, c'est dur de n'avoir qu'un seul point de vue pendant 1h30. Cela crée beaucoup de hors champ, parfois trop. On perd de l'informations, on distingue certains artifices (personne ne se baisse comme ça pour sortir d'une voiture, à moins d'avoir une caméra embarqué... ah bah oui, c'est ça), et puis on doit supporter la tête de Bowser (qui joue plutôt bien pour le coup). Le choix du plan séquence est lui aussi un pari couillu mais qui entraîne de nombreux temps morts à gérer, notamment les ballades en voiture ou en moto. Les artifices sont classiques : discussion au téléphone, monologue, répétitions... Mais ça tient bien. 

Toutefois, le dispositif crée une telle proximité avec le personnage qu'il y a une empathie presque forcée qui s'installe. Emprisonnante même. Il faut dire qu'il en voit de toutes les couleurs le Bowser et qu'il a quand même fait en sorte que sa démonstration technique soit au service d'un scénario qui tient bien la route, enchaînant les rebondissements et les révélations. Worm, s'il n'est pas un film extraordinaire, marque le coup et offre un divertissement inattendu et soigné, les images de la Go Pro étant particulièrement belles. 

Voilà venu un des films les plus attendus de la dizaine. The Rambler, de Calvin Lee Reeder. Le cinéma de CLR laisse d'abord dubitatif. Ceux qui ont vu The Oregonian savent qu'on sort du film plutôt en colère, tout du moins crispé, parce qu'on n'a rien compris, parce qu'on n'a l'impression qu'on ne nous a rien raconté, parce que putain mais c'est quoi ce monstre en peluche verte là ? Pourtant, plus on y repense, plus l'on constate que certaines images nous hantent encore, et que ce foutu Calvin nous a ouvert un univers onirique complètement dingue. 

The Rambler adopte tout d'abord une posture moins surréaliste. Dermot Mulroney (qu'on peut voir aussi dans le dégueulasse Jobs, avec Ashton Kutcher) campe un type qui sort de prison et qui va retrouver le "monde libre". Cette sortie ne va pas se faire sans quelques déconvenues, poussant notre cow boy aux faux airs de Stallone a prendre la route et à aller vers l'Oregon (encore) pour y retrouver son frère qui y a un ranch. Si on m'avait demandé de faire un résumé de The Oregonian, je n'aurais pas pu. Ce que je viens de réaliser pour The Rambler relève donc presque de l'exploit. La route qu'emprunte notre Dermot n'est pas sans peine, ni sans bizarrerie. Il y croise tour à tour un scientifique un peu fou, un bookmaker qui l'entraine dans des combats de boxe perdus d'avance, une jeune femme (Lindsay Pulsipher, petite amie de Calvin dans la vie) avec qui il vit une étrange passion fantomatique. 

Bien sûr, on ne comprend pas tout, mais l'imaginaire déployé dans ce voyage initiatique séduit par sa cruauté, l'étrange insensibilité de son personnage principal. C'est un peu comme visiter une Amérique qui serait devenue un vaste hôpital psychiatrique ou un film d'horreur à ciel ouvert. Comme un hommage ou comme une longue digression, on y croise d'ailleurs tout ce qu'il y a de plus typique dans le cinéma d'horreur US : la folle enchaînée, le scientifique barré, le fantôme, les morts violentes, le monstre sans visage... Reeber réuni un condensé de légendes du genre tout en se plongeant viscéralement dans une Amérique de plus en plus profonde, qui dégorge d'absurdité et de sordidité. 

L'étrangeté n'atteint pas que le récit. Le montage et le matériau filmique sont eux aussi touchés. Les trois premiers plans du film, dans un montage très rapide, piochés à différents endroits du film, apparaissent comme un condensé annonciateur, sans qu'ils n'aient de rapport entre eux. Puis vient la prison, seul moment où le montage n'est pas affecté par l'étrangeté qui va régir le récit. Des grésillements, des répétitions très courtes de plan, des sauts dans l'image... autant d'artifices qui viennent montrer que ce qui se passe à l'image peut aussi se passer sur les images et dans leur enchaînement, le scénario n'ayant pas le monopole de l'expérimentation onirique, mais aussi que cette instabilité, cette insécurité permanente peut contaminer d'autres supports bien plus réels que le film lui-même. 

Après ce passionnant voyage, voici le fameux Belenggu dont Guillaume m'a déjà dit tant de mal. Il est déjà 22h, j'ai les yeux qui pétillent, la tête qui flanche, le ventre vide mais quelques nouveaux amis de festival pour m'accompagner ! Je ne tirerai pas sur une ambulance, Belenggu est un film qui n'a clairement pas sa place en compétition. Dénué de toute sens du rythme, sa réalisatrice se perd dans de longs plans emphatiques et démonstratifs, singeant une poésie lynchéenne et des figures kellyennes qu'elle est bien incapable d'atteindre. L'image est léchée mais dépourvue d'âme, les acteurs en font des caisses jusqu'à la nausée... Cette production indonésienne donne l'impression de retomber dans ce qui se faisait de pire au début des années 2000. Et puis, pour tout dire, je me suis endormi... Le festival est encore long, fallait bien se reposer un peu ! 

mercredi 11 septembre 2013

DEFTONES, THREE TRAPPED TIGERS, LONELY THE BRAVE - Zénith, 06/09/13

La dernière fois que les Deftones ont joué au Zenith, ils étaient encore accompagné de Chi Cheng, le bassiste, malheureusement décédé cette année. On se dit que ça doit leur faire bizarre de refaire de grosses salles en Europe sans lui désormais, alors que Vega assurant l'intérim depuis près de 5 ans n'est venu qu'à Paris pour venir dévaster le trianon. Retour donc au Zenith, le premier depuis 2006 si je ne m'abuse - le premier pour moi depuis 12 ans.

Les Deftones ont eu pas mal de difficulté à placer de bons groupes en premières parties de leurs dates. Si tout le monde se souvient des alors très jeunes Linkin Park, et des moins jeunes A Perfect Circle en ouverture de leurs anciennes tournées - du moins pour ceux qui les ont vu, le groupe a depuis laissé place à des formations plus modestes ou parfois totalement médiocre. L'hiver dernier, par exemple, les sous Glassjaw qui ont joué au Trianon étaient à la limite du supportable. La première partie ce soir se nomme Lonely The Brave, le nom craint un poil, et lorsque les types montent sur scène, l'absence total de charisme couplé à un son étonnamment sourd ne laisse présager rien de bon. Pourtant, ces anglais très appliqués s'en sortent bien. C'est propre, bien foutu tout en étant simple, ça joue légèrement gras sans avoir la moindre volonté métallique, et le mec qui tient le micro chante bien. Avec ses mélodies évidentes, ses constructions faciles et ce chant pas très éloigné d'un Sting rajeuni, on se positionne quelque part entre ce que Helmet a pu faire de plus accessibles, et un Pearl Jam souriant. Lonely The Brave est très sympathique, on se doute que sur disque ça doit être aussi un poil chiant parce que ça ne propose pas grand chose, mais sur scène, malgré l'aisance scénique à l'inverse de celle des têtes d'affiche, ça fonctionne.

Mais la grosse surprise, c'est la seconde partie. Rarement, je crois, j'aurais vu un groupe ouvrant pour une grosse tête d'affiche être aussi impressionnant. Je ne connaissait pas Three Trapped Tigers, et je regrette. Les types se font installé une batterie et une série de machines de chaque côté de la scène, une guitare et on se dit qu'on va avoir droit soit à un truc synth-cheap et risible, soit du dubstep/metal et que ça sera tout aussi ridicule. Si le tout premier morceau met du temps à se mettre en place, le bordel évoquant plus un shred au tout début qu'un vrai morceau, on capte vite que els types ont en fait une technique défiant toute concurrence, et que le niveau général n'est pas un truc de branleurs sans expérience. Le batteur hallucinant, frappe comme une pieuvre sur son kit et mène de manière remarquable l'ensemble du groupe, tout en roulement et cassures hystériques. Fin du premier morceau et le public explose : les types remportent rapidement l'adhésion de la salle. Sur fond de synthé Carpenter-ien pour les pauses, d'arpegggio furieux et de tapping gaëlique, le trio s'impose avec classe son spazz-kraut dans un Zenith qui se remplit lentement. Très impressionnant.

Deftones c'est désormais une affaire plié. Depuis Diamond Eyes/Cheng, le groupe est à nouveau soudé, capable du meilleur. Oublions les concerts en demi teintes d'il y a 10-15 ans (avec un Moreno fin bourré qui chantait des fois justes, des fois avec les paroles), zappons également les deux albums de 2003 et 2006 (aucun morceaux ne sera joué ce soir, sauf erreur de ma part), peu inspirés. Chi Cheng s'en est allé, Vega semble donc rester à cette place en CDI, et on se dit que si les circonstances sont tragiques, le groupe de Sacramento se permet d'assurer un suivi de grande classe avec le bassiste de Quicksand, qui mélange street cred pour son passé au sein d'un des groupes les plus importants du hardcore US, et charisme scénique efficace-le type, tout comme Chino, saute partout et habite la scène, à l'inverse de Carpenter qui ne doit pas faire plus de 15 pas par soirée. J'avais été un peu moins convaincu par leur concert de février, non pas à cause de la prestation même, mais à cause de la set list qui défendait logiquement leur dernier album que je trouve être une bonne continuité de Diamond Eyes mais avec un peu moins d'efficacité et d'impact. Ce soir c'est la correction. Avec un son pas excessif, les cinq entament le concert par deux morceaux de leur sixième album, puis deux de Around the Fur, et trois de White Pony. La soirée sera ainsi faite: des allers-retours entre les grands disques du groupe, notamment White Pony qui sera largement présenté-y compris via Boy's Republic, morceau disponible uniquement sur l'édition limité de l'album à sa sortie. Le groupe semble heureux d'être là : après avoir passé la journée de la veille à Paris pour prendre tout ce qu'ils croisaient en photo (catacombes, tour Eiffel) le quintet cloture sa tournée par un concert où Moreno se veut hyper communicatif et donne de sa personne pour assurer le show. Mais le spectacle ne tient pas qu'à ça. Les Deftones sont devenus des bêtes de scène, avec des morceaux hyper carrés, précis, même dans les morceaux les plus agressifs (Korea). Carpenter discret, Cunningham et Delgado en artisans essentiels du son Deftones, entre rythmiques solides et nappes synthétiques ajustées. Bien sur, après une pause électronique, les mecs de Sacto reviennent plié les derniers encore debout après un show assez long en balançant 3 morceaux d'Adrenaline. Moreno, tout content, se permet même une petite blague en reprenant les paroles de Nookie de Fred Durst sur Engine n°9. 7 Words puis s'en vont. Deftones est grand. Toujours.

ps: Merci à C. Pour la photo HD, mon fidèle acolyte.

lundi 9 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Troisième journée

Il fallait bien le voir ce foutu film d'ouverture quand même ! C'est l'entrée de cette troisième journée, le festival offrant, fort heureusement, des séances de rattrapages pour ceux qui ne pouvaient pas être là où qui, comme moi, avaient fait d'autres choix. 

The Agent n'est pas, comme on pouvait s'y attendre, un pur produit coréen. Déjà parce que, contrairement à ses confrères, le tournage n'a pas eu lieu en Corée mais a été délocalisé en Allemagne. Nous voilà plongés dans un film d'espionnage en plein Berlin, mettant aux prises des agents nord et sud-coréens autour d'une bien trouble affaire de prise de pouvoir dans l'ambassade des "rouges". C'est drôle de voir revenir cette expression à plusieurs reprises dans le film. Ca donne l'impression d'être dans un vieux films des années 80, en pleine Guerre Froide. De fait, la ville de Berlin est particulièrement symbolique : les vestiges du stalinisme face à l'un des Dragons, dans la capitale allemande qui a toujours incarnée cette fracture de blocs. 

The Agent redessine ainsi la géopolitique mondiale de façon assez troublante et, même, déconcertante. Fini le temps où les fiers occidentaux déplaçaient leurs productions dans des pays du Tiers monde afin de conférer un exotisme très néocolonialiste à ces films d'espionnage dont James Bond ou OSS 117 s'étaient faits une spécialité. Voilà que l'Asie débarque en force en Europe, impose son style, sa vista, sa patte sur des lieux aussi mythiques que la porte de Brandebourg. Il n'y a pas ce regard exotisant dans le cinéma coréen. On ne cherche pas à capter des stéréotypes, à donner une image de l'Allemagne. On exploite son territoire, on en fait le terrain de tensions bien plus lointaines. A ce titre, il est assez intéressant de voir que le personnage central du film est un nord-coréen. Bien évidemment, il va être amené à remettre en cause son attachement à la République Populaire de Corée, mais pas forcément à l'avantage de ceux du Sud. En effet, The Agent se garde bien d'adopter une posture manichéenne sur les relations entre les deux pays, démontrant au contraire, qu'elles sont plus ambiguës qu'on ne le croit et qu'elles se jouent sur de très nombreux tableaux.

Après cette petite remise à niveau de géopolitique, on reste en Asie pour le manga Blood C - The Last Dark. On n'est pas immobile pour autant puisqu'on traverse la mer du Japon pour une sale histoire de monstres/vampires. C'est le lot de tout festivalier qui dévore du film sans se méfier : il peut tomber sur des choses auxquelles il ne connait rien. Aussi, il est difficile de chroniquer, même succinctement, un film dont l'univers m'est totalement étranger. De Blood, je ne connaissais que l'ignoble adaptation live, The Last Vampire, réalisée en 2009 par Chris Nahon, échappé des écuries Besson... J'ai depuis appris que tout cela est tiré d'une série de bouquins nommés Blood + et dont Mamoru Oshii lui-même est à l'origine, donnant naissance à une série animée d'une cinquantaine d'épisodes diffusés au Japon en 2005. Viennent après des jeux vidéos, puis des films. Un vrai filon dont Blood C - The Last Dark n'est qu'une petite partie assez sympathique à regarder par ailleurs. L'animation y est de qualité, les dessins sont très soignés (en même temps, quand on est produit par les mêmes studios que Oshii et qu'on est tiré de son oeuvre, on a intérêt à respecter le standing...). On notera pour l'anecdote, la très bonne séquence d'ouverture dans le métro de Tokyo, parfaitement mise en image et superbement rythmée. Pas un chef d'oeuvre, mais un agréable moment. 

Petit passage en salle 100. Ca se bouscule dans les couloirs, les poseurs, les voyeurs, tout ceux qui aiment se faire voir... c'est assez fou. Avec Guillaume on se demande d'où vient tout ce monde... En arrivant en bas des escaliers pour prendre un peu d'air (et surtout de 3G), on comprend mieux : ils viennent pour le dernier film de Dupontel en avant-première, 9 mois ferme (que j'ai zappé, vous ne m'en voudrez pas). Nous on préfère aller voir un vieux truc... 

Gaspar Noé nous accorde quelques minutes pour nous présenter un film qu'il a acheté dans une Fnac en Espagne. Une vieillerie de 1944, assez rare, d'un certain Edgar Neville, nommée La Tour des 7 bossus. Noé nous le présente comme une curiosité, notamment parce que le mec en question a été un pote de Bunuel avant de réaliser des films franquistes... Et en effet, plus que par sa réalisation, le film brille pour deux choses. Une convocation de tout un tas de références qui se pratiquaient depuis les années 20, du réalisme poétique à la Feyder, au film noir à la Fritz Lang en passant par le cinéma expressionniste de Robert Wiene... L'identité visuelle est composite, assez forte, sans être remarquable. On note un certain goût pour les freaks, avec tous ces bossus. 

Mais ce qui marque surtout, c'est l'antisémitisme dont le film se larve dans sa dernière partie. On apprend que la ville sous-terraine où se planquent les bossus a été construite par des juifs qui se cachaient des lois d'expulsions. Alors, le professeur d'archéologie déclame que les signes hébraïques qu'il voit sur une poterie sont "horribles". On comprend très vite que ces bossus ne sont qu'une métaphore, qu'ils représentent les juifs en question. C'est encore plus flagrant quand on sait qu'ils font du trafic de faux billets. Bah ouais, les juifs, l'usure, tout ça... Le film s'achève de façon assez improbable : ces vilains difformes, plutôt que se rendre au monde du dessus, préfèrent crever dans leur cachette, détruisant eux-mêmes la citadelle juive... 

Je crois que la salle 500 est maudite. Mis à part Wrong Cops je n'y ai rien vu de bien pour l'instant... Guillaume me prévient qu'il ne vient pas voir Frankenstein's Army car Mad Movies l'a descendu. Je retrouve Sophie qui a proprement arrosé un siège avec son smoothie à la fraise... Frankenstein's Army est un ratage de grande classe. Le film est annoncé dans la veine d'Iron Sky (qui, s'il a été décevant sur sa fin, était un trip plutôt drôle). Sauf qu'on n'arrive jamais à savoir ce que veut faire ce foutu réalisateur hollandais. Toujours le cul entre deux chaises, il oscille entre comédie sans humour et horreur sans peur... C'est d'un ennui mortel. Ici encore, le found footage apparaît vraiment comme une paresse ultime de mise en scène plutôt que comme un vrai parti pris artistique. Ca ne rend rien, ça fait jeu vidéo, et c'est pas du tout crédible dans l'ambiance 1940 sur le front russe... Un gâchis tant il y avait quelque chose de fou à faire avec une idée pareille... A croire que, les mecs qui ont des idées folles avec des nazis, que ce soit dans Iron Sky ou ici, avec F'sA, sont toujours rattrapés par quelque chose qui les dépasse : l'obligation de sombrer dans les normes narratives les plus éculées pour le premier ; une mode visuelle barbante et ô combien surestimée pour le second. 

On sort prendre une bière. On croise des gens de Panic Cinéma qui prennent aussi un verre une table plus loin. On se raconte nos vies. Un peu de chaleur humaine et d'alcool avant d'aller affronter la nuit Bad Girls. Parce que oui, il est minuit, je suis sur le pont depuis 14h30, mais j'ai encore 8h de cinéma qui m'attendent... J'ai déjà les yeux qui piquent, mais le Monaco m'a donné un peu de courage (qui a dit que c'était une boisson de pédé ?). 

samedi 7 septembre 2013

Etrange Festival 2013 - Deuxième journée

C'est toujours le deuxième jour que ça se corse. Le cinéma est une drogue comme les autres, quand on augmente les doses on est encore plus défoncé mais on frôle aussi l'overdose. Après une calme matinée à rédiger un petit billet sur Leviathan, je suis reparti pour quatre rounds bien serrés. Du Danemark des années 2010 à l'Italie des années 70 en passant par l'Indonésie et les States, petit tour d'horizon de cette journée n°2. 

On ne cesse de multiplier les poncifs et les expressions toute faites pour parler des films venant des pays scandinaves. Du "polar venu du froid" au "thriller nordique", on décline à vau-l'eau ce genre de périphrases que l'on consacre immédiatement comme un genre en soit. Northwest s'installe donc sans sourciller dans cette classe et en décline - aussi - tout l'attirail. Un début à la Ken Loach, dans une veine sociale qui fait la part belle à la situation familiale délicate de Casper (le héros, pas le fantôme), mère qui travail de nuit, absence de figure paternelle, aîné qui s'occupe de ses cadets et qui doit ramener de l'argent pour aider sa mère... Puis tout dérape, le gamin se laisse emporter dans des traquenards qui le dépassent. Pire, il embarque son jeune frère avec lui. C'est l'escalade, jusqu'au dérapage, bien entendu. Quoi de neuf sous le soleil de Copenhague que Winding Refn n'ai pas déjà visité dans Pusher, que le suédois Daniel Espinoza n'ai pas traité dans Easy Money, ou que l'on n'ai pas déjà vu dans le Black's Game présenté l'an dernier à l'EF par l'islandais Oskar Thor Axelsson ? 

Moins borderline que le premier, moins clinquant que le second et moins fun que le troisième, Northwest affiche un premier degré tout à fait louable, qui le porte effectivement plus vers ses confrères anglo-saxons que scandinaves. Toutefois, sa narration linéaire laisse peu d'espace pour les variations de rythme et si l'on suit sans déplaisir ce film tout à fait correct, on peine à lui trouver quelque chose de remarquable. Certains s'extasieront peut-être devant sa fin ouverte, mais on a tout de même l'impression que, moins qu'un coup de force, c'est plutôt là un aveu de faiblesse... Un film honnête mais qui manque clairement d'ampleur. 

On reste en salle 300 pour Starcrash, un monument du nanar intersidéral de la fin des années 70. Pondu un an après Star Wars, Starcrash singe grossièrement le premier épisode de la saga de Lucas et propose une excursion spatiale des plus grotesques mais des plus jubilatoires. Au casting de cette improbable production italienne tournée dans les studios Cinecitta, une Caroline Munro qui n'a pas encore tournée dans Maniac ; Joe Spinell, son futur tortionnaire dans celui-ci, qui campe un Zarth Arn (à vos souhaits) au look méphistophélien sous amphétamine ; un David Hasselhoff qui n'a pas encore arpenté en long en large et en travers les plages de Malibu mais qui arbore une remarquable choucroute seventies ; l'incroyable Marjoe Gortner, dont le sourire niais et le personnage WTF de Akton sont entrés dans la légende du cinéma bis ; et, pour couronner le tout, l'ubuesque prestation de Christopher Plummer (venu tourner une journée sur les quatre mois de tournage selon Caroline Munro) qui clôt magnifiquement le film, dans un monologue sans fond, d'un abyssal désespoir d'acteur qui ne sait pas ce qu'il fout là. En somme, Starcrash est une légende. C'est le genre de films qu'on va voir un carnet à la main pour noter toutes les aberrations qu'il peut comporter et en rire encore, et encore. 

C'est l'heure de la pause déjeuner. On m'annonce qu'il y a de l'orage dehors et on s'étonne que je porte des tongs par ce temps. Je réponds qu'il est difficile de se rendre compte du temps qu'il fait quand on passe 8h d'affilée dans un cinéma et que de toute manière, il ne pleuvra pas quand je sortirai, à minuit. Parce que c'est bien connu, à minuit, il ne pleut jamais. Guillaume me donne un premier retour de Belenggu, film philippin que je vais voir plus tard la semaine prochaine. Apparemment c'est pas terrible... Ca fait chier. Je retrouve Selma. C'est, comme elle le dit elle-même, son "dépucellage" d'Etrange Festival. 

Quoi de mieux pour devenir une festivalière heureuse que d'ouvrir son compteur avec le dernier Quentin Dupieux, présenté en avant première ? Rien. Vraiment, y a rien. Car Wrong Cops, c'est la crème de la crème. Dupieux confirme tout le bien que l'on pensait de lui après le semi échec de Wrong. Et il faut dire qu'il s'est lâché et a corrigé quelques trucs qui ne fonctionnaient pas. Par exemple, la multiplication des personnages est ici salutaires : elle permet de croiser plus d'intrigues, de créer plus de situations à enjeu (ou à non-enjeu, c'est selon), de déplacer les frontières de l'absurde de l'individuel au groupe. Si bien que dans le film de Dupieux, personne n'apparaît normal si ce ne sont ceux que l'on s'attend à voir dans des situation incongrues. On pense au personnage de Marilyn Manson, génial en gamin introverti traumatisé par un Mark Burnham surexcité alors qu'il ne voulait qu'écouter sa musique tranquille au pied de son arbre. Quel dommage de l'avoir d'ailleurs tant coupé au montage, comme Grace Zabriskie d'ailleurs. 

Mais quel bonheur aussi de retrouver Ray Wise, acteur trop rare, dans un petit rôle très comique, ou encore Eric Roberts qu'on a plus l'habitude de voir dans des nanars et qui, pour le coup, joue quelque chose qui doit assez ressembler à sa vie... Wrong Cops retrouve la dimension métafilmique que l'on distinguait déjà dans Rubber, Dupieux déplaçant la question sur le DJing (Eric Judor joue un flic qui rêve de devenir DJ) et le rôle de la musique dans notre enfer terrestre. Il garde toujours cette veine décalée, aux dialogues géniaux et parfaitement calibrés. On lui reprochera toutefois un montage parfois dommageable (notamment dans les flashbacks) et une image quelque peu bâclée, qui fait un peu crasse quand on se souvient de la sublime photo de Rubber... M'enfin, Wrong Cops s'annonce comme instantanément culte. Difficile de regarder une biche dans les yeux après ça. 

La soirée s'achève presque. Selma part à un barbecue, Guillaume rentre dans le 77. Demain c'est son anniversaire. Peut-être le fêtera-t-on à l'Etrange ! Sophie débarque. Quel courage d'enchainer avec une séance à 22h après une journée de boulot... Surtout pour venir voir V/H/S 2 ! Voilà une étrangeté, une vraie. Je ne m'attendais pas, personnellement à ce qu'un tel film s'annonce en compétition à l'EF. De fait, je n'ai pas vu le premier et c'est, là encore, par pure vanité comptable que je l'ai ajouté à ma liste. Qu'en dire ? Comme le précédent volume, V/H/S 2 se propose d'explorer les potentialités horrifiques qu'offre ce média désormais disparu qu'était la cassette vidéo. Quatre courts métrages reliés par un cinquième tentent donc, dans des genres très différents qui vont du film de fantômes aux zombies en passant par les sectes et les extraterrestres, de prouver aujourd'hui, que la cassette, ça peut toujours faire peur. 

Il va sans dire que l'entreprise est ici assez médiocrement exécutée tant les sketchs sont inégaux. Le premier film donne quelques rapides frissons mais est d'une indigence flagrante. Le film de zombies est, n'en déplaise à Mélanie, d'un ennui mortel. L'idée d'adopter le point de vue zombie avec la caméra fixée sur la tête était pourtant une idée réjouissante... Le film de secte est certainement le plus jubilatoire. Convoquant Rosemary's Baby de Polanski, son réalisateur, Timo Tjahjanto, lâche quelques fulgurances bien dégueulasses. Son court a pourtant du mal à se lancer, et on redoute un nouvel échec, mais lorsque la machine s'emballe, elle ne s'arrête plus. Plus du tout. Quitte à en devenir grotesque (quand le Diable, qui ressemble à une grosse chèvre en peluche, vous dit "Papa", vous le prenez au sérieux vous ?). Le quatrième est tout bonnement insupportable : sa caméra posé sur un putain de chien nous en fait voir de toutes les couleurs, le réal abusant à l'envie de fumigènes rouges et de gros effets sonores pour mieux dissimuler la platitude et la vacuité de sa réalisation. Au final, tout ce que démontre ce V/H/S 2, ce n'est pas l'actualité horrifique de la vhs, mais bien celle des nouvelles technologies, celles du montage notamment, capable de dissimuler à la perfection les coupes dans le plan et les effets spéciaux. 

Une fausse note pour terminer la journée donc, mais le soleil de Wrong Cops va encore briller quelques jours et faire certainement oublier quelques ratés. Demain on repart à l'attaque. Déménagement le matin et puis ce sera l'apocalypse : The Agent pour commencer (parce qu'il faut bien le voir ce film d'ouverture), le manga Blood-C, une pépite perdue, La tour des 7 bossus, le successeur d'Iron Sky en la personne de Frankenstein's Army puis, parce que je suis un warrior, un vrai, la nuit Bad Girls... C'est dimanche que ça va être dur... 


vendredi 6 septembre 2013

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel

Un navire de pêche en haute mer. La nuit. Le vent. La tempête peut-être. La caméra qui fuit,  qui cherche, qui tourne, qui travaille. Un filet qui remonte des entrailles de l'océan, chargé d'un poisson que l'on va contempler agoniser longuement. Puis le travail, encore. Non pas celui du cinéaste, mais celui des pêcheurs. Mécanique, précis, violent, rapide. La longue séquence d'ouverture de Leviathan, quelques plans d'une caméra que l'on dirait posée sur l'épaule d'un marin, est somptueuse de fluidité et de témérité. Pas un commentaire, pas une parole discernable aux milieux des éclats de la mer et de la rouille qui se livrent une guerre qui s'annonce, tout au long du film, redoutable : l'homme, sa technologie, contre la nature et son irascible impétuosité. 

Le Leviathan est à la fois ce monstre marin tout droit sorti des profondeurs de la mythologie phénicienne et de la Bible, et ce livre de Hobbes qui discute la notion de pacte social, dans lequel il y fait le constat que l'homme, à l'état de nature, est un loup pour l'homme. Leviathan, le film, reprend ces deux aspects. Tout d'abord dans la dimension quasi monstrueuse qu'il donne à l'océan, à cette intense masse d'eau noire, presque insondable, toujours mystérieuse. Une nuit de vagues, vigoureuses, éclatées, martelant les corps comme l'acier. Le film se fait hobbésien lorsqu'il renverse le questionnement du philosophe anglais. L'homme, malgré sa technique, malgré son organisation en sociétés complexes, a-t-il véritablement vaincu sa nécessaire lutte pour la survie ? Et si jamais il était possible de répondre oui à cette question, désormais qu'il n'est plus un loup pour lui même, pour qui l'est-il devenu ? 

De toute évidence, l'une des puissances de Leviathan est de répondre non à la première question et de répondre la nature à la seconde. Ce qui revient à poser une question plus essentielle encore : quel lien l'homme a-t-il tissé avec celle qui assure sa survie et comment celle-ci le lui rend ? Sans équivoque, c'est bien la violence de cette relation que le film capte, avec maestria. Les deux réalisateurs mettent en place des dispositifs filmiques remarquables qui exploitent toutes les possibilités qu'offre le navire. De la caméra en plongée totale placée en haut du mat à celle agrippée au bout d'une corde et qui subit, au grès du chahut d'une mer déchaînée, quelques noyades impressionnantes, toutes ces installations servent à démonter les rapports âpres qu'entretiennent hommes et océan. Ces noyades justement, sont autant de subjuguants étouffements dont la répétition confine à l'hypnose. Tantôt sous l'eau, baigné dans les bruissements énervés de l'eau qui se heurte à la coque, tantôt dans l'air, aux côtés des mouettes et des goélands, ces charognards opportunistes et zélés qui, tels de mortuaires vautours, ne quittent jamais la sanglante trainée qui suit le chalutier. 

Sanglant. C'est une des caractéristiques physiques de cette relation. On l'aurait voulu charnelle, elle est un déchirement permanent. Leviathan donne à voir cette mer que l'on vide de ses entrailles, sans ménagement, par d'immenses sacs de poissons. Ces mêmes poissons que l'on dépèce, que l'on décapite et que l'on éventre, industriellement, sans âme. Et leur déchet que l'on remet à la mer. Voilà à quoi servent les installations de Castaing-Taylor et Paravel : à être au milieu des morts et de leurs débris. C'est ainsi lorsque la caméra est posée au milieu de la benne où se déverse les animaux, tanguant avec le bateau, se déplaçant au milieu des cadavres, filmant par hasard les derniers débattements d'un rouget qui succombe. C'est ainsi lorsque, plongée sous l'eau, à la sortie du déversoir, la caméra capte ce long filet rouge et chargé de morceaux d'animaux sans vie. Les visions sont hallucinantes, elles sont d'inlassables cris d'effroi. Mais dans le noir océan, nul cri ne perce. 

Il ne faut pas croire que cette relation violente soit à sens unique. A ce viol permanent, la mer tente de se venger. A l'usure. Castaing-Taylor et Paravel cherchent, sans trop forcer, les stigmates de cette guerre de survie de l'homme contre la nature, sur celui qui a soit disant cessé d'être un loup. Trois plans magnifiques donnent une idée de la rudesse de ce combat. Un long plan serré sur les yeux d'un matelot, rongés par la fatigue, creusés comme des falaises que l'eau ne cesserait de frapper. Des dizaines de rides qui sont autant de crevasses profondes où les flots se sont engouffrés. Un plan furtif, dans la cale, où une partie des marins ouvre les coquillages pour les conditionner à leur arrivée au port. Sur les bras de l'un d'eux, l'on aperçoit nombre de cicatrices. Enfin, un long plan fixe sur un marin en salle de repos qui regarde la télé. Au fur et à mesure, l'homme, visiblement éreinté, s'éteint, incline sa tête et s'endort. 

Leviathan est une épreuve aussi passionnante intellectuellement que physiquement. La violence, véritablement au centre du film, est ressentie au premier degré par le spectateur grâce aux dispositifs caméra dont j'ai déjà parlé, mais aussi par un travail sonore magistral. Le mixage nous plonge littéralement dans cet univers dézingué, où règne une terreur auditive qui s'infiltre jusque dans nos os. Des tintements métalliques aux bouillonnements marins, des hurlements d'oiseaux au fracas du vent, c'est tout un écosystème brutal et sauvage qui est ici mis en valeur. On en sort chaviré, comme frappé en pleine face, avec la certitude d'être encore des loups.