dimanche 11 novembre 2012

The Woman de Lucky McKee

Youtube offre des possibilités étonnantes... Du moins mon angélisme me fait croire que c'est le cas. Avant, on ne pouvait qu'y regarder des atteintes à la dignité humaine à base de jeunes gens paumés en quête de reconnaissance, trop laids pour passer à la télé, trop persuadés d'avoir un talent qu'ils rêvent plus qu'ils n'exercent. Ou des dérivés fantômes de Vidéo Gag, à grand renfort de chats qui sautent dans le vide, de japonais qui font des expériences avec du mentos ou de mariés qui trébuchent sur leur pièce montée... A croire que Bernard Montiel mettait lui-même en ligne toutes les archives de son émission merdique. On peut toujours y voir cela, mais on peut tout aussi bien se repaître de films complets, en VO ou VF. Fini le dépeçage de Nosferatu en neuf parties sans le sous-titrage des intertitres allemands. Maintenant on peut regarder Paranormal Activity avec sa pine-co made in Bershka avant de la ramoner... de la ramener chez elle, ou avec son gros pote un peu sale mais sympa... mais sale... mais sympa... Enfin vous voyez quoi, celui qui colle des crottes de nez sous votre canapé quoi. 

Raté l'an dernier à l'Etrange Festival, j'ai eu le bonheur de tomber sur The Woman, le dernier film de Lucky McKee, bien connu des amateurs de genre pour son May, passé pour culte depuis sa sortie en 2002. Ces dernières années, McKee a beaucoup travaillé avec ses plus proches amis. Il a tourné pour Angela Bettis, son actrice dans May (que l'on retrouve bien sûr dans The Woman), mais aussi multiplié les adaptations des oeuvres de Jack Ketchum, célèbre auteur de romans horrifiques. The Woman est l'une d'entre elles. Il s'agit en réalité de la suite d'une précédente adaptation du roman Offspring, mené par l'obscur Andrew van den Houten en 2009, dans lequel l'actrice Pollyanna McIntosh incarnait déjà la cannibale paumée qu'elle joue dans The Woman.

Tout cela permet de situer un peu mieux son personnage, assez obscur au premier abord. Résumons l'intrigue : la famille Cleek a tout d'une famille normale, du moins en société. Le père, Chris, chasseur, aime partir seul en forêt. Un jour, il y capture une jeune femme couverte de sang, incapable de dire un mot, et relativement agressive. Il l'enferme alors dans sa cave et invite les membres de sa famille à le suivre dans son projet : la civiliser. 

De tomber de nulle part, la femme s'avère être la seule rescapée d'une tribu de cannibales. Mais cette partie là de l'histoire, que l'on connait seulement en ayant vu Offspring (ou en s'étant renseigné), est occultée par le tandem McKee/Ketchum ce qui a pour effet de déplacer le sujet du film : il s'agit moins de parler de la civilisation d'une peuplade inférieure, d'un choc ouvert autour du clivage civilisé/sauvage, mais bien de la place de la femme dans la société américaine et de la transmission du patriarcat. 

Le film ne s'appelle pas The Woman par hasard : la femme, ou plutôt les femmes, sont au centre de l'intrigue, réorganisée pour le coup non autour de la femme des bois, mais sur les femmes de la famille. D'équilibrée, la famille Cleek dévoile très vite son vrai visage : un mari autoritaire, froid, sadique, machiste, une femme soumise et terrorisée par l'aura de son époux. McKee dissèque les rapports de force au sein de la famille modèle américaine : la femme, incarnée par la brillante Angela Bettis, ne travaille pas, elle est mère au foyer. Ses filles suivent le même chemin. La première est enceinte, tente de le cacher, déprime. Ce qu'il y a de plus intrigant, c'est ce soupçon d'inceste qui plane durant tout le film et que McKee ne lève jamais. La seconde est bien trop jeune pour qu'on lui fasse dire n'importe quoi et incarne une innocence encore préservée de la brutalité qui l'entoure. 

Parmi ces femmes accessoires de virilité, on pourrait en citer deux autres : la secrétaire de Cleek, femme docile en admiration devant la réussite et la vulgarité soft et clinquante de son patron, objet sexuel désiré en secret et dragué de façon courtoise. Ou encore la prof de lycée : son assassinat final est le symbole d'une éducation des femmes bafouée par un patriarche violent qui refuse ostensiblement qu'on s'immisce dans ses affaires privées afin qu'il puisse maintenir sous son joug toutes les femmes de son clan.  

McKee s'intéresse de fait à la reproduction des rôles sociaux au sein du couple et de la famille. Si les femmes évoluent de leur côté, brimées par la violence physique du mâle dominant, ce dernier entretient son modèle en éduquant comme il se doit son rejeton du même sexe. Le fils Cleek, dépourvu de discernement, voue une véritable admiration pour son père : son aphasie lors de la première séquence (il laisse une jeune fille se faire maltraiter par une bande de gosses à un barbecue et les regarde faire, sans esquisser le moindre signe de compassion ou de révolte) nous en apprend beaucoup sur la formation que son père lui livre. Tournée vers la réussite matérielle, vers la performance à tout crin, elle est aussi vouée à ce qu'il affirme sa domination sur la gente féminine. Ainsi, s'il partage les tâches ménagères des femmes, il n'est pas soumis aux mêmes brimades qu'elles, son père trouvant même de quoi le dédouaner de ses bas instincts. Mieux il l'invite finalement à exprimer librement sa violence à l'égard des femmes en le rendant complice de la "civilisation" de la cannibale et du meurtre de l'enseignante. 

En écartant le prétexte anthropologique, celui-la même qui était au coeur d'un film comme Cannibal Holocaust par exemple, McKee préfère mettre en avant le refoulement de violence d'une société patriarcale qui tente de maintenir sa puissance face à la féminisation croissante observable partout dans les sociétés occidentales. The Woman s'avère être du même coup un brillant film féministe, dont la violence sporadique mais efficace ne fait que renforcer la dénonciation d'une maladive quête de puissance et de domination d'un sexe sur l'autre. La cannibale des bois, The Woman, n'est que le symbole d'une révolte souterraine (enfermée à la cave) qui, après avoir été arrachée à son état de nature et domestiquée par l'homme tel un animal, aspire enfin à son épanouissement. 

2 commentaires:

Damien a dit…

Super film,
A voir absolument pour les amateurs du cinéma de genre.
Il faut préciser que ce film n'est pas sortie en salle en France.
Pour les toulousains, il est possible de le voir sur grand écran de le cadre du festival Extrême Cinéma à la cinémathèque de Toulouse.

Carnival Of Souls a dit…

Merci pour l'info !
Nous l'avons relayée sur le faboo' de BTN.