samedi 27 juillet 2013
mardi 23 juillet 2013
KING MIDAS SOUND - Aroo
Sorti pour le Record Store Day, Aroo est le premier extrait de ce que l'on peut attendre d'un prochain King Midas Sound. L'annonce de la sortie de ce court 12" a d'ailleurs servi de prétexte à Ninja Tune pour officialiser la signature (c'était pourtant le projet initial lorsque le nom a commencé à circuler vers 2006-7) et annoncer qu'un second album était en préparation. Depuis, le groupe a enclenché les freins, Martin décidant de mettre un terme à son nouveau Bug avant tout autre chose.
Aroo - le disque - est surtout le témoignage de ce que le groupe est actuellement. Deux morceaux (dont un décliné en instrumentale) diamétralement opposés se répondent. Sur une première face, Aroo - le titre - est le morceau le plus vif et bruyant que KMS ait enregistré, mélange de boite à rythme martelante, de petites notes de xylophone électronique et de déflagration de bruit blanc sur la ligne de basse la plus rock que Martin ait produit depuis la fin de GOD. Kiki Hitomi gagne en charisme, en présence, passant de la collaboratrice discrète à une réelle incarnation vocale, à l'identité forte, puissante. Elle habite à merveille ce morceau qu'on se repasse comme un mantra qu'on aimerait plus long. Sur la face B, Funny Love prend l'exact contre-pied. C'est Roger Robinson qui mène le titre de sa voix singulière, féminine, totalement dénué de beat et se basant sur d'épaisses nappes gonflées de reverb qui évoquent facilement la clique Basic Channel. Funny Love sonne comme une superbe complainte mélancolique chantée dans une cité vide, aux pads résonnants comme autant de souffles s'engouffrant contre les vitres de batîments abandonnés. Après le morceau titre, c'est l'hydrocution sonique; un contraste fascinant.
Aroo - le disque - est surtout le témoignage de ce que le groupe est actuellement. Deux morceaux (dont un décliné en instrumentale) diamétralement opposés se répondent. Sur une première face, Aroo - le titre - est le morceau le plus vif et bruyant que KMS ait enregistré, mélange de boite à rythme martelante, de petites notes de xylophone électronique et de déflagration de bruit blanc sur la ligne de basse la plus rock que Martin ait produit depuis la fin de GOD. Kiki Hitomi gagne en charisme, en présence, passant de la collaboratrice discrète à une réelle incarnation vocale, à l'identité forte, puissante. Elle habite à merveille ce morceau qu'on se repasse comme un mantra qu'on aimerait plus long. Sur la face B, Funny Love prend l'exact contre-pied. C'est Roger Robinson qui mène le titre de sa voix singulière, féminine, totalement dénué de beat et se basant sur d'épaisses nappes gonflées de reverb qui évoquent facilement la clique Basic Channel. Funny Love sonne comme une superbe complainte mélancolique chantée dans une cité vide, aux pads résonnants comme autant de souffles s'engouffrant contre les vitres de batîments abandonnés. Après le morceau titre, c'est l'hydrocution sonique; un contraste fascinant.
lundi 1 juillet 2013
Man of Steel de Zack Snyder
Quelle lourde tâche que de ressusciter Superman après ce que Bryan Singer lui a infligé en 2006. Celui à qui l'on devait déjà les deux premiers X-Men (et qui va revenir aux affaires en 2014 avec le prochain volet de la saga) avait pondu une merde sans égale (tout ceux qui l'ont vu se souviennent des insupportables cabotinages de Kevin Spacey...), d'une béance intellectuelle remarquable, plombant la possibilité de tirer du comic une nouvelle saga. Car en plus d'être un navet de premier ordre, les résultats du films ne furent pas à la hauteur de l'investissement des studios (le film n'a même pas rapporté 400 millions de dollars à travers le monde pour un budget titanesque de 270 millions...).
Voilà donc le projet repris en des mains plus fermes, celles de la clique Nolan, ce très cher Christopher se chargeant de superviser la production mais aussi le scénario, délaissant la réalisation à l'esthète Zack Snyder, dont la maîtrise technique sur Watchmen ou 300 avait fait sensation. On a presque ce qui se fait de mieux dans le blockbuster hollywoodien contemporain. Un maître auréolé du succès de sa trilogie Batman, accompagné de son scénariste sur la saga, David S. Goyer, et un réalisateur capable de proposer des performances visuelles sans commune mesure. Niveau casting, Brandon Routh a logiquement été prié d'aller reprendre quelques cours de comédie et c'est le sémillant Henry Cavill qui touche enfin le Graal, lui qui avait été pressenti pour tenir le rôle du superhéros dans le précédent opus (sans regrets aux vues du résultat...).
L'objectif est ainsi clair dès le départ : récupérer une franchise, la débarrasser de ses oripeaux kitchs et la ramener dans une veine résolument réaliste, dans le sillage donc de ce qu'a pu faire Nolan avec la saga Batman. L'entreprise colle à notre époque : le refus de l'irréalisme, le refus du fantastique en cela qu'il est la construction d'un contre-monde, la volonté farouche d'être dans notre temps quite à faire de l'uchronie en permanence plutôt que de créer des univers parallèles détachés de toute temporalité. Au débarras les artefacts qui accompagnent le héros dans ses aventures livresques : pas de kryptonite, pas de Lex Luthor, pas de slip rouge et pas de collant... L'heure est à la combinaison moulante à fleur de couilles mais qui, justement, respire les bourses fumantes et ne laisse pas paraître un poil de féminité.
La semonce réaliste est à la fois scénaristique et esthétique. D'une part, D.S. Goyer (quand on pense que ce mec a écrit Dark City... pff...) s'acharne à insuffler une identité toute américaine à son personnage : clin d'oeil à l'histoire du Kansas, Kent pêcheur, Kent serveur, Kent ceci, Kent cela... C'est parfois à la limite du républicanisme le plus primaire, mais bon, il fallait faire de cet homme venu d'ailleurs un parfait souchien, parabole de la réussite du système d'immigration étatsuniens certainement (et dire que Cavill est anglais... trahison !)...
D'autre part, on a de quoi s'étonner des partis pris esthétiques de Snyder. Alors qu'on frôle le baroque lorsqu'il s'agit de filmer la mort de Krypton, quelque part entre du sous Avatar et du Riddick arrangé au compositing (merci Thomas pour la comparaison), la moulinette s'emmêle et on oscille entre néo réalisme aronofskyien genre The Wrestler (lumière moins blanche quand même), parkinsonnisme incompréhensible façon Michael Bay, zoom intempestif à la sauce Bigelow et quasi-mysticisme pastel en mode Terrence Malick mineur. Farouchement pour le mélange des genres, là j'ai pas tout compris...
M'enfin passons... L'esthétique, après tout, si elle manque de cohérence, si elle passe de Star Trek aux Démons du maïs en trois plans, ça n'empêche pas toujours de suivre ce qui se passe. Encore eut-il fallu qu'il se passe quelque chose. Car oui, 2h20 c'est long, c'est même une gageur lorsqu'on assiste à une explication de texte et à la négation en bonne et due forme du sous-texte. Horriblement explicatif, Man of Steel se perd dans des déballages longs et monotones qui tuent avec hardiesse le moindre sous-entendu. C'est une nouvelle forme de cinéma vérité : tout est expliqué dans les moindres détails, refusant le petit bout de chemin que Voltaire voulait laisser au lecteur (ici spectateur) pour qu'il puisse faire lui aussi oeuvre de réflexion/fiction. Il n'y a plus l'ombre d'un mystère : les explications données par Russel Crowe, celles données par Kevin Costner sont d'un ennui à crever tant le mythe est éculé et tant elles font miroir. Il y a une horrible et insoutenable envie de tout dire qui plombe chaque dialogue, qui ne nous laisse aucune place.
Car entre ces scènes sans majesté, il y a d'ébouriffantes séquences d'action. Un matraquage virtuel de grande qualité mais qui donne un mal de crâne que vous ne souhaiteriez à personne. Une lobotomie dans les règles de l'art. Une enfilade de grands effets qui ne racontent, au final, rien, et qui ne font que remuer des plaies dont l'Amérique, avec un sens manifeste du masochisme, ne cesse de contempler : énième redite du 11 septembre avec tous ces avions qui viennent percuter des tours qui s'effondre dans Metropolis ; une petite tornade, à l'image de celles que les Etats-Unis ont connu ces dernières années, particulièrement violentes et ravageuses ; une plate-forme offshore qui part en fumée, rappelant là encore le drame Deepwater horizon dans le Golfe du Mexique...
C'est barbant. D'autant plus que le scénario, cette trame de fond, fait étrangement écho avec un grandiloquent navet sorti il n'y a pas si longtemps. Thor, vous vous souvenez ? L'histoire d'un mec avec des super pouvoirs qui se retrouvent sur la Terre et que ses potes assez vilains viennent chercher en menaçant au passage de détruire notre planète... Bis repetitas : menace extraterrestre, risque éminent de destruction de la Terre, inlassables séquences d'action où nous n'existons pas... C'est pénible. On enchaîne ?
jeudi 27 juin 2013
THE KNIFE - Shaking the habitual
Par où commencer ? Bien difficile d'appréhender un disque d'un groupe qui me laissait jusque là totalement froid, alors que les bons points s'accumulent dès le début. Un morceau brutal et incendiaire, sorte de Pansonic pop hardcore incroyable, présenté en avant goût avait convaincu le sceptique. J'avais, il faut dire, particulièrement croché sur Fever Ray. Curiosité poussée au maximum donc au moment où ce simple ou double album (triple vinyle) marque le retour du duo (frère & soeur) et lorsque le truc se présente, avec ses couleurs qui brûle les yeux et avec son look de comics indés dans le traitement - mettez n'importe qui au défi de fixer cette pochette sans pleurer. Dedans, une BD et des références à Fugazi, Foucault, Salt'n'Peppa... Et donc un double album, blindé jusqu'à la gueule, débordant, pourtant pas dans l'excès car les deux disques sont individuellement raisonnables.
Dès l'intro, c'est une taloche qui se pose vigoureusement dans les gencives. Ca ne sera pas la dernière. Avec ses lignes de synthés d'une pureté remarquable, ses rythmiques nerveuses et ses longueurs savantes, la voix de Karin Dreijer Andersson se dégage splendidement du concassage systématique des agressions audio d'Olof Dreijer. Full Of Fire, entièrement électronique est brutal et sec, s'étalant sur 9 minutes comme un signe clair à l'industrie du disque que les deux méprisent jovialement. Ca sera ça le single, et y aura de gros assaut d'oscillateurs distordus au milieu. Mais Shaking The Habitual n'est pas qu'un bloc teigneux. A Cherry On Top est typiquement un morceau prenant le contre-pied du précédent, tout en étant beaucoup plus perturbant et ample. Wrap Your Arms mélange d'énormes claviers et sonorités en tout genre à des rythmiques colossales, étouffantes mais totalement organique. Même constat sur Raging Lung, sublime morceau obsédant, collision à la production remarquable du son électronique et du rythme organique - ou du moins un mirage audio s'y rapprochant. Peu à jeter à vrai dire, même si il y a bel et bien un étron en fin d'album. Fracking Fluid Injection est hermétique et ressemble à un pur remplissage gênant où les voix jouent un jeu épuisant de question réponse avec les larsens de machines. 9 minutes éreintantes. On sera par contre captivé par le long morceau d'ambient dispo en bonus sur l'édition CD (et découpant l'album en deux parts distinctes en version double CD). Longue recherche de 20 minutes au milieu des fréquences et résonnances, un moyen audacieux de laisser une réelle respiration sans relâcher la pression, "Old Dreams..." est un exercice de style qui permet définitivement au groupe de se détacher d'une électronique capable de s'attirer les honneurs pop avec cet album dur, agressif, mais passionnant.
Dès l'intro, c'est une taloche qui se pose vigoureusement dans les gencives. Ca ne sera pas la dernière. Avec ses lignes de synthés d'une pureté remarquable, ses rythmiques nerveuses et ses longueurs savantes, la voix de Karin Dreijer Andersson se dégage splendidement du concassage systématique des agressions audio d'Olof Dreijer. Full Of Fire, entièrement électronique est brutal et sec, s'étalant sur 9 minutes comme un signe clair à l'industrie du disque que les deux méprisent jovialement. Ca sera ça le single, et y aura de gros assaut d'oscillateurs distordus au milieu. Mais Shaking The Habitual n'est pas qu'un bloc teigneux. A Cherry On Top est typiquement un morceau prenant le contre-pied du précédent, tout en étant beaucoup plus perturbant et ample. Wrap Your Arms mélange d'énormes claviers et sonorités en tout genre à des rythmiques colossales, étouffantes mais totalement organique. Même constat sur Raging Lung, sublime morceau obsédant, collision à la production remarquable du son électronique et du rythme organique - ou du moins un mirage audio s'y rapprochant. Peu à jeter à vrai dire, même si il y a bel et bien un étron en fin d'album. Fracking Fluid Injection est hermétique et ressemble à un pur remplissage gênant où les voix jouent un jeu épuisant de question réponse avec les larsens de machines. 9 minutes éreintantes. On sera par contre captivé par le long morceau d'ambient dispo en bonus sur l'édition CD (et découpant l'album en deux parts distinctes en version double CD). Longue recherche de 20 minutes au milieu des fréquences et résonnances, un moyen audacieux de laisser une réelle respiration sans relâcher la pression, "Old Dreams..." est un exercice de style qui permet définitivement au groupe de se détacher d'une électronique capable de s'attirer les honneurs pop avec cet album dur, agressif, mais passionnant.
mercredi 26 juin 2013
PSYCHE/BFC - Elements 1989-1990
Psyche/BFC sont des alias de Carl Craig sur ses tous premiers projets qu'il avait pondu dans sa chambre il y a plus de 20 piges de cela. Les quelques disques sortis furent compilés dans les années 90 sur une édition CD comprenant l'intégralité des travaux sous ces pseudos. Le dit Compact Disc était devenu un objet bien difficile à dégoter à des prix décents, aussi, l'annonce de leur mise à jour sur le label Planet E fut un beau projet. Seulement voilà, cette réédition est un scandale ! Mis en vente sur le web sans aucun tracklisting communiqué dans un premier temps, le label a sorti la carte de l'inédit venant compléter l'objet comme une sorte de collection définitive et indispensable. Triple vinyle, on s'attendait quand même a recevoir un objet complet et de qualité. Et bien pas du tout. Planet E se fout royalement de la gueule du monde avec cette sortie boiteuse et empestant la fumisterie. L'édition triple LPs ne sert strictement à rien si ce n'est de pousser l'auditeur à se lever 5 fois pour changer de face et de disque. Les morceaux sont étalés sur des disques en 45 et 33 tours, mais la qualité de pressage n'est même pas remarquable - je resterais prudent sur ce point, mais il semble même que certains morceaux souffrent d'un pressage particulièrement douteux en fin de face, chose qui est largement discutable pour un label techno, soit le genre qui a défendu la qualité et assuré la survie du vinyle. Surtout, les bonus ne viendront pas faire oublier que le tracklisting est totalement incomplet. Il manque par exemple l'extraordinaire "Please Stand By", sublime morceau que l'on peut retrouver sur quelques compilations pointues (comme sur le double ATP d'Autechre). Ca devient d'autant plus fâcheux que les notes intérieurs nous parlent de la genèse du morceau au même titre que ceux présents sur la compilation. Enfin, une version digitale du triple album a été mise en vente comprenant, elle, l'intégralité des morceaux - soit 4 de plus ! Mais ... mais... quelle est la logique du label aujourd'hui de publier ça ? Quel est l'intérêt de sortir des objets boiteux, chers (comptez dans les 25-30€ selon les revendeurs) et incomplet en osant proposer des version digitales en béton derrière ? C'est comme ça que Planet E défend le vinyle aujourd'hui ? On sait que le marché est fragile, que les vendeurs sont inquiets de voir les prix s'envoler car les grosses maisons de disques comme les plus petits labels, voyant la courbe de vente du disque noir monter, profite de l'occasion pour publier des disques extrêmement chers sous couvert de versions limitées et collectors. On sait que si les bobos se déplacent au disquaire day ils ne sortent pas de chez eux les 364 autres jours de l'année pour acheter des disques, que la tendance risque de s'inverser si les prix continuent de grimper. Planet E qui devrait montrer l'exemple (car encore une fois, c'est un label techno jusque là très respectable donc à la culture vinyle importante) publie donc un objet scandaleux, onéreux et incarnant la plus cynique vision artistique. Quand les ventes de disques vont rechuter, les labels moyens seront les premiers à pleurer l'hémorragie d'acheteurs. Il faudra se féliciter de ceux qui se sont moqués des consommateurs ? Rarement un disque ne m'aura donner l'impression de se moquer autant de ceux qui passeront à la caisse. Le pire c'est que la musique est bien entendu remarquable. Craig confectionne dans son petit home studio une techno rudimentaire mais ambitieuse. De Psyche, on restera admiratif de ces magnifiques nappes guidées par des 808 et 909 typiques mais survoltées, tandis que le traitement du son est sublimé par les breakbeat quasi hardcore de BFC, plus urbain et onirique. Mais la forme prend le dessus sur le fond, ce qui est regrettable : cette compilation qu'on aurait aimé défendre est un glaviot qui résume avec sarcasme ce qu'il se passe progressivement dans les bacs à disques.
mardi 25 juin 2013
QUEENS OF THE STONE AGE - ...Like Clockwork
Hein ? c'est fini ? Mais c'était le nouveau QOTSA ? Ah bon... je pensais que t'avais juste mis la radio.
samedi 22 juin 2013
RETOX, WARSAW WAS RAW - Instants Chavirés
Après l'affiche Locust / Warsaw Was Raw (et Sonic Boom Six + MAP) il y a quelques années, voilà ce qu'il reste de cette soirée en 2013 : The Locust ne semble plus être, tandis que Warsaw Was Raw a encore épuré ses rangs depuis. Et cette fois on s'éloigne de la maro pour se diriger vers le CBGB's de Montreuil, à savoir les instants chavirés, la seule salle de France où les gens viennent pour la salle plus que pour l'affiche (la preuve, il y a un système d'abonnement) - c'est pas un reproche, cette salle aligne tellement de bonnes soirées que ça serait malvenu.
Bref, le groupe au nom palindrome qui ne nous avait pas franchement passionné jadis ouvre à nouveau pour leur potes de label (c'était pas le cas à l'époque), puisque signé sur Three One G, maison de Justin Pearson. En duo, le groupe reste toujours aussi virulent et on se surprend surtout à admirer la technique des deux. Le guitariste à un son de porc hyper ample. Son pote batteur donne absolument tout ce qu'il a, il en est presque inquiétant. Je ne crois pas avoir déjà vu un type mettre autant d'énergie dans son jeu, tout comme je ne suis pas sur d'avoir déjà observer un frappeur lever les bras aussi haut pendant un roulement. Je crois savoir que le mec était à 2 doigts du malaise lorsqu'ils ont ouvert pour Comity en début d'année à l'espace Barbara (on en a pas parlé mais en deux mots: c'était super bien. Voilà, ça fait quatre mots et de rien pour le report express). Calme toi, ton jeu et ta technique sont suffisamment impressionnant pour t'éviter de te donner tout ce mal. Pas de souci pour Warsaw, sans me fasciner c'est assez bien foutu pour être captivant, et je préfère maintenant qu'auparavant.
Retox a perdu Gabe Serbian, l'autre sauterelle avec Pearson qui composait ce groupe de hardcore. Le petit nouveau, sans avoir le génie du batteur fou de Locust n'est pas manchot et est assez carré et solide pour ne pas tirer le groupe vers le bas. D'ailleurs il joue sur une caisse claire assez tendue, un truc qui me semblait de plus en plus rare. Chaque coup résonne. Son copilote de section rythmique est un jeune mec qui semble assez nerveux, et joue un peu comme Dave Curran, en plus vigoureux. Il a un son absolument dégueulasse et gras, à la limite de l'incompréhension, mais à la présence indispensable. Les nouveaux morceaux (puisqu'ils sortent un nouvel album, après le premier paru chez Ipecac) publié ces jours-ci sur Epitaph (logique !) & Three One G sont un peu plus aérés que les précédents et le guitariste, gominé et avec un portrait de Sade tatoué dans le cou, est le grand vainqueur du match. Le groupe s'éloigne du punk hardcore bas du front pour aller chercher des plans plus post punk, avec du delay et de la whammy dans tous les sens. Bon, c'est pas non plus PIL avec qui ils ont tourné récemment pour autant. Retox reste une version plus punk direct de Locust (désolé), moins hystérique, tout en étant singulièrement sauvage. Fini les sons aliens (quoique, le fan de Sade fait un bon boulot de ce côté), Retox se concentre sur l'efficacité, sur les plans et riffs de patron. Devant, Pearson est un chanteur nerveux et communicatif ("thank you, i d'ont speak french" et une autre phrase, ça sera tout pour ce soir) comme à son habitude, qui finira dans le public pas trop réceptif. Un rappel plus tard et les fanatiques de soirée noise-expe de la salle finissent en pogo maladroit récréatif. 30 minutes entre le premier coup de caisse claire et le dernier écho de guitare. Plié. Expéditif et administré avec le savoir des grands.
Ps: Merci à C pour la photo.
Bref, le groupe au nom palindrome qui ne nous avait pas franchement passionné jadis ouvre à nouveau pour leur potes de label (c'était pas le cas à l'époque), puisque signé sur Three One G, maison de Justin Pearson. En duo, le groupe reste toujours aussi virulent et on se surprend surtout à admirer la technique des deux. Le guitariste à un son de porc hyper ample. Son pote batteur donne absolument tout ce qu'il a, il en est presque inquiétant. Je ne crois pas avoir déjà vu un type mettre autant d'énergie dans son jeu, tout comme je ne suis pas sur d'avoir déjà observer un frappeur lever les bras aussi haut pendant un roulement. Je crois savoir que le mec était à 2 doigts du malaise lorsqu'ils ont ouvert pour Comity en début d'année à l'espace Barbara (on en a pas parlé mais en deux mots: c'était super bien. Voilà, ça fait quatre mots et de rien pour le report express). Calme toi, ton jeu et ta technique sont suffisamment impressionnant pour t'éviter de te donner tout ce mal. Pas de souci pour Warsaw, sans me fasciner c'est assez bien foutu pour être captivant, et je préfère maintenant qu'auparavant.
Retox a perdu Gabe Serbian, l'autre sauterelle avec Pearson qui composait ce groupe de hardcore. Le petit nouveau, sans avoir le génie du batteur fou de Locust n'est pas manchot et est assez carré et solide pour ne pas tirer le groupe vers le bas. D'ailleurs il joue sur une caisse claire assez tendue, un truc qui me semblait de plus en plus rare. Chaque coup résonne. Son copilote de section rythmique est un jeune mec qui semble assez nerveux, et joue un peu comme Dave Curran, en plus vigoureux. Il a un son absolument dégueulasse et gras, à la limite de l'incompréhension, mais à la présence indispensable. Les nouveaux morceaux (puisqu'ils sortent un nouvel album, après le premier paru chez Ipecac) publié ces jours-ci sur Epitaph (logique !) & Three One G sont un peu plus aérés que les précédents et le guitariste, gominé et avec un portrait de Sade tatoué dans le cou, est le grand vainqueur du match. Le groupe s'éloigne du punk hardcore bas du front pour aller chercher des plans plus post punk, avec du delay et de la whammy dans tous les sens. Bon, c'est pas non plus PIL avec qui ils ont tourné récemment pour autant. Retox reste une version plus punk direct de Locust (désolé), moins hystérique, tout en étant singulièrement sauvage. Fini les sons aliens (quoique, le fan de Sade fait un bon boulot de ce côté), Retox se concentre sur l'efficacité, sur les plans et riffs de patron. Devant, Pearson est un chanteur nerveux et communicatif ("thank you, i d'ont speak french" et une autre phrase, ça sera tout pour ce soir) comme à son habitude, qui finira dans le public pas trop réceptif. Un rappel plus tard et les fanatiques de soirée noise-expe de la salle finissent en pogo maladroit récréatif. 30 minutes entre le premier coup de caisse claire et le dernier écho de guitare. Plié. Expéditif et administré avec le savoir des grands.
Ps: Merci à C pour la photo.
lundi 17 juin 2013
BOARDS OF CANADA - Tomorrow's Harvest
Duo électronique culte, voici enfin le retour des enfants
prodiges, tant attendus, presque inespéré. Après un premier album « séminal »
à la fin des années 90, une suite vénérée, c’est un silence de 8 ans qui sépare
le troisième LP de cette nouvelle livraison. Sauf que si le parallèle que tu
fais avec deux versaillais jusque là semble évident, on attirera ton attention
sur la pochette, premier élément clairement différenciant avant de faire un
amalgame douteux.
Si il y a bien un duo dont on attendait vraiment la nouvelle production, c’est effectivement Boards Of Canada – et il y en a des duos, en 2013 qui publient des disques électroniques de qualité, que ce soit Autechre ou The Knife. Groupe important et influent, capable de poser avec une sérénité incroyable les disques les plus sombres et ambitieux d’une musique électronique pensée comme une œuvre intemporelle. La RAM ici n’est pas une histoire de gimmicks singé et péniblement livide, mais plutôt une sorte de véritable mémoire humaine mise à contribution de la création pure, celle qui ne se déguise pas en bioman mais qui se terre dans le fin fond de l’Ecosse.
Si il y a bien un duo dont on attendait vraiment la nouvelle production, c’est effectivement Boards Of Canada – et il y en a des duos, en 2013 qui publient des disques électroniques de qualité, que ce soit Autechre ou The Knife. Groupe important et influent, capable de poser avec une sérénité incroyable les disques les plus sombres et ambitieux d’une musique électronique pensée comme une œuvre intemporelle. La RAM ici n’est pas une histoire de gimmicks singé et péniblement livide, mais plutôt une sorte de véritable mémoire humaine mise à contribution de la création pure, celle qui ne se déguise pas en bioman mais qui se terre dans le fin fond de l’Ecosse.
Jamais jusque là le son Boards Of Canada n’avait été
configuré comme une entité aussi visuelle, sinon cinématographique. L’album
s’ouvre sur une sorte de jingle, sorte de clin d’œil Tarantinien, avant de
partir sur un lourd drone synthétique. L’ambiance est parfaitement posée dès
les premières secondes. Le visuel de l’album est à l’avenant. Les 17 morceaux
s’éloignent quelque peu de l’imagerie nostalgique et froide. Tomorrow’s Harvest
est l’album de la chaleur, du lourd soleil écrasant les grands espaces
américain - parfois déserts. L’angoisse de la solitude et l’immensité comme
clé. Les décors ne sont même plus habités de souvenirs. Tout en demeurant le
groupe tant vénéré, Boards Of Canada n’a pas stagné depuis 8 ans et signe un
album qui tranche sévèrement avec le précédent opus, le bien moins électronique
Campfire Headphase. De fait, ce nouvel enregistrement est très proche de
Geogaddi, tout en affirmant une réelle évolution. Les drones sont plus
présents, les beats se font moins organiques et se composent de cliquetis digitaux
et de glitchs plutôt discrets jusque là. Les résonnances métalliques de « Jacquard
Causeway », comme les puissants kicks gonflé d’infra de « Sick
Times » attirent l’attention.
Entre ses beats massifs, on reste en terre connue, à savoir l’épiphanie
mélodique des amples claviers délavés, salis, irréguliers. « Reach For The
Dead », premier single et extrait de l’album donne le ton. Et lorsque la
révélation se dessine (la vidéo va dans le même sens, puisque c’est le moment
ou la caméra cesse d’être au sol), le rythme s’esquive. Au milieu des nuages.
Idem pour le magnifique «Split your infinitites », tout en nappes qui
devient progressivement une longue descente rythmique qui sans changement
brutal, transforme de manière improbable le morceau esquissé en début.
Surtout, on sait le groupe friand des messages cachés et
subliminaux, et Tomorrow’s Harvest est, de l’aveu du groupe, l’album le plus
lézardé de mystères et de codes. Les frères ont déjà donné la clé de l’album
construit en palyndrome, avec son single « Reach For The Dead » décliné
en « Come To Dust » à l’autre bout. On sait aussi que le visuel de
l’album n’est pas simplement une ville (San Francisco), mais bien une cité
transpercée, fantôme, correspondant à un point de vue, peut-être depuis le point
de coordonnées révélé par les codes des 6 disques disséminé dans le monde pour
la promo de l’album (pour faire simple pour les absents : le groupe a
distribué 6 vinyles contenant un code chacun et un court sample, dans 6 villes
du monde le jour du Record Store Day). Entouré de messages indescriptibles, de
voix déshumanisées, de sons dégradés, nous voilà également au cœur de l’album
le plus angoissant produit par le duo. Impossible de ne pas sentir une
singulière peur à l ‘écoute attentive de « Uritual » ou de « Semena
Mertvykh » - composé à partir d’une …VHS. Comme
souvent chez les groupes très attendus, on sait que l’album ne se fera que dans
le temps, qu’il prendra son ampleur après quelques écoutes et assimilations.
D’autres clés, probablement plus innocentes (les samples d’enfants transformés,
les poèmes et suites mathématiques) ou plus angoissantes (rappel toi les
références aux sectes ou les messages à l’envers invoquant le diable, tout ça
pour faire réfléchir) que celles déjà disponibles se révèleront plus tard. Toujours est-il qu’à peine révélé, Tomorrow’s
Harvest est déjà un enregistrement qu’on devine inépuisable. Il ne reste plus
qu’à s’incliner devant ce disque, grand, moderne et pourtant crucialement
intemporelle.
mercredi 22 mai 2013
Mama d'Andres Muschietti
C'est peu dire que l'univers du producteur Guillermo del Toro tourne en rond. De l'ennuyeux Orphelinat aux Yeux de Julia, en passant par l'inoriginal Don't Be Afraid of The Dark et donc, Mama, le réalisateur Mexicain s'arc-boute à indéfiniment produire des films qui se ressemblent, qui ont pour fond les mêmes rengaines, pour forme la même plasticité, pour prétexte les mêmes démons. Je ne saurai trop dire que je me suis patiemment ennuyé devant Mama. Le film est en réalité le prolongement, ou plutôt l'extension, d'un court-métrage de ce même Andres Muschietti. On sait ce que donne généralement ce genre d'entreprise au cinéma. Ceux qui ont vu le Cashback de Sean Ellis ne savent que trop bien qu'il s'agit d'un exercice difficile qui revient souvent à diluer un propos, à noyer l'originalité de départ dans les codes narratifs qu'imposent le format du long métrage. C'est du même coup un exercice scénaristique plus que compliqué et souvent un échec.
Mama subit de plein fouet les affres de cet allongement. Mais outre son manque de consistance, ce qui commence à être véritablement emmerdant, c'est que cette putain d'histoire de fantôme vengeur à la mord moi le noeud, on l'a déjà vu mille fois. Dans les films de Del Toro bien sûr, dans l'Echine du Diable par exemple. Mais dans un milliard d'autres films qui, s'ils n'ont pas tout à fait la même trame, ont exactement la même résonance, la même aura, le même manque d'audace. Si bien que l'on est là, encore une fois, face à une énième répétition des schémas horrifiques les plus éculés, face à la même proposition métaphorique un peu nul (la vengeance d'une folle n'est en réalité qu'une très lourde tristesse due à la privation de son enfant), face à la même symbolique bêtasse (Jessica Chastain, bien qu'elle soit une rockeuse (de pacotille) qui ne se sent pas prête à élever des enfants va en fait découvrir que si, elle peut, et même qu'on tire beaucoup de joie à ça. Comprenez que toutes les femmes, même si elles vous disent le contraire, sont faites pour avoir des gosses, après tout, c'est leur rôle biologique à ces radasses).
Bref on pourrait s'amuser à faire la liste de tous ces films d'épouvante contemporains qui prennent pour principe de base quelques éléments comme "une famille change de maison", "dans cette maison il y a un esprit vengeur" et "cet esprit en a après les enfants". On aura donc Sinister, Insidious, Possédée, tous les Paranormal Activity, etc., etc, etc. Bref, on m'objectera que je mets dans le même paquet les films de possession et les films de fantôme. Mais qu'il s'agisse d'un spectre ou d'un Dibbouk, les ressors narratifs de ces films sont les mêmes et, s'ils ne relèvent pas forcément des mêmes peurs, ils sont bâtis sur les mêmes structures, usées jusqu'à la corde et souvent ultra-moralisatrice. Mama n'échappe pas à cette règle, et ce n'est pas son esbroufe visuelle, particulièrement vaine et aléatoire (à quoi bon nous en envoyé plein la gueule dans une séquence finale d'une atterrante longueur quand on n'est pas capable de créer une ambiance de nuit en intérieur en laissant de grandes arrivées de lumière par les fenêtres ?), qui le fera changer de catégorie, celle des redites.
samedi 20 avril 2013
The Place Beyond The Pines de Derek Cianfrance
De Blue Valentine, on avait retenu l'acuité folle d'un réalisateur qui disséquait sur le temps long les affres d'un couple de prolo de l'Amérique profonde, de la rencontre originelle à l'effondrement pathétique, bercé d'un espoir désespéré celui de repartir, de continuer, malgré tout. Sur ce film soufflaient deux vents contraires. Un vent chaud et doux, une brise volée et musicale, une drague maladroite au son d'un ukulele, des sourires... Et un vent glaciale, irrépressible chant d'un hiver sentimental qui couve, encore retranché dans les confins de leurs poitrails, mais qui, aux premières neiges, sonnera le glas, dans une chambre d'hotel plus sordide que romantique. Avec The Place Beyond The Pines, son second long métrage, Cianfrance se taille trois costumes qu'il porte à merveille.
Un cinéaste de l'attraction
A bien des niveaux, Cianfrance se joue de différents phénomènes d'attraction vis à vis du spectateur, le renvoyant à ses propres distractions et aux motifs de sa venue en salle. Le film s'ouvre sur un très long plan séquence qui n'est pas sans rappeler les rugissements de Drive, film auquel TPBTP est trop comparé alors qu'il tend à s'en détacher fortement. Certaines choses les rapprochent tout de même. Ce plan séquence donc, qui suit de sa caravane à sa moto un Ryan Gosling qui feind de camper le même personnage. Regard glaçant, jeu dangereux, distance frondeuse, négligé sexy. L'attraction se joue ici à trois niveaux. Tout d'abord il est difficile de s'extirper d'un plan séquence, encore moins quand il est mené de la sorte. La prouesse technique accroche l'oeil du spectateur et le mène d'un endroit à un autre, le balade gracieusement, du stress solitaire aux vrombissements compulsifs des bécanes.
Le spectacle. Ces motos qui s'entrecroisent dans une cage, dans un vacarme assourdissant, fonctionnent comme un catalyseur électrique. Elles déplacent le regard du personnage à l'objet, et avec lui la tension du visage de Gosling à ce terrifiant jeu de triolisme frénétique. L'attraction n'est plus attirance, elle devient divertissement, un divertissement dangereux. Et de fait, elle détourne. Trop absorbé par l'emphase géniale de ce temps réel qui nous ape, on perd le protagoniste et on ne peut plus que l'imaginer tourner dans cette cage d'acier, cette prison de ferraille dans laquelle il est parti s'enfermer. Etrange paradoxe : c'est comme si Easy Rider venait d'être mis sous les verrous, le symbole de la liberté, de l'Americana, volontairement cloitré dans un espace ridicule, à faire le singe pour des pecnos. Et notre regard de se retrouver, à son tour, emprisonné dans ce plan terriblement libre qui nous présente une première chute. Celle de la liberté.
La chute de Gosling elle, viendra plus tard. Le chambardement effectué par Cianfrance au milieu de son film est fulgurant. Après avoir joué de son attraction, le mec de Drive, le ténébreux, l'acteur nouvellement bankable, il la dépose à la lisière du bois, et commence un autre film. L'attraction est brisée, comme un jouet, et les choses sérieuses commencent alors. Cianfrance nous assène deux coups : la perte de la valeur refuge et l'obligation de devoir continuer sans elle, de devoir affronter le futur sans cette gueule qui commençait tout juste à devenir attachante. Et c'est seulement que Cianfrance ouvre le coeur de l'Amérique...
Chantre de la middle class américaine ?
Déjà dans Blue Valentine, le réalisateur américain dépeignait le quotidien d'un couple tout ce qu'il y a de plus moyen, une sorte de couple témoin, dont la banalité était une violence à elle-seule. Cianfrance reprend cette ambition réaliste avec charge de détails et une recherche éprouvante pour coller au désenchantement d'une certaine classe moyenne, vaste concept mais concept vague, dont il tente une approche quasi historique en étirant son récit en trois temps.
Son récit séquencé donne à voir l'évolution des WASP du nord-est américain sur presque deux décennies, loin des clichés ultra-xénophobes comme pouvait en véhiculer American History X, mais aussi très loin d'un confortable Wisteria Lane et des tracas presque mondains des Desperate Housewives ou du cynisme de American Beauty. La veine de Cianfrance est beaucoup plus empathique, plus terre à terre, plus brute. Ici le racisme est larvé, insidieux (voir le personnage de Ray Liotta). Ses personnages ne sont pas des paumés, ce sont des gens qui essaient de s'en sortir. Comme si une odeur de crise s'invitait dans chaque burger. Une crise qui dure... sur presque vingt-ans. L'aveu est presque terrifiant. Cette petite caste moyenne et blanche, déboussolée, qui se bagare, n'arrive pas à s'extraire d'où elle vient. Cianfrance raconte l'évolution sociologique de l'Amérique, le métissage et surtout la reproduction sociale sans fin des déclassés.
C'est là que son découpage prend tout son sens. En étirant son récit sur la génération qui suit, celle des "fils de", le réalisateur achève l'idée d'un possible ascenseur social pour qui veut bien le prendre. Un seul a eu l'occasion de le prendre. C'est le personnage de Cooper, déjà un "fils de", et à quel prix ? Il s'est fourvoyé, il s'est corrompu. Les enfants de Cooper et Gosling repartent dans un affrontement figé, où la drogue et l'oubli sont les seules échappatoires, où l'arrogance du parvenu continue de molester la fragilité de l'orphelin.
Peintre de l'effondrement des mythes
En réalité, Cianfrance dépouille les mythes fondateurs de l'Amérique. Il les élève puis les filme dans leur effondrement. La figure du père par exemple, cette place impossible à prendre, impossible à trouver, cet amour qu'on ne peut pas donner ni transmettre. Gosling échoue à être un père parce qu'il n'arrive pas à renoncer à l'adrénaline et à l'apparente facilité. Cooper renonce presque à en être un, par dégoût, par traumatisme.
Plus belle encore est la chute du héros, ce personnage dont les Etats-Unis raffole, symbole du sacrifice patriotique, du devoir accompli, d'un altruisme paradoxal dans une société qui loue l'individualisme plus que tout autre valeur. Le héros vire d'abord au fardeau, par excès de zèle. Puis le flic hardi devient politicien professionnel, aussi corrompu que ceux dont il a provoqué la chute et sur qui il a construit son ascension. De la banalité des paradoxes moraux : la louable action se transforme en calcul intéressé, en marchandage. Le héros n'est plus qu'un commercial comme les autres, un monnayeur de dette.
C'est tout le fantasme de l'American way of life qui s'écroule devant nous. Après avoir achevé l'amour, Cianfrance achève les rêves et la liberté. Quoi que... Son final ouvre un chemin magnifique, la possibilité d'un nouveau départ, d'une nouvelle voix. Comme si tout n'était pas perdu, finalement, et comme si, par delà les montagnes, de l'autre côté de ces sombres pinèdes, il y avait encore des "mieux" à conquérir et à bâtir. L'Easy Rider est sorti de sa cage et reprend la route, peut-être à nouveau libre...
lundi 15 avril 2013
Warm Bodies de Jonathan Levine
Il y avait dans Warm Bodies, quelque chose de potentiellement culte, quelque chose qui aurait pu transcender à la fois les genres (horreur et comédie) et les âges. Unir pourquoi pas, une génération nourrit aux films de Romero et qui a vu lentement péricliter le zombie de mort vivant révolutionnaire à contaminé réactionnaire, à une autre plus geek, plus inconséquente, qui fanfaronne devant les Paranormal Activity et drague sur Twilight. Bref, un film synchrétique, capable d'initier une voie à Hollywood, une voie comme il n'en existe plus...
En cela, le choix du réalisateur Jonathan Levine est loin d'être une mauvaise idée. Il s'est déjà fait les dents sur le saignant Tous les garçons aiment Mandy Lane et s'est clairement glissé dans la vague Apatow en faisant ronronner Seth Rogen et Joseph Gordon Levitt dans 50/50, buddy movie sympathique mais loin d'être détonnant, autour du cancer. Un réalisateur polyvalent, jeune et pas trop mauvais, bien ancré dans son temps, bercé de culture pop et de références 90's.
Mais un réalisateur sans surprise. Et pas génial scénariste. Son histoire d'amour entre un zombie et une humaine encore saine s'avère d'une fainéantise à couper le souffle. Warm Bodies s'ouvre pourtant sur quelque chose d'assez convaincant : sans voix dans le monde, nous ne partageons les pensées de R (Nicholas Hoult) qu'à travers sa voix off. L'introduction lui est consacrée, elle dépouille les us et coutumes d'un zombie de l'ère nouvelle, entre cannibalisme intransigeant, grognement au comptoir de l'aéroport et errance diurne. La nuit, notre épouvantail à capuche se réfugie dans son avion et écoute des vinyl... Bah ouais, notre petit zombie est un produit anachronique qui cultive une certaine nostalgie douce et prévisible à souhait.
Comme tout réalisateur qui souhaite se démarquer des produits culturels low cost à gros budget, Levine cherche des racines, ancre son personnage dans un passé culturel glorieux, un avant qui avait du sens. Ce petit coin de verdure joue incroyablement sur les clichés, les clichés musicaux bien évidemment. R écoute Bob Dylan bien sûr (plus "révolté symbolique" tu meurs), mais aussi Bruce Springsteen, Scorpions ou Guns N' Roses... Rien d'inattendu, rien de miraculeux. Levine subit les lois du marketing, de la mode, et tente des ponts improbables, avec M83 (???) ou encore Bon Iver. Ici, là bas, hier, maintenant, ceci, cela... Peu importe à vrai dire qu'il y ait une quelconque cohérence, une quelconque filiation : il fallait brasser large. Le seul absent de cette BO qu'on pourrait appeler "révoltés d'hier, endormis d'aujourd'hui", c'est David Bowie, tant Levine joue sur une ressemblance physique un peu louche entre Hoult maquillé et Ziggy Stardust...
Brasser large jusque dans l'humour donc, et dans la simplicité du récit, qui multiplie les raccourcis et balaye d'un tour de main les difficultés comme les incohérences. Ainsi, notre petit R se met à parler comme tout le monde au bout de 25min de film, alors que cette incapacité aurait pu regorger de miracles scénaristiques limpides et jubilatoires. Nos deux amoureux font un tour en voiture sur les pistes de l'aéroport... Question : pourquoi n'en profitent-ils pas pour se casser de ce trou de zombies affamés ?
Warm Bodies échoue à faire le lien, à rénover un genre zombie qui passe pour éculer et une comédie qui cherche trop la facilité, même quand elle veut à tout pris à se démarquer de "la comédie de maman". La séquence clin d'oeil à Pretty Woman, aussi éloquente soit-elle, n'a fait hurler de rire ni ma mère, ni moi d'ailleurs... Le film de Levine manque d'audace à tous les niveaux. Trop pop pour être irrévérencieux, trop fun pour être incorrect, trop chaste pour être piquant. Il est en fait, le produit que l'on pouvait attendre d'un réalisateur de cette nouvelle génération qui déboulent à Hollywood : un mashup inconséquent qui cherche la drôlerie et le clin d'oeil à tout pris, au dépend du symbole, au dépend du contenu. Si vous voulez voir une comédie romantique de zombies un peu plus remuante, chercher Otto de Bruce La Bruce... Ca au moins, ça a du mordant...
TOM TOM CLUB - Downtown Rockers
Pendant que David Byrne s’amusait à aller avant-gardiser sa
pop audacieuse en samplant des bandes à tout va avec Eno, la section rythmique
de Talking Heads allait également s’engager dans un projet parallèle, qui fera
tout autant école que le projet du duo Byrne/Eno. De Mariah Carey à LCD
Soundsystem en passant par tous les producteurs de hip-hop ayant samplé la bête,
Tom Tom Club a marqué l’histoire de la pop et plus encore. Surtout connu pour
leur premier album, articulé autour de deux morceaux clés s’étirant en
longueur, Tom Tom Club resta longtemps un projet culte mais discret, Talking
Heads représentant une référence bien trop importante pour permettre à ses artisans
de s’imposer en dehors de ce projet. Tina Weymouth, bassiste chanteuse et Chris
Frantz remettent ça 10 ans après leur dernier enregistrement, et sortent ce
disque mi album mi maxi surgonflé, 9 titres composés d’originaux et de remixs.
J’avais lu du bien de ce disque, la déception est quand même importante. Malgré
les efforts que fait le duo pour imposer une certaine énergie et pour ne pas
passer pour des vieux sur le retour, ce Downtown rocker a bon fond, mais n’ira
pas beaucoup plus loin. Juste correct, sans marquer, sans vraiment laisser quoi
que ce soit en guise de souvenir. Ca aurait pu être bien pire : le disque entier aurait pu être du même
type que le morceau d’ouverture, sorte de pop inodore flirtant avec la variét’
grabataire. Les remixs qui concluent le disque sont dans la même veine,
totalement dispensables. On éjecte poliment le disque et on repasse Genius Of
Love.
vendredi 5 avril 2013
THE BUG - Hardcore Lover / Goodbye
Et de trois ! Superbe série de 7" qui continue de faire son chemin, un dub hardcore hyper tendu qui va déboucher sur un truc encore plus violent, belliqueux, au vu du double 10" que concocte Martin pour mai. En attendant, on reprend le même principe que sur les deux premiers volumes, soit un morceau décliné en deux versions vocales différentes. Ce troisième chapitre est 100% féminin (vocalement) et voit le grand retour de Warrior Queen dans le clan KMART, la patronne qui s'époumonait sur Poison Dart il y a déjà 5 ans. Basse synthétique poisseuse arpégée, caisse claire résonnante comme un coup de latte métallique en pleine caboche, hi-hat de 808 hystérique, le dub de The Bug reste ce truc passionnant et vénéneux. De l'autre côté, Miss Red, a visiblement passée le concours d'entrée avec succès puisque la revoilà déjà dans le studio analogiquement chargé du chef. Comme d'habitude, la série est magnifiquement emballé, et c'est Simon Fowler qui se charge de l'artwork, japanisant et délirant, pour ce troisième volume.
http://soundcloud.com/ninja-tune/the-bug-hardcore-lover-feat
http://soundcloud.com/ninja-tune/the-bug-hardcore-lover-feat
jeudi 4 avril 2013
AL CISNEROS - Dismas / Teresa of Avila 7".
Il fallait que ça arrive, même si on avait pas vu le truc se présenter comme ça. Cisneros a franchi le pas et sort (enfin ?) le(s) disque(s) qu'on attendait de lui depuis cet obscur 7" sorti sur Sub Pop d'OM qui donnait le ton quant à ses goûts musicaux. On sait que le type est obsédé par le dub et le reggae, cela avait été confirmé via le cd/Mix que le groupe avait sorti en exclu au Souffle Continu l'an dernier avec son dernier album. Ce qui était moins attendu, c'est que ce soit Cisneros en solo qui se soit chargé de sortir un vrai disque de dub contemporain, qui plus est sur son propre label monté pour l'occasion.
Dismas est le premier disque sorti. Comme le suivant, un morceau décliné en deux versions sensiblement identiques, infimes variations dans les explorations de basses. Dismas est comme une sorte de suite logique à Advaitic Songs : basse ondulante et percussions arabisantes rentrent en transe, lézardés de samples vocaux pour ensuite se faire illuminer le groove par des sons qui rappellent les claviers oscillants et résonnants de Boards Of Canada.
Teresa Of Avila, sorti plus récemment, continu l'exploration, mais le rythme est cette fois-ci assuré par une boucle de batterie ralenti et éloigné. On regrette tout de même que les deux faces B proposent trop peu de changement par rapport à l'originale. Mais surtout, malgré l'enthousiasme qui entourent ces sorties, on songe méchamment à Wordsound. Avec toute la bonne volonté de Cisneros, on ne peut ignorer que cette musique était produite il y a 15 ans à Brooklyn et qu'elle hante depuis bien longtemps les disques de Slotek, Scarab, Laswell, Teledubgnosis et bien d'autres, et qu'elle n'a jamais dépassé le succès d'estime. A méditer (!) avant de passer en caisse.
Dismas est le premier disque sorti. Comme le suivant, un morceau décliné en deux versions sensiblement identiques, infimes variations dans les explorations de basses. Dismas est comme une sorte de suite logique à Advaitic Songs : basse ondulante et percussions arabisantes rentrent en transe, lézardés de samples vocaux pour ensuite se faire illuminer le groove par des sons qui rappellent les claviers oscillants et résonnants de Boards Of Canada.
Teresa Of Avila, sorti plus récemment, continu l'exploration, mais le rythme est cette fois-ci assuré par une boucle de batterie ralenti et éloigné. On regrette tout de même que les deux faces B proposent trop peu de changement par rapport à l'originale. Mais surtout, malgré l'enthousiasme qui entourent ces sorties, on songe méchamment à Wordsound. Avec toute la bonne volonté de Cisneros, on ne peut ignorer que cette musique était produite il y a 15 ans à Brooklyn et qu'elle hante depuis bien longtemps les disques de Slotek, Scarab, Laswell, Teledubgnosis et bien d'autres, et qu'elle n'a jamais dépassé le succès d'estime. A méditer (!) avant de passer en caisse.
mercredi 13 mars 2013
lundi 14 janvier 2013
BATTLE BOX 001
Après Heligoland, les mecs de Massive, visiblement apte à travailler à nouveau ensemble et promettant une cadence nouvelle pensaient pouvoir sortir un nouvel album dans la foulée (comprendre: dans la décennie). Pour le moment, rien à signaler du côté de Bristol, quelques photos dont une de 3D et Tricky, fraichement réconciliés autour d'un laptop dans l'appart parisien du boxeur étant à peu près les seuls éléments qui ont prouvé l'activité du pseudo groupe. C'est finalement un autre duo découlant effectivement du dernier album de MA qui fait office de signe de vie: Del Naja et Garvey. Battle Box est un premier chapitre d'un projet multi-facette, voulant lier évènements et sorties vinyles. Si le disque avait été signé directement Massive (dans les faits, le truc en est quasi un) probablement qu'il serait déjà sold out - les mauvaises langues diront que c'est surtout l'effet Burial leur assure de faire encore un "sold out" en moins de 24 heures actuellement, mais au vu des prix proposés pour mettre la main sur Splitting The ATom, on en sera pas si sur. Mais en loucedé, comme ça, tout le monde s'en fout.
Del Naja propose le projet comme une version moderne des débuts du groupe, chargé en basse et aventureux. Si on passera rapidement sur la face B, remix sans conviction de l'autre face, on croche nettement plus sur ce premier morceau aux basses baveuses et électroniques, soutenus par les mêmes percussions orientales et coups de caisses claires tribales qui lacéraient déjà Inertia Creep ou, plus proche, Atlas Air. Garvey s'emballe bien plus que sur Flat Of The Blade et offre au morceau un côté Peter Gabriel plutôt agréable.
Del Naja propose le projet comme une version moderne des débuts du groupe, chargé en basse et aventureux. Si on passera rapidement sur la face B, remix sans conviction de l'autre face, on croche nettement plus sur ce premier morceau aux basses baveuses et électroniques, soutenus par les mêmes percussions orientales et coups de caisses claires tribales qui lacéraient déjà Inertia Creep ou, plus proche, Atlas Air. Garvey s'emballe bien plus que sur Flat Of The Blade et offre au morceau un côté Peter Gabriel plutôt agréable.
mardi 8 janvier 2013
Maniac de Franck Khalfoun
Comme il en a maintenant l'habitude, Alexandre Aja remake à tour de bras les classiques des années 80, tantôt en tant que producteur (Maniac, donc), tantôt en tant que réalisateur (La colline a des yeux). Il délègue donc la reprise du classique de William Lustig à son comparse Franck Khalfoun, dont il avait déjà produit le précédent film, à savoir le très mauvais 2e sous-sol. On retrouve au casting de cette "redite", Elijah Wood, qu'on aurait eu plaisir à voir autrement qu'en Hobbit si le film nous avait donné l'occasion de le voir, et Nora Arnezeder, que l'on avait vu, mais pas retenu, dans Faubourg 36 de Christophe Barratier (Les Choristes).Gageons que le pari était doublement audacieux. Aja et Khalfoun se mesuraient là à un monument du film d'angoisse, devenu légendaire et, pour les puristes, intouchable. Il fallait donc proposer une relecture audacieuse du thriller de l'époque, et c'est vers une mise en scène sophistiquée que les deux hommes se sont tournés. Ils ont choisi, et c'est tout à leur honneur, de passer la quasi totalité du récit à l'intérieur de la tête du serial killer. Presque tout le film, est vu à travers les yeux d'Elijah Wood, qui apparaît donc très rarement à l'écran et par le biais de système de miroirs parfois bien tirés par les cheveux.
Toutefois, notons la souplesse de la réalisation. Les plans séquences proposés par le duo sont amples et particulièrement travaillés, offrant de belles prises de vue, et se jouant de l'espace avec finesse. Las, le film tourne malheureusement, et c'est la faute de son système, à une démonstration sans âme et sans chaleur, dont la froideur n'a d'égal que l'absence souveraine d'angoisse. Emprisonné dans le regard de Wood, la caméra est dénuée de toute capacité émotive. Les frissons n'existent pas car l'absence-présence du serial killer tourne toujours à vide : en se privant du tueur à l'écran, c'est toute la peur et les possibilités qui l'entourent qui sont annihilées.
D'autre part, les réalisateurs-producteurs sont très souvent confrontés à d'autres limites de leur dispositif. Comment justifier ainsi, les quelques sorties que se permet la caméra ? Car oui, le film est "quasi" ou "presque" entièrement en visée subjective. A certains moments, nous ne sommes plus dans la tête de Wood mais bien à côté de lui, la caméra retrouvant une fonction accompagnatrice qui ne sert absolument pas une quelconque idée de schizophrénie latente. Car cette idée de dédoublement, Aja et Khalfoun ont décidé de la transmettre par l'omniprésente voix off, terriblement surchargée de didactisme. C'est par son biais, et par le biais des hallucinations du tueur, que l'on apprend les motivations de ce dernier. Voilà encore une belle déconvenue. Empressés à vouloir tout justifier, les deux hommes n'ont rien trouvé de plus stupide qu'un racoleur complexe d'Œdipe mal digéré...
On retiendra un plan, beau et bien fait, celui du parking, où Elijah Wood, planqué sous une voiture sectionne le tendon d'une jeune femme qui passe. Le reste n'est qu'une démonstration de conduite de plan en steady cam ou en dolly, dépourvue d'humanité mais chargé d'un énervant et ridicule apitoiement d'impuissance.
jeudi 27 décembre 2012
Theo Angelopoulos et Koji Wakamatsu
L'année 2012 a perdu deux des plus grands cinéastes de notre époque, à savoir le grec Théo Angelopoulos et le japonais Koji Wakamatsu. Grandes figures du cinéma politique, malaimés dans leur pays respectifs, ils ont, à travers des parcours totalement différents, interrogé l'histoire de leur pays, les meurtrissures des guerres et des massacres, des collaborations et des mythes déchus. Tout deux ont disparu de façon similaire, dans un accident de la route. Les conditions de la mort d'Angelopoulos, grand humaniste s'il en est, n'ont fait que mettre en exergue la débandade d'un Etat en souffrance, au bord du gouffre, les affres de la fragmentation de services publics déjà exsangues.
Angelopoulos est un magicien, dont les plans séquences restent magistralement ancrés, et pour longtemps, dans les mémoires. Que l'on pense au Voyage des Comédiens ou bien encore à L'Eternité et un jour pour lequel il reçu la Palme d'Or en 1998, des images plus puissantes les unes que les autres, habitées d'une douce poésie tantôt philosophique (poésie de la frontière dans Le pas suspendu de la cigogne), tantôt absurde et universaliste (dans L'Eternité et un jour), se bousculent et remettent en question l'image et le temps, l'espace et le silence. Le cinéma d'Angelopoulos est exigeant, mélancolique et pourtant toujours teinté d'une forte espérance en la capacité de l'homme à intervenir dans l'Histoire et à changer le chemin de sa vie.
A l'occasion des fêtes, et parce qu'on a toujours un cadeau à offrir après Noël à quelqu'un qu'on aurait oublié, par exemple, la bonne idée pour se souvenir ou pour découvrir le cinéma d'un auteur majeur du vingtième siècle, c'est le coffret édité chez Potemkine et qui regroupe sept films du réalisateur grec, de son premier long métrage, La Reconstitution en 1970 au Voyage à Cithère en 1984, couvrant ainsi toute la période politique d'Angelopoulos et sa fameuse trilogie critique sur l'histoire contemporaine de la Grèce, sous la dictature des Colonels. L'occasion ainsi de suivre l'évolution d'un cinéaste dans ses premières années et sa lente ouverture sur l'enfance.
Koji Wakamatsu n'a pas la même sensibilité que son homologue grec et sa mort, si elle a suscité moins de polémique, a tout de même de quoi alimenter les conspirationnistes (renversé par un taxi, alors qu'il sortait d'une réunion sur le financement de son prochain film traitant du lobby nucléaire japonais...). Yakuza très jeune, il découvre le cinéma en surveillant les plateaux de tournage. Il devient réalisateur en tournant des pinku eiga qui interrogent toujours les rapports homme/femme, les rapports de classe, l'impotence de l'Etat et son rôle policier. Il se tourne très vite vers les milieux d'extrème gauche et réalisera un film fleuve de plus de trois heures sur l'organisation Rengo Sekigun, United Red Army (2007).
La virulence choc de son cinéma en a fait une terreur politique. L'un de ses derniers films, Le Soldat dieu était une charge sans concession contre le machisme, le sexisme et l'héroïsme guerrier. Un héros de guerre revenait complètement mutilé du front, sans que personne au village ne sache qu'il y avait violé et tué femmes et enfants. L'homme tronc, privé de tous ses sens, en est réduit à sa pulsion sexuelle bestiale et abjecte, forçant sa femme à copuler sans cesse. Le film est si violent qu'il en devient poétique. La ressortie récente du magnifique Piscine sans eau (1982) permet de découvrir une autre facette du cinéma de Wakamatsu, toujours tournée vers la rébellion et la sexualité, mais plus mesurée et suave. Un homme effacé se transforme en violeur, mais un violeur d'un genre nouveau : il s'introduit chez de jeunes femmes avec du chloroforme, leur fait l'amour, et leur prépare un petit déjeuner puis s'en va avant qu'elles ne se réveillent, troublant la frontière entre le monstre que tout le monde aimerait voir et le prince charmant que toutes se figurent.
Quoi de mieux là encore, que de jolis coffrets cadeaux pour faire découvrir Wakamatsu à quelqu'un qui en ignorerait tout ? Blaq Out a sorti depuis 2010 une série de coffrets (3 pour être précis), reprenant depuis ses débuts la filmographie du réalisateur nippon. L'idéal pour retracer une oeuvre richissime, du pinku aux films enragés, du film à scandal Les secrets derrière le mur (1965) à Shinjuku Mad (1970).
mardi 25 décembre 2012
Les Habitants de Alex Van Warderdam et Touristes de Ben Wheatley
Deux films à voir demain 26 décembre au cinéma, entre deux plats à huitres et si vous avez le courage de vous traîner dans une salle qui les diffuse.
Le premier est une re-sortie du premier film distribué par ED Distribution en 1995 et qui reste, à ce jour, leur plus gros succès en salle. Les Habitants est un conte absurde qui dissèque le rapport des habitants d'un quartier isolé à l'intimité et à l'extimité. Le cadre est pour le moins saisissant : quelques familles habitent une rue de maisons en brique toutes identiques, ébauche d'un quartier nouveau qui ne verra jamais le jour. Quelques années après la promesse d'une sortie de terre, rien n'a été construit si ce n'est cette rue, morne, stéréotypée, coupée de tout le reste du monde par des bois qui marquent une étrange frontière entre cette périphérie urbaine et le "par-delà".
Les habitants ne sont pas moins étranges... Un enfant qui se grime de noir et se déguise en Lumumba, une femme frigide qui a une Révélation incomprise, un garde chasse myope et stérile qui erre dans les bois à la recherche du facteur qui lit ses lettres... Tout ce petit monde perd grandement la tête, et les dérives de chacun alimentent une sorte de naufrage collectif que rien ne semble arrêter.
Dans une ambiance assez austère qui colle parfaitement au contexte et aux personnages névrotiques qui s'y déplacent, Van Werderdam interroge le fait de vivre en ville... à la campagne. En confrontant le vivre ensemble d'un village, où tout le monde se connaît et où tout le monde est obligé de se côtoyer dans un décor de ville en devenir, il crée un habile décalage où la déshumanisation et la suspicion sont maître, quoi qu'il arrive. Rien n'échappe à son regard acéré : l'emprise de l'Eglise sur la sexualité, le voyeurisme et l'individualisme, le racisme post-colonial persistant, l'ennui des nouveaux ensembles ou encore la normalisation de l'urbanisation contemporaine... Sur un ton tantôt féroce, tantôt cocasse, il prolonge les interrogations de Tati sur l'influence de notre milieu de vie sur nos comportements sociaux. C'est parfois rasoir, parfois longuet, mais souvent savoureux et caustique.
Autre film mordant, le dernier film du fanfaron anglais Ben Wheatley qui ne cesse de faire parler de lui depuis son deuxième film Kill List, et qui revient dans un tout autre registre, dévorer les genres, les remixer et les dévier sérieusement de leur sentier battu. La route, c'est d'ailleurs le fil conducteur de ce road movie barré qu'est Touristes. Un mec un peu fêlé qui a pour habitude de tuer purement et simplement les gens qui l'emmerdent et qui ne respectent rien (la nature notamment), embarque dans son délire sa nouvelle petite amie qui va bientôt dépasser le maître pour se faire elle-même plus vengeresse que justicière !
Sur un modèle très différent de celui qu'arpente pourtant God Bless America, Wheatley croque des personnages qui ont un peu de mal à évoluer tout au long du film. Si le dépassement est le retournement assez attendu, le reste oscille entre petit jeu de cynisme et petit massacre campagnard, le tout sur une très bonne bande son mais avec un manque de profondeur. Les personnages secondaires, pourtant parfois très forts en potentiel (comme la grand-mère), sont relégués au second plan et pas entièrement exploités, notamment dans leur dimension comique.
Wheatley montre surtout avec ce film qu'il en a sous le pied. S'il ne manque pas d'idée, son film a fortement tendance à se vautrer dans l'arty, dans le facile et le clinquant. A quoi bon nous asséner des longs et lourds ralentis bien inutiles et surtout très incohérents avec le reste de l'esthétique dessinée ? On est assez loin de l'audace de Kill List, de sa noirceur, de son syncrétisme virtuose. Mais l'humour so british, cliché parmi les clichés, fonctionne à plein, et le film se laisse voir. S'il peut vous donner envie de regarder les deux premiers de Wheatley, c'est encore mieux !
vendredi 21 décembre 2012
Re-animator de Stuart Gordon
Aujourd'hui, outre le fait que ce soit la fin du monde et que tout le monde ne cesse d'être obnubilé par cette soit disant expérience de mort collective imminente, c'est mon anniversaire. Et pour fêter ça, je me suis offert le DVD de Re-animator, que je n'ai jamais vu... Il m'a fallu replonger dans mes souvenirs d'ados pour retrouver la trace de cette merveille cosmique qui a tout de légendaire.
Car si je n'ai pas encore vu Re-animator, j'ai déjà eu l'occasion, dans mes jeunes années, de tomber sur La Fiancée de Re-animator, deuxième volet de ce qui sera plus tard une trilogie, dont Brian Yuzna, pape réalisateur et producteur de films bis, est aux manettes. Rien que le nom de ce mec fait rêver... Brian Yuzna est une légende à lui tout seul, un moustachu philippin qui grandit en Amérique centrale et qui rappelle Tom Selleck dans les plus beaux épisodes de Magnum, capable de vous monter un film d'horreur avec une nonne ou un rottweiler ! Il est l'auteur en plus, d'un film devenu culte depuis sa sortie en 1996, Le Dentiste, traumatisme pour plusieurs générations qui depuis se lavent les dents quatre fois par jour pour éviter d'aller se faire détartrer les molaires...
A ses côtés, une autre légende, Stuart Gordon. Réalisateur discret, souvent cantonné aux direct to DVD, Gordon n'est autre que le réalisateur des Poupées, sorti en 1987, ou encore de Fortress, avec notre bien aimé Christophe Lambert. On l'a notamment vu mettre la patte à l'ouvrage pour deux épisodes de Master of Horror.
Ces deux zigotos se lancent ensemble dans le cinéma au milieu des années 1980. Yuzna produit alors Re-Animator que réalise Gordon, une adaptation d'un auteur de SF non moins légendaire, j'ai nommé H.P. Lovecraft... Produit pour 900.000$, le film fait sensation, est récompensé à Avoriaz et en Catalogne, et rentre dans ses frais, ce qui était plutôt inattendu. S'en suivra alors, From Beyond, film en dehors de la saga qui sera un échec, puis Bride of Re-Animator, clin d'oeil affiché à la Fiancée de Frankenstein, dont le triptyque s'inspire très largement, puis Beyond Re-Animator en 2003. Si le second épisode est réalisé et produit par Yuzna, le troisième voit le retour de Gordon à la réalisation. Les deux hommes ne se quitteront presque plus. Yuzna produit des films qui connaissent plus ou moins de succès, de Chérie j'ai rétréci les gosses à Crying Freeman de Christophe Gans (avec qui il réalisera un segment du Necronomicon), et part faire carrière en Espagne, où il produit le deuxième long métrage de fiction de Jaume Balaguero, Darkness. Cette année, enfin en 2013, le bonhomme va nous gratifier d'un direct to DVD qui s'annonce assez fameux, Amphibious 3D... Gordon lui adaptera d'autres nouvelles de Lovecraft, notamment Dagon en 2001, produit par... je vous laisse deviner.
A l'époque où j'ai vu La Fiancée de Re-animator, j'étais trop jeune pour passer par delà le nanar. Je m'étais quand même bidonné comme un couillon, la main sur le ventre, devant cette débauche de sang, de zombie, de décors pourris, de tripailles et autres réjouissances. L'humour noir, assez décalé de la saga est plutôt plaisant. L'allure du fameux Jeffrey Combs et de la bimbo Barbara Crampton me sont restés en mémoire des années durant, jusqu'à resurgir avec force ces dernières semaines... Barbara Crampton quoi... la coupe de Dolly Parton, la mâchoire d'une star de porno et les seins gonflés à l’hélium... On la verra d'ailleurs prochainement dans le nouveau film de Rob Zombie, Lords of Salem... Combs ne s'est jamais vraiment défait de sa panoplie de scientifique cinglé. Sa filmographie, riche de presque 60 films, est surtout chargée en films de genre, de Robot Jox (de Gordon) à Faust (de Yuzna...) en passant par Fantômes contre Fantômes de Peter Jackson ou la série Les 4400.
Bref, pour passer des joyeuses fêtes de fin d'année et sortir un peu du train train d'hippopotame avachi qui se gargarise devant sa cheminée avec un Cognac La Fontaine de la Pouyade Cristal Baccarat, ses gros pieds velus dans ses chaussons et les doigts encore pleins de pâté, rien de mieux qu'une saga un peu vilaine et un peu cheap, à l'esprit sarcastique et mauvais enfant, qui vous veut du mal en vous faisant du bien ! Re-animator enchantera les marmots et ravira les cinéphiles un brin dézingués qui sommeillent dans votre famille...
MADMAN 20th ANNIVERSARY MONSTER !
Madman est une série absolument fascinante, folle, et ce billet ne suffira pas à en vanter les mérites au plus juste. Le ton est rapidement donné puisque dès les toutes premières pages de la série (non reproduite ici), le personnage principal, Frank Einstein (en fait une double référence à Frank Sinatar et Albert Einstein, rien que ça) bouffe... un oeil. Publié depuis 20 ans désormais (surprise ! ) et passé par plusieurs éditeurs, c'est depuis quelques printemps chez Image que son créateur, Mike Allred, accompagné par sa femme Laura, qui assure les sublimes couleurs de la série, a trouvé refuge pour produire les épisodes de sa série fétiche lorsque les chèques de ses autres travaux (pour Marvel et Vertigo, entre autre) lui permettent de se pencher sur Madman. Sauf qu'avec son talent et sa ténacité, c'est une sacré bande de potes qu'Allred a réussi à mobiliser avec le temps. D'où ce colossal livre, qui vous assurera une mort certaine si vous vous endormez à sa lecture.
Si le début du livre est composé de quelques pages inédites (encore une fois, le trait, proche de la ligne clair, est magnifique, je suis absolument fasciné par le travail de couleur de Laura Allred ! ) c'est une collection de "strip" et de pin-ups vu par les autres autour duquel le gros du livre s'articule. Et le casting est impressionnant: Frazeta, Hewlett, Clowes, Bolland, Bacchalo, Moebius, Quitely, Bagge, Ware, Groening, Colan, Adams, Bond, Kirby, Mignola, Toth, Sienkewicz, Miller, Smith, McFarlane, Burns, autant d'auteurs mainstream que de références indé, pour un livre incroyable. Un pavé indispensable pour les curieux, les collectionneurs, et les fans.
Si vous êtes autour de la capitale, le livre est notamment disponible chez Philippe & Philippe. Ne leur dites pas que vous venez de notre part, sinon ça sera le prix d'origine, à savoir 666€, et pas un centime de moins !
Si le début du livre est composé de quelques pages inédites (encore une fois, le trait, proche de la ligne clair, est magnifique, je suis absolument fasciné par le travail de couleur de Laura Allred ! ) c'est une collection de "strip" et de pin-ups vu par les autres autour duquel le gros du livre s'articule. Et le casting est impressionnant: Frazeta, Hewlett, Clowes, Bolland, Bacchalo, Moebius, Quitely, Bagge, Ware, Groening, Colan, Adams, Bond, Kirby, Mignola, Toth, Sienkewicz, Miller, Smith, McFarlane, Burns, autant d'auteurs mainstream que de références indé, pour un livre incroyable. Un pavé indispensable pour les curieux, les collectionneurs, et les fans.
Si vous êtes autour de la capitale, le livre est notamment disponible chez Philippe & Philippe. Ne leur dites pas que vous venez de notre part, sinon ça sera le prix d'origine, à savoir 666€, et pas un centime de moins !
mercredi 19 décembre 2012
Jean-Luc Godard, "Politique"
A quelques jours de Noël, on vous fait notre liste de cadeaux... Et le coffret DVD pour le moins indispensable en cette fin d'année 2012 c'est celui consacré à la période militante - et même profondément militante - de Jean-Luc Godard. Curieusement édité par Gaumont, qui s'est visiblement fait une spécialité d'acheter les filmographies de cinéastes engagés pour en faire des coffrets de Noël après la parution il y a quelques années d'un coffret anthologique consacré à Guy Debord, l'objet réunit treize films d'une période faste du réalisateur helvète, couvrant les années 1967 à 1976 plus Soft and Hard (1985) et Film Socialiste (2010).
De La Chinoise, film qui voit naître les mouvements marxiste-léninistes qui déboucheront par capillarité sur mai 68 (sans pour autant que Godard n'anticipe cette révolte) à Luttes en Italie qui tente de comprendre les représentations du monde d'une jeune militante en Italie, en interrogeant à la fois ses aspirations théoriques et ses pratiques quotidiennes d'après les écrits d'Althusser, "JLG Politique" parcourt l'histoire de la gauche dans ce qu'elle a de plus vindicative et dans toute son appréhension de l'image comme média culturel alternatif possible. Car qu'on aime ou pas Godard, force est de constater que son cinéma a interrogé les contradictions de l'image et du militantisme et a tenté, dans cette période où il fait parti du Groupe Dziga Vertov avec Jean-Pierre Gorin, de faire sortir le spectateur de son fauteuil cossu, de l'imprégner d'une nouvelle façon de percevoir et de réfléchir le cinéma. On ne regrettera donc pas de voir ici réunies des pièces aussi rares que Pravda, British Sounds ou Le Gai Savoir, qui ont souvent en commun d'avoir été censurées à l'époque où elles ont été faites alors qu'il s'agissait là de films de commande (l'ORTF, LWT ou la RAI).
Entre défiance, provocation et didactisme, ces oeuvres ont tenté de bouleverser la culture de gauche en disséquant ses principes idéologiques et pratiques, en questionnant son rapport à l'art, en remettant le spectateur au centre du processus de création de savoir, fortement inspiré par le théâtre de Brecht. Un coffret indispensable on vous dit.
mardi 18 décembre 2012
BIGG JUS - Machines that make civilization fun
Ca fait longtemps que Bigg Jus n'a pas fait un sourire, le type visiblement ne rigole plus du tout, surtout pas avec son audience. On connaissait le mec assez agressif et plutôt belliqueux sur son projet NMS, mais sa haine totale et l'anéantissement intégral de votre tolérance auditive semblait surtout réservé à ce duo. Sur ces albums solo, Jus avait été plus sympathique dans la forme (pas dans le fond), notamment avec son dernier en date, Poor People's Day, publié il y a déjà 7 ans, qu'on pouvait rapprocher, dans la démarche, de certains travaux de Dumile. 7 ans de silence (quelques shows CoFlow distillés ici et là) et le voilà qu'il se pose lourdement avec un album massif, sombre, chaotique. La surenchère de samples et de bruits, le chaos des boucles et des distortions en tout genre, Jus produit comme Public Enemy le faisait jadis sur "Fear of a black planet". En plus guerrier, en moins concret. Les beats ici ne répondent plus forcément au rythme hip hop, ils sont cinglants et précis, s'abattent sur les samples coupés à la machette, s'énervent comme chez Adlib, charley digital hystérique et roulement de glitchs. Les sons de cors sont nombreux, se mariant parfaitement avec sa pochette. Casus belli. Ultra engagé, Jus utilise sa voix comme un élément instrumentale, chantant en fond, sans se soucier de la moindre justesse, rappe de sa voix planquée dans le mix, enfouie. Forcément, le disque d'Ingleton sort à peu près au même moment que celui de son frère de guerre, El-P. Et la comparaison marque une nette différence. Si Meline produit une musique également tendue, elle est une sorte de super production, clinquante. Bigg passe pour le crust en comparaison. Rien ne brille, si ce n'est le talent de l'homme pour produire une musique complexe et revêche. Mais il se dégage une trajectoire étonnamment proche, celle d'une musique qui, s'inscrivant profondément dans le hip hop, se nourrit probablement plus aujourd'hui des sons électroniques et d'une dynamique rock que d'un héritage traditionnellement plus chaud. D'une méchanceté et d'une noirceur remarquable, cet album (Mush et Laitdbac pour l'europe, bravo à eux) tasse méchamment la boîte crânienne.
mardi 11 décembre 2012
SHIT & SHINE - Jream baby jream
Les excités de Shit & Shine sont en grande forme et sortaient au printemps dernier un album qui suivait Le Grand Larance Prix, publié fin 2011, soit deux longs formats en 6 mois. Clouse (en pleine préparation d'un projet avec le batteur des Butthole, à peine surprenant) et ses potes reviennent donc avec une suite, bien plus mince que le précédent d'un point de vue longueur, mais d'un tout autre calibre d'un point de vue sonore. Le posse texan-anglais ressert donc une grande plâtrée de sa bouillie rock noise indus crade, s'éloignant des expérimentations obsédantes et tout en retenue de son triple album. Jream baby jream reprend les choses là où "229-2299 girls against shit !" les avait laissé: ces mecs là ne jouent plus de la guitare de la basse et de la batterie; ils jouent de la distortion et de la table de mixage. Clouse et ses allumés sont les King Tubby du bruit et du fuzz, les Mick Harris du souffle et du bruit blanc. On retrouve le son mécanique, bouillant de Cherry et imperturbable du groupe sur le rouleau compresseur option haine du monde extérieur faisant office d'ouverture, le bucolique "dinner with my girlfriend". Surprenant, la face A se termine sur une ballade au son chaud et apaisé d'une guitare blues, sorte de cheveux dans la soupe au vu du reste. Seulement, même dans l'épiphanie, Clouse et son gang ne peuvent s'empêcher de tout massacrer: en fond hurle une voix qui indique clairement que le taux d'alcoolémie des mecs dépasse le raisonnable. De l'autre côté, c'est une alternance de bruits distordus et de nappes dégradés, de beats imposants (woodpeeker), de samples bouclés et torturés (rodeo girls), se finissant sur un sombre et imposant beat noyé dans les sons et pads saturés que Reznor ne renierait pas. Le disque squatte la section "highly recommended" de ce site depuis suffisamment longtemps pour que le verdict ne soit pas une surprise: on retiendra ce nouveau $&$ comme une très grande sortie.
C'est Riot Season qui signe ce simple LP à la pochette automnale faite par la petite soeur d'un des mecs (peu probable), habitué à héberger le projet depuis le début, excellent label de manufacturier dévoué.
C'est Riot Season qui signe ce simple LP à la pochette automnale faite par la petite soeur d'un des mecs (peu probable), habitué à héberger le projet depuis le début, excellent label de manufacturier dévoué.
dimanche 9 décembre 2012
Philosophy of a Knife d'Andrey Iskanov
La fin du monde approche... Dans moins de deux semaines tout va foutre le camp et notre espèce de cinglés disparaîtra dans un souffle. Enfin, à ce qu'il parait. Alors il y en a qui prennent des précautions. Ils se construisent une casemate, font des provisions, préparent leurs enfants à une vie post-atomique. Afin de palier à certains manques, je prends aussi les devants.
D'aucuns disent qu'il y a des films à voir avant de mourir. Philosophy of a Knife, d'après quelques amis amateurs de sensations fortes, est de ceux-là. Il faut dire que le film d'Iskanov est précédé d'une solide réputation. Censuré dans de nombreux pays, il a défrayé la chronique au festival de Stiges et s'est mis à dos les nationalistes japonais les plus extrêmes... Vous savez, ceux qui disent que l'armée japonaise n'a jamais commis de massacres à Nankin, qu'elle n'a jamais torturé qui que ce soit en Mandchourie et que la fameuse Unité 731 est un fantasme...
Les activités scientifiques de l'Unité 731 sont justement au centre du film d'Iskanov. En pas moins de 4h30, le cinéaste russe dit évoquer, d'un point de vue artistique, l'histoire de cette unité mais aussi de la rivalité russo-japonaise, l'expansion impérialiste avant 1945 et la suite donnée aux agissements de l'U731 après la guerre. Son propos est double : la première partie du film est consacrée à une évocation historique des relations nippo-russe et à l'installation de cette unité en Mandchourie, sous la direction du lieutenant-général Shiro Ishii, responsable des recherches bactériologiques pour l'armée japonaise. En 1932, Ishii s'installe à Harbin pour y mener, avec l'accord du gouvernement japonais, des expérimentations bactériologiques à grande échelle sur des êtres humains. La ville étant trop cosmopolite, il s'installe dans le village de Beiyinhe et y fait construire un gigantesque bunker afin de mener ses expériences sur les prisonniers de guerre, puis sur des prisonniers tout court. Suite à une révolte, il déménage une nouvelle fois en 1934 dans un complexe militaro-scientifique flambant neuf à Pingfang. Le monsieur se retrouve alors à la tête d'une armée de plus d'un millier de chercheurs qui testent des maladies, des armes et des techniques de torture sur des cobayes humains.
La quasi-totalité du film est par la suite consacrée à la reconstitution de ces expériences sordides, à grand renfort d'effets chocs. Quelques passages restent consacrés à la dimension documentaire et permettent de souffler un peu, au milieu de la surenchère gore à laquelle s'adonne Iskanov. Le film s'achève normalement sur ce qu’advinrent les responsables du camp une fois la Seconde Guerre Mondiale terminée, l'accord secret avec les américains, la passage sous silence sur l'archipel nippon et dans le monde médical.
Le sujet valait bien un film, même plusieurs. Je doute toutefois que la démarche d'Iskanov soit la meilleure... Elle est en tout cas radicale, il faut bien le reconnaître, mais d'une faiblesse didactique et même artistique assez dommageable. Sur la totalité du film, 1h30 (à la louche) doit être consacrée à l'évocation documentaire. Iskanov utilise des images d'archives afin d'étayer un propos pertinent et nécessaire afin d'établir une mémoire dissimulée au moins jusqu'aux années 1970 (donc après la mort de Ishii, en 1959). Il y a donc 3h de torture... Trois heures qui ne sont absolument pas tournées vers une évocation historique ou vers quoi que ce soit d'artistique mais bien vers une simple accumulation d'horreur, une volonté d'amalgamer toutes les atrocités possibles afin de produire un effet de rejet compassionnel auprès du spectateur. Je trouve cette démarche profondément dégoûtante... Par que je sois contre le gore, loin de là, mais encore faut-il savoir ce qu'il sert ? Ainsi, on s'interroge sur les acteurs. Pourquoi n'avoir utilisé que des acteurs russes pour jouer les cobayes, alors qu'ils n'ont représenté qu'une minorité de ceux-ci ? On guette le travers nationaliste, l'exacerbation des antagonismes...
D'un point de vue purement esthétique, l'accumulation est ici particulièrement contre productive. Elle n'accroît pas l'empathie du spectateur qui, au contraire, se découvre une lassitude profonde. Et c'est peut-être là que le film échoue vraiment. Au lieu de provoquer de la terreur et de l'indignation, il crée une simple accoutumance à l'horreur, à l'atroce, à l’innommable. L'enchaînement des séquences de torture agace, on finit par soupirer, par se demander comment l'auteur va bien pouvoir faire pire, à la fois dans la mise en scène, très inégale, et dans l'horreur. En 4h30, Iskanov a le temps de se perdre en chemin. On a ainsi le droit à une pseudo bluette assez effarante entre un geôlier et une cobaye, façon syndrome de Stockholm sur fond de métal gothique pour midinette...
Autre interrogation, le rôle, le poids et même l'identité de l'unique témoin... On ne sait jamais qui il est, pourquoi on l'interroge lui, pourquoi les sources n'ont pas été recoupées avec d'autres témoignages... Ses interventions sont tour à tour d'une rare pertinence et d'une rare inutilité... Sa très longue intervention finale, montée avec deux plans mal cadrés, assomme définitivement le spectateur.
Reconnaissons tout de même une riche idée d'Iskanov : les trois insertions d'un projecteur, sur lequel défile des images de film. Anecdotiques au premier abord, ils nous rappellent que les séquences de torture sont de l'ordre du cinéma, de la reconstitution fantasmée, de l'imaginaire déviant d'un "artiste" et permettent de rappeler clairement la différence entre les images d'archives (filmiques comme photographiques) et les créations gore du réalisateur russe.
vendredi 30 novembre 2012
MASSIVE ATTACK - Blue Lines
Comme beaucoup d'autres albums importants, voilà que le premier Massive Attack a droit à une nouvelle édition, à l'occasion de ses 20 ans. Le temps ne passe plus vite, il en devient juste effrayant. 20 ans déjà que ce disque mythique se posait sur les platines de quelques curieux à travers le globe pour transformer le paysage musicale naissant des années 90. C'est une décennie de fusions, de mixages, de mélanges, d'audaces et d'aventures qui s'ouvrent, sous toutes ces formes. Du rock, de la soul, de l'électronique, du jazz, du reggae, du hip hop, de l'industrielle, tout ça sera amené à se croiser. Rage Against The Machine, Pop Will Eat Itself, Tricky, Renegade Soundwave, Tortoise, Beastie Boys, Godflesh, Prodigy, Terminal Cheesecake, Ice, Björk et tant d'autres, autant de groupes à la notoriété variable ayant opéré dans des sous-genres variés pour créer et définir les sonorités transversales des années 90 dont Massive Attack s'avère un des groupes les plus emblématiques.
Au milieu des années 80, s'organise un collectif rassemblant DJ et MC à Bristol composé de producteurs en devenir (Nellee Hooper, membre de Soul II Soul, futur metteur en son de Björk, U2, Madonna...), chanteuse soul à succès imminent (Neneh Cherry) artiste-peintre (Robert Del Naja, en train d'influencer un certain Banksy, de Bristol également, via ses murs) et autres musiciens amateurs. De ce soundsystem mélant R&B, reggae et punk se dégage le trio formé par Del Naja (3D) s'essayant au rap, Vowles (Mushroom) et Grant Marshall (Daddy G) aux platines pour sortir sur leur propre structure, Massive Attack Records, un single nommé Any Love. Le mari de Neneh Cherry, Cameron McVey, croit suffisamment au jeune trio pour les pousser à produire un album entier, qu'il aidera largement à mettre en place et à enregistrer. Massive - privé temporairement de son "attack" pour cause de guerre du golf - s'impose en 91 avec Blue Lines, un album totalement mircaculeux, et ce à plus d'un titre.
Avant tout, c'est la force improbable de ce collectif original qui marque. Car Massive Attack n'est pas un groupe au sens classique, et sa généalogie s'affirme à chaque morceau. Si on parle de trio et que ce sont bien 3 personnes qui se mettent en photo au dos du LP, l'identité des 3 est pratiquement impossible à déterminer. Massive Attack délègue et s'arme d'une troupe conséquente. Cette façon de faire éclatera totalement sur leur troisième album, lorsque le groupe réalisera dans la douleur (réelle) un disque largement orchestré par Neil Davidge, producteur patient qui parlera du trio comme d'un groupe incapable de jouer du moindre instrument. Massive Attack sait s'effacer (y compris en live) pour laisser ses exécutants faire le travail. Mieux encore, la solidité de l'enregistrement semble particulièrement remarquable quand on sait les tensions et antagonismes "cimentant" ce collectif. Shara Nelson, chanteuse historique du groupe ne tardera pas à s'éloigner du trio après ce premier album, en larme, ne voulant plus jamais en entendre parler. Tricky, alors jeune prodige, ne tardera pas à suivre, alimentant régulièrement une rancune tenace notamment envers Marshall. Mushroom lui même finira par plier bagages dans la décennie. Marshall, incapable de travailler avec Del Naja s'isolera complètement de son propre groupe (un retrait studio temporaire en 2001 et une gestation en aparté pour Heligoland en 2009). McVey lui même, qui sera le manager et mentor du groupe se fera expulser quelques temps après la sortie de Blue Lines. Le chaos. Total.
C'est aussi le disque que l'Angleterre n'attendait pas, et qui sera vu (notamment en France) comme la preuve que la perfide Albion, incapable de produire une réponse au hip hop américain, créée son propre son avec ce "trip hop" - c'était bien mal connaître la scène d'alors, avec des groupes brillants comme Hardnoise, The Criminal Minds...
Miraculeux aussi car la période le prouvera à quelques reprises, Blue Lines s'inscrit dans la ligne de ces très grands albums, indépassable pour certain, dont la noirceur, l'exigence et l'indépendance ont permis un certain succès, tout en proposant une musique d'une grande beauté. A la production exigeante, ample, s'accole un travail d'orfèvre sur les samples, la matière première et dominante de ces 9 titres. Massive sublime ses échantillons, les manipule avec une aisance certaine et livre un canevas musicale luxuriant. Chaque morceau irradie par sa puissance mélodique et ses trouvailles soniques, pourtant loin de la méthode de la sur-couche qui fera la force de Mezzanine. Quand le collectif s'éloigne de ses sampleurs et claviers, c'est pour ajouter le vernis de véritables instruments. Là aussi, c'est avec une délicatesse remarquable que le groupe créée une alchimie ensorcelante : aux studios d'Abbey Road, ils concoivent (avec Will Malone) une partition impeccable de cordes pour le single le plus important du début des années 90, Unfinished Sympathy. Shara Nelson habite à la perfection ce titre de soul contemporaine, morceau pivot et essentiel de l'album. Loin de l'aridité du titre Any Love (disparu). C'est tout de même le hip hop qui tente de s'imposer sur l'album. Del Naja s'essaie au rap sans transcender le genre, au côté de Marshall, imposant une voix profonde et chaleureuse. A leur côté, c'est le tout jeune Adrian Thaws, surnommé Tricky Kid par ses pairs, qui impose de sa voix encore indemne des volutes d'herbe un flow monocorde. Alors convaincu que la gamine qu'il vient de découvrir, une certaine Martina, pourrait intéresser le collectif (qui rejette son idée), il s'apprête à commettre de son côté également un des albums les plus important des années 90... mais en solo. Ladite Martina finira par illuminer les prestations du groupe presque 20 ans plus tard.
Si on parle souvent de Blue Lines comme d'un album de "soul", c'est oublier la place considérable du reggae dans la mixture du trio. Obsédé par le dub, Massive Attack revendique son amour pour la musique jamaïcaine et offre un magnifique hommage sur cette première production. La preuve flagrante est la présence de Horace Andy, légende du style, au casting. Il incarne brillamment de sa voix si singulière les productions des anciens Wild Bunch pour en faire des chansons imparables. Avec une carrière en pleine stagnation, il profite du collectif pour ranimer la flamme de son indispensable Dance Hall Style, mythique album de 82 dont il présente lui même le fantôme en fin de "Five Man Army", impeccable titre mélant rigueur hip hop et lourdeur dub. Plus tôt, c'est une reprise du "Be thanksfull for what you've got", titre soul de Williams DeVaughn, déjà repris à plusieurs reprises par des artistes de reggae, en faisant ainsi un titre emblématique de Lovers Rock qui se distingue.
Un succès colossal à la clé, c'est aussi une carrière qui peinera à se démarquer de ce premier enregistrement qui attendra le groupe. Incapable de réitérer l'exploit, Protection aura du mal à convaincre, d'autant plus que les prestations scéniques du groupe sont calamiteuses. Il faudra attendre le glorieux Mezzanine pour que le groupe retrouve de sa superbe et s'impose comme une formation indispensable. Reste ce disque, Blue Lines, classique indémodable. C'est à l'occasion de ses 21 ans que le disque s'offre un lifting, avec une version remasterisé pour les oreilles les plus affutées. Dans un packaging faisant (enfin ? ) honneur au travail du groupe, voilà l'occasion idéale de (re) découvrir ce chef d'oeuvre, miraculeux premier albums assemblé par une bande de brillants désoeuvrés.
Au milieu des années 80, s'organise un collectif rassemblant DJ et MC à Bristol composé de producteurs en devenir (Nellee Hooper, membre de Soul II Soul, futur metteur en son de Björk, U2, Madonna...), chanteuse soul à succès imminent (Neneh Cherry) artiste-peintre (Robert Del Naja, en train d'influencer un certain Banksy, de Bristol également, via ses murs) et autres musiciens amateurs. De ce soundsystem mélant R&B, reggae et punk se dégage le trio formé par Del Naja (3D) s'essayant au rap, Vowles (Mushroom) et Grant Marshall (Daddy G) aux platines pour sortir sur leur propre structure, Massive Attack Records, un single nommé Any Love. Le mari de Neneh Cherry, Cameron McVey, croit suffisamment au jeune trio pour les pousser à produire un album entier, qu'il aidera largement à mettre en place et à enregistrer. Massive - privé temporairement de son "attack" pour cause de guerre du golf - s'impose en 91 avec Blue Lines, un album totalement mircaculeux, et ce à plus d'un titre.
Avant tout, c'est la force improbable de ce collectif original qui marque. Car Massive Attack n'est pas un groupe au sens classique, et sa généalogie s'affirme à chaque morceau. Si on parle de trio et que ce sont bien 3 personnes qui se mettent en photo au dos du LP, l'identité des 3 est pratiquement impossible à déterminer. Massive Attack délègue et s'arme d'une troupe conséquente. Cette façon de faire éclatera totalement sur leur troisième album, lorsque le groupe réalisera dans la douleur (réelle) un disque largement orchestré par Neil Davidge, producteur patient qui parlera du trio comme d'un groupe incapable de jouer du moindre instrument. Massive Attack sait s'effacer (y compris en live) pour laisser ses exécutants faire le travail. Mieux encore, la solidité de l'enregistrement semble particulièrement remarquable quand on sait les tensions et antagonismes "cimentant" ce collectif. Shara Nelson, chanteuse historique du groupe ne tardera pas à s'éloigner du trio après ce premier album, en larme, ne voulant plus jamais en entendre parler. Tricky, alors jeune prodige, ne tardera pas à suivre, alimentant régulièrement une rancune tenace notamment envers Marshall. Mushroom lui même finira par plier bagages dans la décennie. Marshall, incapable de travailler avec Del Naja s'isolera complètement de son propre groupe (un retrait studio temporaire en 2001 et une gestation en aparté pour Heligoland en 2009). McVey lui même, qui sera le manager et mentor du groupe se fera expulser quelques temps après la sortie de Blue Lines. Le chaos. Total.
C'est aussi le disque que l'Angleterre n'attendait pas, et qui sera vu (notamment en France) comme la preuve que la perfide Albion, incapable de produire une réponse au hip hop américain, créée son propre son avec ce "trip hop" - c'était bien mal connaître la scène d'alors, avec des groupes brillants comme Hardnoise, The Criminal Minds...
Miraculeux aussi car la période le prouvera à quelques reprises, Blue Lines s'inscrit dans la ligne de ces très grands albums, indépassable pour certain, dont la noirceur, l'exigence et l'indépendance ont permis un certain succès, tout en proposant une musique d'une grande beauté. A la production exigeante, ample, s'accole un travail d'orfèvre sur les samples, la matière première et dominante de ces 9 titres. Massive sublime ses échantillons, les manipule avec une aisance certaine et livre un canevas musicale luxuriant. Chaque morceau irradie par sa puissance mélodique et ses trouvailles soniques, pourtant loin de la méthode de la sur-couche qui fera la force de Mezzanine. Quand le collectif s'éloigne de ses sampleurs et claviers, c'est pour ajouter le vernis de véritables instruments. Là aussi, c'est avec une délicatesse remarquable que le groupe créée une alchimie ensorcelante : aux studios d'Abbey Road, ils concoivent (avec Will Malone) une partition impeccable de cordes pour le single le plus important du début des années 90, Unfinished Sympathy. Shara Nelson habite à la perfection ce titre de soul contemporaine, morceau pivot et essentiel de l'album. Loin de l'aridité du titre Any Love (disparu). C'est tout de même le hip hop qui tente de s'imposer sur l'album. Del Naja s'essaie au rap sans transcender le genre, au côté de Marshall, imposant une voix profonde et chaleureuse. A leur côté, c'est le tout jeune Adrian Thaws, surnommé Tricky Kid par ses pairs, qui impose de sa voix encore indemne des volutes d'herbe un flow monocorde. Alors convaincu que la gamine qu'il vient de découvrir, une certaine Martina, pourrait intéresser le collectif (qui rejette son idée), il s'apprête à commettre de son côté également un des albums les plus important des années 90... mais en solo. Ladite Martina finira par illuminer les prestations du groupe presque 20 ans plus tard.
Si on parle souvent de Blue Lines comme d'un album de "soul", c'est oublier la place considérable du reggae dans la mixture du trio. Obsédé par le dub, Massive Attack revendique son amour pour la musique jamaïcaine et offre un magnifique hommage sur cette première production. La preuve flagrante est la présence de Horace Andy, légende du style, au casting. Il incarne brillamment de sa voix si singulière les productions des anciens Wild Bunch pour en faire des chansons imparables. Avec une carrière en pleine stagnation, il profite du collectif pour ranimer la flamme de son indispensable Dance Hall Style, mythique album de 82 dont il présente lui même le fantôme en fin de "Five Man Army", impeccable titre mélant rigueur hip hop et lourdeur dub. Plus tôt, c'est une reprise du "Be thanksfull for what you've got", titre soul de Williams DeVaughn, déjà repris à plusieurs reprises par des artistes de reggae, en faisant ainsi un titre emblématique de Lovers Rock qui se distingue.
Un succès colossal à la clé, c'est aussi une carrière qui peinera à se démarquer de ce premier enregistrement qui attendra le groupe. Incapable de réitérer l'exploit, Protection aura du mal à convaincre, d'autant plus que les prestations scéniques du groupe sont calamiteuses. Il faudra attendre le glorieux Mezzanine pour que le groupe retrouve de sa superbe et s'impose comme une formation indispensable. Reste ce disque, Blue Lines, classique indémodable. C'est à l'occasion de ses 21 ans que le disque s'offre un lifting, avec une version remasterisé pour les oreilles les plus affutées. Dans un packaging faisant (enfin ? ) honneur au travail du groupe, voilà l'occasion idéale de (re) découvrir ce chef d'oeuvre, miraculeux premier albums assemblé par une bande de brillants désoeuvrés.
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