dimanche 28 octobre 2012

God Bless America de Bob Goldthwait

En attendant décembre, mois qui verra sortir Ernest et Célestine, Un jour de chance d'Alex de la Iglesia, le remake de Maniac ou encore le dernier film de Ben Wheatley, tous présentés à l'Etrange Festival, penchons nous sur God Bless America, présenté comme une petite bombe venue secouer la bien puritaine Amérique ! 

Le quatrième film de Bobcat Goldthwait narre la morne existence de Frank qui subit de toute part des vagues de médiocrité de plus en plus insupportables. Ses voisins sont des ploucs sans vergogne qui lui mènent la vie dure, ses collègues ne jurent que par les émissions de téléréalité, sa fille est une petite peste, la télé et la radio semblent se lier contre lui pour l'abrutir avec des émissions débilitantes. Bref, alors qu'il vient de se faire licencier et qu'il apprend qu'il a un cancer, Frank décide de donner un nouveau sens à sa vie : il va faire le ménage dans ce monde de bêtise. Il est rejoint par une jeune lycéenne, Roxy, avec qui il va sillonner les Etats-Unis, un flingue à la main. 

Aux vues des chiffres confidentiels du film sur le territoire américain (moins de 123 000$ de recettes), on pouvait imaginer deux choses : soit que le film était effectivement le brûlot qu'il voudrait être, enragé et borderline, soit qu'il était un four. Sa courte distribution (15 salles au maximum), ne l'a pas aidé à s'extirper d'un marché qui laisse peu de place à la dissidence. Il faut dire aussi que Goldthwait n'est pas vraiment un génie... Il est quand même connu pour avoir foiré une comédie à la con avec Robin Williams (genre et acteur rois aux USA), The World's Greatest Dad, qui aura rapporté moins de 300 000$ en 2009, chose qui n'était pas arrivé à l'acteur depuis un obscur film réalisé par David Duchovny en 2005. Bref, faute d'avoir un réalisateur de talent et bankable encore eut-il fallu aussi que God Bless America soit véritablement dissident... 

La première partie du film fait un tableau au vitriole de l'état de l'Amérique contemporaine. L'exercice se borne très vite à cela, un pastiche cynique et bientôt nihiliste de la téléréalité, de la disparition de l'autorité chère à Arendt, du choc des générations et des couches sociales. Un homme, seul contre la bêtise de tous, l'avidité de chacun. Un homme seul avec ses lambeaux de culture et son refus de la déchéance. Il broie du noir, et nous avec. Goldthwait se fait apôtre décliniste et présente dans un fatras fun, la chute de l'Occident dans toutes ses largesses. Le film est parfois juste, mais tire avec force sur des évidences. Ainsi, au lieu de s'attaquer aux mécanismes de la télévision-spectacle, Goldthwait descend ses conséquences, l'envie d'être vu, l'existence par l'image, la notoriété dépourvue de remarquable. C'est facile, parfois efficace, rarement futé. 

Outre ses facilités, le film pêche dans la théorie même. Car derrière sa bannière sur laquelle serait inscrit "J'en ai ma claque de toute votre merde, rebellons-nous et changeons les choses !" se cache un vulgaire mouchoir couvert de morve. Rien de révolutionnaire ici, sauf d'un point de vu copernicien. Le personnage de Frank, décliniste révolté fonde son insurrection sur des images d’Épinal : il est persuadé que l'Amérique d'autrefois avait des valeurs et que celles-ci se sont perdues en chemin. Pas de remise en cause du système, pas d'envie de changement profond, juste un adipeux sentiment de nostalgie que ne renierait pas Eric Zemmour, celui de l'incompréhensible "c'était mieux avant". Toute cette boucherie donc pour en revenir à un état soit disant préexistant mais en réalité bien imaginaire dans lequel on se dit qu'on vivait mieux, que les gens avaient plus de morale, avaient plus d'esprit, de culture... Fichtre, tous ces clins d'oeil surfaits à Bonnie & Clyde, toute cette vitreuse distanciation avec Juno, toute cette vieille tension pédophile, toutes ces justifications dont le film n'arrive pas à se défaire, pour ça... Et bah... 

jeudi 18 octobre 2012

SPECTRE - The True & Living

On avait cru Wordsound en meilleur santé, après une année 2009 qui semblait remettre le label sur les rails, en proposant plusieurs sorties physiques, et quelques publications digitales. Skiz avait la foi, produisait deux albums (Internal Dynasty puis Death Before Dying), collaborait sur un long avec Sensational, tournait avec son posse (Kouhei, Sensational, Mentol Nomad). Seulement, une fois qu'on recevait ledit album avec Sensational, on comprenait: un quasi CDr et une pochette mal découpée à la main, on était en plein dans la distribution mano a mano - on sait que (ex)Torture sort désormais ces albums dans ce même format, des CDr vendus en concert avec des pochettes photocopiés chez un pote avant de se barrer en tournée. Le label semble être retourné dans son mutisme, et Skiz Fernando (le patron et monsieur Spectre, pour ceux qui suivent pas) trouve visiblement plus d'intérêt dans ses projets culinaires (cf. son site Rice & Curry). 2012 : Wordsound devrait se remettre clairement sur son créneau guerilla de la basse qui était très présent dans les années 90. Fernando semble avoir eu quelques difficultés à rassembler l'oseille nécessaire au pressage de son album puisqu'obligé de passer par kickstarter pour trouver les fonds, et ne le sort qu'à 250 copies, autant dire le genre de truc qui disparait complètement des radars de vente en 17 secondes quand c'est signé Burial ou Melvins. Triste époque. Wordsound est redevenu un label totalement indépendant et marginale, ses sorties sont désormais d'une discrétion médiatique spectaculaire. Si le label a été synonyme de créations, d'originalité avec son mélange de hip hop sombre et de dub venimeux, il est regrettable de voir qu'il ne soulève que peu d'intérêt, alors que de toute évidence, il se trouve au racine de genres populaires aujourd'hui. De la clique Hyperdub à Odd Future, nombreux sont ceux qui aujourd'hui font du Wordsound - probablement sans le savoir.

Skiz Fernando est devenu extrêmement appliqué dans sa méthode et dans sa confection musicale. Il admettait lui-même faire preuve d'un certain amateurisme sur ses premiers albums. Mais depuis Internal Dynasty ses productions sont sérieuses et solides. Mais elles ont aussi perdu un peu de leur audace et les climats sont moins brumeux que jadis. Spectre n'est toujours pas, cependant, un beatmaker de musique festive ou même accessible. Sa guerre audio reste sombre, pesante, malgré la propreté du boulot. L'esprit gothique crade d'origine se caractérise désormais bien plus par l'omniprésence de samples de films, de cordes et de musiques orientales, complètement transformés par des beats lourds. Nous ne sommes ni sur le terrain des syncopes glissantes, mais bien sur le rythme appuyé du hip hop, lourd, martelant, ni sur l'obsession distordu de Muslimgauze. Sur "My Rifle" on retrouve un court instant l'esprit des toutes premières production du Ill Saint, au clavier hésitant et au beat rigide; le morceau n'est pas de ce dernier, mais de son jeune neveu, disparu, à qui l'album est dédié. Skiz convie aussi son pote Bobb sur Triumph, toujours impeccable quand il faut hanté les beats de son compère, mais également Killah Priest, ex jeune espoir du Wu Tang Clan pour offrir quelques voix à sa production. Spectre semble signer ici aussi l'inverse de son précédent album: c'était le cas de Death Before Dying, uniquement chanté sur 2 morceaux par la même artiste, qui se posait comme l'anti Internal Dynasty, riche en collaboration. The True & Living reste cependant dans une logique très similaire à son prédécesseur, à savoir un album court, ramassé, qui ne s'égare pas en longueur. Cela a pu être reproché à Fernando (jusqu'à Psychic War) mais désormais il manie avec aisance les voyages mystiques (cf. le premier Slotek) et une certaine cadence, une dynamique bienvenue.

mardi 9 octobre 2012

Dredd de Pete Travis

Il était plus que temps de revenir sur la dix-huitième édition de l'Etrange Festival qui s'est déroulée au début du mois dernier au Forum des Images à Paris. Une nouvelle fois Frédéric Temps et toute son équipe se sont pliés en quatre pour nous offrir quelques surprises mais surtout un panorama de ce qui se fait à travers le monde en matière de cinéma de genre. Des déceptions bien sûr, j'aurai l'occasion de revenir sur certaines d'entre elles plus tard, des réussites, des "pépites" et des incongruités comme seul l'Etrange est capable de nous en offrir. Pour débuter cette petite rétrospective de ce qu'il y avait à voir (ou pas) cette année, je ne pouvais passer à côté du film de clôture, le peu engageant remake de Judge Dredd, symptomatiquement rebaptisé Dredd et porté par Karl Urban. 

J'ai vu ce remake vierge de toute velléité nostalgique, n'ayant pas vu l'original habité par Stallone et réalisé par Danny Cannon en 1995 et ignorant tout de la bande dessinée. Je n'avais donc pas d'appréhension particulière, si ce n'est celle suscitée par la bande annonce qui mettait en avant les effets de la drogue Slo-Mo avec des ralentis hérités des Wachowski et une image scintillante ultra léchée mais loin d'être sympathique à l'oeil. Que vaut donc ce remake, indépendamment mais aussi en comparaison avec son prédécesseur ? Le film est, à plus d'un titre, assez révélateur de la tournure ultra-réaliste qui s'est opérée dans une partie des blockbusters récents mais aussi d'un manque criant de recul par rapport à l'idéologie exposée dans le papier dont il s'inspire. 

J'ai depuis visionné le premier Judge Dredd. Cet original est étrangement un produit des années 90. On sent pourtant dans son esthétique une très forte influence de ce qui a fait les années 80. Cette omniprésence de jaune dans les paysages rappelle le Dune de Lynch, les armatures des soldats celle du Robocop de Verhoven. Bref, on pourrait citer également Terminator ou Blad Runner, voire Star Wars, notamment pour la séquence d'ouverture où le vaisseau arrive dans la Mégalopole. Judge Dredd convoque cet esprit qui mélange bricolage, imagerie baroque et théâtrale, grandes bâtisses et gros efforts pour transformer les fantasmes futuristes en architecture post-stalinienne. Dredd n'a pas grand chose du film de science fiction tant son esthétique s'inspire du monde contemporain. Images carrées, comme la ville de Mega City One d'ailleurs, imposante forteresse quadrillée et géométrique d'où sortent d'immenses tours d'habitation, des "phalanstères" (dont Wagner et Ezquerra ignoraient visiblement la signification fouriériste...). A part ces détails architecturaux gigantesques, le reste de la ville rappelle toutes les métropoles un peu chaude, humide et en décomposition sociale de notre globe actuel. Dredd, comme son nom l'indique, fait dans le minimalisme. Il ne s'agit pas d'imaginer une cité futuriste détachée du temps et de l'espace, mais bien d'imaginer notre futur dans des conditions extrêmes. En cela, la démarche du film (et je dis bien la démarche seulement) s'approche de celle du District 9 de Neil Blomkamp : là où le sud-africain imagine la réaction ségrégative des êtres humains face à l'arrivée d'une espèce extraterrestre qu'ils ne souhaitent pas intégrer, reproduisant ainsi un nouvel apartheid, le film de Pete Travis imagine notre monde renonçant à exercer la séparation des pouvoirs, empêtré dans des crises sociales sans retour et décidé à se débarrasser des mafias qui ont pullulé sur les cadavres de l'Etat déchu.

Un homme donc, le juge Dredd, incarné par le peu sémillant Karl Urban, dont on ne voit jamais le visage (augmentant l'idée d'une justice sans visage, froide, robotique et respectant ainsi les choix de la BD), répand la loi à grand renfort de turbo-cartouches perforantes et autres inventions militaires désarmantes. A côté de lui, le Judge Stallone passerait presque pour une Bridget Jones pleurnicharde. Dialogues ciselés, automatiques, froids et minimalistes, cette réduction drastique est carrément salvatrice dans un monde où les blockbusters aiment à surcharger leurs héros d'une conscience morale et d'un verbiage navrant. Le Judge Urban est impassible, il parle peu, mais son flow est efficace et va droit au but. C'est appréciable. D'ailleurs, le film est relativement appréciable. L'action est enlevée, quoi que répétitive, mais Pete Travis déploie avec maestria son sens du spectaculaire et sa maîtrise de l'espace. Dredd est à coup sûr un de ces bons films fascistes à qui il est difficile de dire non alors qu'on sait bien qu'ils sont dégoûtants.

La philosophie de Dredd se résume dans la description qu'il fait de la figure des Judge : "They were the police, jury and executioner all in one". Les pouvoirs judiciaires, policiers et exécutifs sont ainsi concentrés en un seul et même être surpuissant, dont le statut le protège d'absolument tout. Il n'existe pas, du moins le film n'en propose pas un qui soit légal, de contre-pouvoir. Exit le tribunal des Judge qui permettait de contrôler les agissements des militaires justiciers dans le film original. Ici plus rien ne contrôle les Judge si ce ne sont d'autres Judge. Exit aussi le contre-pouvoir populaire : dans Judge Dredd, un journaliste mène une enquête visant à dénoncer les dérives totalitaires d'un tel personnage, des manifestants hurlent leur haine au pouvoir despotique. Ici rien. Le Judge a deux adversaires: la mafia et ses propres collègues corrompus par celle-ci.

Les deux films ne retirent pas la même substance du comic d'origine. Judge Dredd est un anachronisme. Dans une période de détente internationale relative (fin de la Guerre Froide depuis plus de cinq ans, gouvernement démocrate, diminution des dépenses en armement...), le film de Cannon surfe sur un éventuel réveil fasciste, sur les peurs de la manifestation de rue, de la bombe atomique ou bien du clonage. Autant de thématiques qui se justifiaient dans les années 70 dans une Angleterre en proie à une grave crise sociale, dans laquelle une certaine Margaret Thatcher faisait ses premiers pas en tant que ministre de l'éducation et des sciences (1970-1974) et dans un monde pris dans l'étau nucléaire... Moins dans un film des années 90, sauf pour le clonage (Dolly est clonée l'année suivante, en 1996). L'intrigue est basée sur la rivalité entre Dredd et son frère/clone Rico, le côté obscur du justicier, et sur la solitude du personnage de Stallone. Toutefois, le film de Cannon garde une distance assez forte avec l'idée de toute puissance du Judge, ne valorisant que peu l'idéologie fasciste critiquée dans la BD.

La nouvelle version de Dredd n'a aucun recul vis à vis de cela et semble prendre le propos des dessins au premier degré. Souci d'épure minimaliste, la réflexion politique est ici complètement nulle et la violence hyper-valorisée. Non seulement elle est la réponse implacable mais elle est aussi, par l'abondance de gadgets, par l'invincibilité du Judge, par cette constante association idéelle au jeu vidéo, un objet de désir et d'amusement. La comparse de Karl Urban dans le film, Olivia Thirlby, est d'une confondante complaisance. Censée apporter un contre-poids humain à la froideur expéditive de Dredd, elle n'en fait quasiment rien et, pis, sombre à son tour dans l'explosion de violence, assurant ainsi la victoire fasciste sur sa naïveté humaniste. Son détournement de la fonction de Judge, au final, n'apparaît qu'être un leurre qui appellerait une suite (suite qu'il ne devrait pas y avoir étant donné les résultats catastrophiques du film au BO américain).

De fait Dredd est certainement plus proche de l'esprit du comic anglais mais passe complètement à côté de sa réflexion politique sur l'univers carcéral, sur la répression, la collusion des pouvoirs et le fascisme. Son ultraviolence semble être un rempart à toute réflexion, la déliquescence extrême de la société une justification ultime à son utilisation. Comme bien souvent les adaptations qui ont refusé d'épouser (ou du moins de mettre en avant) le contexte de production et la réflexion politique de l'oeuvre originale se sont cassées la gueule, Dredd passe à côté de son sujet, glorifiant la virilité démesurée de son justicier-canonnier. C'est honteusement fun, horriblement bien fait, dangereusement efficace... Le film n'a pour l'instant aucune date de sortie en France. 

vendredi 5 octobre 2012

The Secret de Pascal Laugier

On ne sait trop quoi penser du cinéma de Pascal Laugier si ce n'est qu'il est inextricablement imparfait, incomplet et pourtant, du moins jusqu'ici, stimulant. The Secret, première aventure hors des frontières nationales (à savoir qu'il s'agit d'une production canadienne et non hollywoodienne comme bon nombre de média aiment à le prétendre...) devait marquer une étape nouvelle dans sa filmographie, lui permettre de passer un cap avec un film ô combien ambitieux et à la bande annonce plutôt prometteuse. 

The Secret raconte un village qui se meurt, Cold Rock, un village délaissé par le monde, délaissé par l'industrie vieillissante et qui perd ses enfants par dizaines. Les enfants disparaissent. Un mystérieux homme surnommé The Tall Man les enlève à leurs parents. Pour qu'on ne les revoit plus jamais. Julia, infirmière qui tient le dispensaire de la ville, ne croit pas à cette légende, jusqu'à ce que ce fameux Tall Man fasse irruption chez elle un soir et enlève son fils. Elle se lance alors à sa poursuite...

La bande annonce, aussi intéressante qu'elle soit (et elle l'était), annonçait avec prétention le principe du film et son fonctionnement sémantique : en annonçant que ce teaser était basé uniquement sur le début du film, Laugier nous signifie que la première partie sera suivie d'un basculement irrémédiable qui remettra en cause l'intégralité des certitudes du spectateur sur ce qui s'est passé. La première des problématiques à laquelle se confronte très rapidement le film de Laugier est justement dans ce twist central : ce que l'on a cru n'était pas vrai. Soit... Mais une fois la bande annonce déconstruire, la seule chose que l'on a en tête c'est : et alors ? A ce twist drôlement placé y succèdent un autre, puis encore un, puis encore... Sans que l'on ne voit clairement comment cette structure accumulatrice puisse servir le sens du récit. La rythmique est lourde, les accords malhabiles. La musique se fait tapageuse et on se met étrangement à repenser au début du film.

A son générique plus précisément. Succession de plans aériens sur des paysages montagnards, des plateaux, des forêts traversées de routes sinueuses, des maisons identiques, banlieusardes. Des interstices de ces pleins, jaillissent dans un rouge vif et criard les noms des différents intervenants. Quand on y pense, on a rarement vu générique aussi laid. Et déjà une drôle d'appréhension nous envahissait. Celle du ratage en règle... Car par delà l'erreur scénaristique imposée par ces twists à répétition dont on finit par pressentir la nature de chacun jusqu'à l'épuisement de toute notre panoplie de bâillements, c'est bien le fond de l'ouvrage qui devient de plus en plus rance. Et c'est à partir de là que ceux qui n'ont pas vu le film s'arrêtent.

Il y a une caractéristique récurrente dans le cinéma de Laugier qui n'est pas sans poser quelques questions. Ses trois longs métrages sont heurtés par une sorte de paranoïa profonde, par l'immensité des complots qui se trament autour de nous, autour des plus faibles. Dans Saint Ange, des expériences étaient menées sur des enfants dans les caves et derrière les murs du pensionnat. Dans Martyrs, une sordide organisation mondiale séquestrait des femmes pour les mener jusqu'à une mort extatique. Dans The Secret, le complot prend une tournure plus sociale, d'une bêtise et d'une naïveté confondantes. Les riches des villes enlèvent leurs enfants aux pauvres campagnards pour les protéger de la déchéance sociale de leurs parents. Pour Laugier, les pauvres ne sont pas capables d'élever leurs enfants. Ils sont sans emploi, ils sont alcooliques, violents... L'air de la liberté se trouve dans les grandes cités urbaines où la culture est à portée de main, où des gens aisés et bien intentionnés sauront, eux, prendre soin de ces pauvres petits anges mal nés... Le réalisateur semble ressusciter l'adage médiéval "L'air de la ville rend libre", réactivant au passage l'acculé clivage entre ville et campagne...

Lecture simpliste, déviance complotiste, propos terriblement dangereux ? On en vient à imaginer que Laugier n'a pas voulu dire ça, mais bien son contraire. Personne n'aide les pauvres à s'en sortir. Cette communauté de chômeurs, abandonnée de tous au milieu des Rocheuses, sans service public, doté d'une police vieillissante et désenchantée est en réalité une incarnation de ces classes populaires qu'on oublie et qu'on accuse, après les avoir dépouillées, d'être responsables de leur propre déclassement social. Une fois le constat fait de leur incurie, il ne reste à ceux qui leur ont tout enlevé qu'une dernière chose à leur ôter : leurs enfants. C'est ce qu'on croit comprendre dans le long monologue final de Jodelle Ferland où celle-ci se demande si elle a bien fait de quitter sa vraie famille. Là encore, le message est naïf, et au vu de l'interminable démonstration de lenteur faite par le réalisateur, on aurait souhaité qu'il aille bien plus loin.

The Secret s'avère donc être une terrible déception, dont on regrettera longtemps que les ambiances travaillées, les rares plans séquences bluffants (celui où Julia est sortie de la maison par la police et traverse la foule jusqu'à la voiture) et la prestation convaincante de Jessica Biel n'ait pas été servis par un scénario à la hauteur...

mercredi 3 octobre 2012

SWANS - The Seer

10 ans à jouer de la guitare acoustique dans Angels of Light, on ne pensait pas qu'une fois de retour dans son gang d'origine Michael Gira serait aussi prolifique. Après un premier album sympathique mais pas indispensable, Mike et sa bande ressortent déjà une suite. Ceux qui ont vu les Swans sur scène savent à quoi s'en tenir: Gira et ses potes ne sont pas là pour se marrer, ni pour faire les troubadours quinquas en dernière tournée mode nostalgique. Non, les mecs sont là pour te souiller, avec une classe apparente mais qui disparaît bien vite quand les amplis rentrent en fusion. Qui a déjà croisé le regard traumatisant de Norman Westberg comprendra - les yeux de reptiles du bonhomme en auront tétanisé quelques uns, quant il affichait une sérénité quasi suspecte, les bras croisés attendant que sa partition le sollicite. Une musique de véritables truands (le prix du disque est un premier indice), celle qui à chaque plan tentera de te plier les deux genoux dans le mauvais sens, produite par des types en chemise et en stetson. Visuellement, les mecs ont déjà misé sur un truc étrange, une sorte de chat à la dentition humaine, dont le blair sort de nulle part, montrant fièrement son anus de l'autre côté. Les cygnes t'emmerdent. Musicalement, probablement pour offrir ce qui se rapprocherait le plus de ses prestations, le groupe a choisi un moyen singulier: l'usure de son auditoire. Après un retour relativement classique, Gira et ses potes ont décidé de publier un album qui vous laminera par sa densité excessive et ses morceaux d'une longueur redoutable. On prend son temps, peut-être même un peu trop. Entre ses attaques fougueuses de free noise, ses aplats americana et ses longs développements psychédéliques, c'est souvent entre le quart d'heure et la demi heure que les mecs semblent s'épanouir, aussi bien dans l'exercice de la surenchère que dans la création d'espace, via ses passages à vide, hypnotiques, où les guitares semblent seules. Et pour un album boursouflé par sa longueur, quoi de mieux que d'inviter la moitié de la planète à jouer dessus ? Akron Family, Karen O (je dois concéder que même si je n'aime Yeah Yeah Yeahs, les morceaux sur lesquels cette jeune femme vient brailler sont toujours des réussites -cf. Millenium), Ben Frost (où ?), Low, Bill Rieflin et même Jarboe, créditée quelque part mais quasi-inaudible, c'est tout l'univers Swans/Young Gods étendu qui se bouscule sur la production des patrons. Alors boursouflé certes, mais soigné et passionnant. Bien que long, on termine The Seer avec l'impression d'avoir ingéré du bon Swans, celui de Children of God, celui de Great Annihilator, bref, celui qui est en forme, et qui s'avère efficace et prolixe.

mardi 2 octobre 2012

BLUT AUS NORD - 777 Cosmosophy

Et voilà donc le troisième et dernier chapitre de la trilogie BAN, commencée il y a un peu plus d'un an avec Sect(s), suivi de Desanctification. Globalement cette aventure s'écoute avec plaisir car Blut Aus Nord n'a pas chômé pour faire briller sa saga, et cette conclusion est une magnifique touche finale. On sait que le projet devrait découler sur 777, qui devrait normalement s'orienter sur des musiques plus axées sur le groove, le beat (hip hop, dub...). Pourtant, si les deux volumes précédents pouvaient laisser entendre un lien avec cette supposée suite, Cosmosophy ne laisse rien deviner quant à cette situation. Ce troisième volume est néanmoins celui de l'accessibilité, de la main tendue. De la lumière serait-on tenté de dire. La pochette est presque blanche. Mais elle est aussi en train de se faire dévorer par une masse informe et organique : reste toujours les voix de zombies et la boite à rythme, toujours increvable, toujours épuisante, qu'on retrouve presque comme une vielle copine à qui on a surtout envie de demander de fermer sa gueule. L'électronique s'impose un peu plus aussi. Sur le deuxième morceau, l'intro se fait en cliquetis digitaux et la fermeture également, trempée dans d'épaisses ondes carrées distordues. La conclusion du disque, et donc de la trilogie, est elle menée glorieusement par un beat qui fait songer aux massives rythmiques inondant Birmingham dans les années 90, avec une sorte de gloire débordante en plus. Mais là où on attendait pas forcément BAN, c'est sur les deux écarts improbables que l'entité dévoile sur ce Cosmosophy. D'un côté, et c'est bien là le plus étonnant, un passage que nous ne qualifierons pas de rap mais plus raisonnablement de spoken word (même si Vindsval causait Kabal dans New Noise il y a quelques mois). Essai court et unique, mais audacieux. En français de surcroît (l'ajout de texte dans le boitier n'était pas nécessaire par contre...). L'autre surprise c'est que si on s'attendait à voir Blut Aus Nord devenir un Pitchshifter moderne et BxM, on ne s'attendait pas à le(s) voir jouer une musique oscillant quelque part entre le gothique et le grunge. Avec ses apparitions de voix claires, éclatantes, on songe (facilement) à Ulver et sa grandiloquence vocale avérée. Couplé aux guitares et au son de mort de la batterie, on est en plein dans ce que le groupe norvégien n'a jamais été (transition nettement plus franche chez ces derniers), ou n'a jamais pris le temps d'être. Les guitares justement. Le point peut-être le plus important de ce disque. BAN a exclu ici les parties extrêmement complexes de MoRT et les constructions à rallonge pour se concentrer sur de courtes phrases (tout est relatif), aux motifs arpégés ou aux nappes évolutives, mais toujours mélodiques. La laideur revendiqué jadis est ici complètement proscrite et chaque riff s'impose par sa puissance, par sa brillance. De plus, ce qui avait été esquissé sur le très énigmatique troisième morceau du volume précédent trouve ici son déploiement totale - notamment ici aussi sur le troisième morceau et sa superbe introduction en arpège: les 6 cordes sont gavées d'effet, de chorus, de phaser, leur donnant un ton définitivement 90's voir grunge-donc. Difficile de ne pas penser à Alice in Chains, ou à Seattle - pour voir plus large; voir même à Type O' Negative à l'écoute de ces guitares transformées, méconnaissables.

mardi 25 septembre 2012

OM - Advaitic songs

Comme des idiots, on avait pensé que le metal s'était finalement fait une petite place au soleil, que le metalleux n'était plus seulement perçu comme ce type en noir un peu odorant et un peu bruyant mais qu'il pouvait être aussi ce type qui écoute SunnO))) et Earth, qui aurait peut-être lu McCarthy et tout le bordel qui va avec. Bref, le metal n'était plus synonyme de musique de niche pour gazier un peu lourd mais aussi un terreau de gens cultivés et potentiellement intéressant. Ca avait commencé mollement via le Wire (soyons honnête : ce magazine est avant tout une publication dédiée au jazz et aux musiques improvisées), très mollement. Progressivement. Si bien que quoi qu'on en dise, en 2005, lorsque la bande d'Anderson et SOMA est venu faire trembler les murs du nouveau casino, y avait assez peu de petites lunettes mais plutôt quelques crinières assez éparpillé, dont une paire de bonshommes en totale souffrance affalé sur le sol. Très loin du parterre médusé devant le mur d'amplis à la Villette ou en train d'essayer de chopper des places devant le point FMR pour une soirée archi-complète quelques années plus tard. La presse a essayé de rattraper le coup durant ses dernières années, via les inrocks ou même tsugi/trax, vantant les mérites du doom (avec des articles parfois totalement foireux, se moquant visiblement bien des noms exacts des mecs ou de leur place au sein du groupe dont il est question, puisqu'ils demeurent avant tout des connards encapuchonnés) et de Southern Lord. Internet est pourtant un outil utile mais visiblement peu consulté : rendez vous sur le site de Rate Your Music et regardez les classements des meilleurs albums par an. Il n'y a pratiquement aucune année qui n'aligne pas des sorties metal dans les 20 premiers du classement depuis plus de 20 piges. C'est le client qui cause là. Idem chez les mecs des très respectés sites comme Fact, Quietus ou Pitchfork qui placent sans hésiter des Godflesh, des Neurosis, des Earth dans les meilleurs albums de tous les temps/ des années 90/ des 6 derniers mois/ depuis la naissance de ma petite nièce... Alors en pleine période sainte pour le metal, voilà que Libé vient foutre les pieds dans le plat en saccageant tout ce joli taff avec un article sur Om. Fini les tentatives de compréhensions et d'assimilation, ici on fait une distinction, subtile, avec des petites formules comme "Om (...) s'éloigne du simple metal", ou encore, parlant du groupe suite au départ de Chris Hakius "qu'on a sans regret pensé éteint il y a cinq ans", le duo/collectif devenant alors une incarnation d'un "autre metal (...) adressé au corps avant tout"- tu as saisis ? Le BON metal ne s'écoute pas. Non, vraiment c'est très décevant. De la part d'une publication qui, il y a 25 ans de cela, laissait une place pour les excellentes chroniques de Didier Lestrade, lire ce genre de formule, entre des petites notes sur le nouveau XX (super), le rerererereretour de Patti Smith (génial) et l'énième album coloré d'Animal Collective (trop lol) c'est pas propre... Surtout que ce disque, au final, est probablement ce qu'Om a enregistré de plus puissant et de plus passionnant depuis At Giza (sur le second LP), décuplant encore sa force d'évocation mystique avec une orchestration toujours plus lumineuse et mené impeccablement par les superbes lignes de basses venimeuses de Cisneros. Dans sa démarche, Om s'éloigne du Sleep ressuscité pour sonner comme une version rock de Muslimgauze (la fascination pour l'islam et le monde musulman, quasi exotique). Néanmoins, après gebel barkal, toujours pas de dub. On aurait pu y croire : l'album était en exclusivité au Souffle Continu (eux aussi, ils pourraient en raconter des bonnes sur les journalistes, qui viennent leur poser des questions minables une fois par an pour le "disquaire day") avec un mix-CDr de Cisneros. Dedans : que du vieux reggae. Autant dire que les metalleux faisaent la gueule.

vendredi 21 septembre 2012

mardi 18 septembre 2012

ENOB-Sucks

Les mecs d'Enob, déjà, placent des points d'entrée de jeu en calant un joli 10", le genre d'objet discret mais toujours bienvenu. Ce qui est encore mieux, c'est que très peu d'indices filtrent à travers le visuel. Non, ça n'est pas  une formation metal, c'est bien plus complexe que ça d'ailleurs. Avec une signature/production sur une structure comme "la ferme de la justice" et sa bouillie trans-genre, j'ai l'impression à l'écoute de ces 4 morceaux qu'Enob raconte un truc, un peu singulier, probablement qu'eux seuls comprennent mais vu le coeur qu'ils semblent y mettre, on adhère. Les gentlemen d'Enob ont probablement bouffer du rock par palettes entières dans les années 90 et leur travail semble être une grosse mixture efficace. Le batteur les place toutes biens, la basse ronfle copieusement, et la guitare oscille entre riffs de patrons et envolées stridentes. Le rythme, généralement soutenu et la guitare triturée jusqu'au bruit épuisant pointe du doigt la noise des 90's, celle de Skin Graft, d'Arab on Radar, mais aussi celle plus locale de Bästard. Les invectives puissantes sur les 6 cordes rouillées de Krank, refilent un tétanos qu'on a déjà attrapé à l'écoute de Gang Of Four. Mais la grande force d'Enob c'est d'avoir su éviter les pièges pénibles de ce type d'exercice, s'écartant du post-punk/noise pur en allant greffer des moments plus punk, plus rock, plus groovy, plus "autre", les rapprochant un peu de leurs collègues de label You Do Right. En ce sens, le travail sur la basse est remarquable, tout comme certaines parties de guitares. Mais là où Enob marque une réelle différence, c'est dans l'utilisation des voix. Multiples, elles ne font pas le coup du groupe qui aimerait avoir Yow au premier rang mais qui se retrouve avec un fatigant sosie de la chèvre Biafra. Elles jouent ensemble, se mèlent, crient, causent et savent aussi chanter. Sur 4 morceaux on écoute alors une double partition vocale et musicale chaotique, signée dans l'élégance des gens qui s'amusent avec plaisir. Trop court !

Infos et écoute ici.

mardi 11 septembre 2012

MAN OR ASTRO-MAN ? - Analog series Vol.1

Je pensais que l'accordéon était devenu l'instrument indispensable pour pondre un tube indiscutable de techno en soirée portugaise, mais que nenni, Man Or Astro-Man ? vient apporter la preuve que cet instrument peut aller avec tout, y compris du surf galactique. 3 titres dans un carton recyclé, un titre à la Merzbow, un vinyle orange (ou transparent, ou noir, au choix) et du MOA-M? dans toute sa splendeur : un instru pour prendre la mer, un morceau chanté (une chanson, donc) dans le cosmos, et un enregistrement sous l'abus de poussière d'étoile avec ledit accordéon, voilà comment le meilleur groupe de tous les temps (rien que ça) signe son retour après une décade de silence. Les surfers cosmonautes sont en très grandes forme, signent riffs de tueurs entre énergie de seigneurs, mélancolie en orbite et rythmique impeccable, tout ça mis en son par tonton Albini (ça s'entend).

mardi 28 août 2012

THE BUG - Can't Take This No More / Rise Up

En attendant son quatrième album qui n'est pas vraiment programmé mais qui semble progressé lentement dans sa confection, Martin publie quelques maxis pour faire patienter les quelques bonshommes ayant saigné continuellement London Zoo depuis sa sortie. Après Pathological Rds et Razor X, il se lance dans un nouveau label, ici encore dédié à la sortie de 7" uniquement (dans un premier temps), nommé Acid Ragga. Et c'est de ça dont il s'agit: une TB303 en arpège gluant et une 808 martelante, un rythme ragga et des drones lointains derrière. Sur la face A, Daddy Freddy s'époumone brutalement, tandis que la moitié d'Hype Williams, Inga Copeland, vient parfumer le même bordel de son obsession hypnagogique, amplifié par le mix de Martin. The Bug réussi progressivement à s'imposer comme un producteur important, l'attente de cette première sortie et le bruit autour sur quelques sites web semblent indiquer que KMart tape juste. Ce nouveau label (planqué sous Ninja Tune) s'offre directement les bons points allant avec l'attente via le visuel signé Zeke Clough, responsable des visus Skull Disco et du magnifique coffret Shackleton sorti au printemps, habillant un disque trop court mais jaune fluo. En boucle.

vendredi 10 août 2012

The Dark Knight Rises de Christopher Nolan

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas pris le temps d'écrire un billet. L'été est chargé. Les échéances importantes. Tant est si bien qu'elles éclipsent quelque peu le cinéma. Mais qu'est-ce qui, en ces temps grandioses pour les adaptations de bande-dessinées américaines, aurait bien pu m'empêcher d'aller voir le dernier volet de la trilogie Batman ? Pas grand chose, pas même un mémoire à finir ou un Capes à réviser... Depuis son lancement au début des années 2000, le reboot de la saga Batman initié par Christopher Nolan s'est forgé un statut d'objet culte, notamment pour sa noirceur et son ambition réaliste (oui, réaliste). Adieu l'univers gothique de Tim Burton. Le Bruce Wayne (Christian Bale) de Nolan est un richissime orphelin aux prises avec les enjeux du XXIe siècle, qu'ils soient politiques, sociologiques, introspectifs ou métaphysiques. Ce troisième opus, censé boucler le cycle était donc annoncé par beaucoup comme l’événement de l'année, d'un point de vue blockbuster du moins. 

Qu'en est-il vraiment ? Au sortir de 2h50 de projection, beaucoup d'interrogations se bousculent et les premières qui m'interpellent sont, dans l'ordre, politiques et scénaristiques. Le film de Nolan m'a troublé. D'un point de vue politique parce qu'il représente une réaction inattendue et apeurée face aux différents événements dont il s'inspire (crise économique, printemps arabe/canadien/américain, tension nucléaire, intervention irakienne, attentats du Wall Trade Center, mandats de G.W.Bush...). En moins de trois heures, le cinéaste à voulu saisir, plus que l'air du temps, les innombrables peurs et préoccupations de la civilisation occidentale, non pas en les bousculant, mais en ne cessant de leur donner raison. D'un point de vu scénaristique, l'ouvrage a semblé bien brinquebalant. Si on ne peut lui dénier un sens du rythme hors normes, l'éclatement du nombre de personnages, la volonté d'attraper des symboles ou de multiplier les clins d’œil internes à la trilogie, nuisent considérablement au récit. La fin offre quant à elle, un dénouement des plus absurdes, d'une lourdeur qui ne peut être induite que par une maison de production aussi puissante que la Warner... Je me bornerai, en spoilant à mort (vous êtes prévenus), à expliquer pourquoi, de mon point de vue, le film est d'une part réactionnaire (ceci n'est pas un gros mot mais un courant philosophico-politique), d'autre part de mauvaise foi, et enfin mal scénarisé. 

Le caractère réactionnaire est intrinsèque au personnage du super-héros justicier. Ce dernier, doté de super-pouvoirs, de dons particuliers ou d'une fortune immense, ne supporte par l'altérité et est en perpétuelle compétition avec lui-même (il lutte contre ses démons) et avec les autres (d'autres personnages aux pouvoirs équivalents qui n'ont eux pas réussi à surmonter le mal qui les ronge). Il est un individu au dessus des autres, dont la puissance de sa propension despotique est contrebalancée par une ribambelle de vertus (altruisme, honnêteté...). Ce qui est intéressant c'est la légitimité de ces personnages. Bruce Wayne tire la sienne de son immense fortune (on parle dans le film de "légitimité morale"). Cette posture idéologique est à souligner : les riches, par leurs richesses, ont un rôle de moralisation de la sphère sociale et doivent, en propageant leurs valeurs, encourager les masses à s'en sortir. S'attaquer à Bruce Wayne comme le fait le personnage de Bane (Tom Hardy), revient en réalité à contester la légitimité morale d'une élite qui jouerait un rôle de régulateur social à travers ses œuvres de charité (l'orphelinat où a grandi Robin dans le cas présent).

Wayne ne représente cependant pas toute une classe mais une partie bien spécifique, celle d'une aristocratie moralisée. Sa figure est contrebalancée par celle de Daggett (Ben Mendelsohn), personnage avide d'argent et de pouvoir, nouveau riche sans foi ni loi. Daggett, c'est le mercenaire de Wall Street, le trader sans vergogne, l'arrogant ambitieux : sa caste se vautre dans le luxe et oublie le rôle moral qu'elle aurait à jouer. Ce rôle est souligné lors de la séquence du Conseil qui fait suite à la faillite de Wayne : Daggett est rappelé à l'ordre par les vieux oligarques qui défendent les valeurs portées par la famille Wayne.

Nous avons donc là un véritable combat réactionnaire, la défense d'une aristocratie moralisée : non pas des riches dans leur globalité, mais d'une caste respectable et dont l'immuabilité est justifiée par le moralisme qui l'habite et qu'elle propage. Nolan ne s'agite jamais dans le sens d'une critique de l'usage du pouvoir par celle-ci (pour preuve l'étrange absence du maire de la ville de toute l'intrigue...) mais semble regretter que les valeurs de cette bonne et antique caste ne soient pas transmises aux nouveaux capitalistes.

Il faut relever également le traitement de la justice dans le film. Lors de l'assaut des policiers sur la mairie, l'inspecteur Foley (Matthew Modine) dit "Il n'y a qu'une seule police dans cette ville". Si c'est effectivement ce que tente de démontrer Nolan, il montre également qu'il existe deux justices dans Gotham. Tout d'abord celle du Batman, justice quasi divine qui s'abat sur la ville de façon tout à fait arbitraire, animée par un souci de rédemption et qui n'est justifiée par rien si ce ne sont des motifs personnels, tout le monde ignorant qui est le Batman. Et puis il y a la justice de l'institution policière, dont la légitimité est basée sur un mensonge, celle de la bravoure et du mérite de Harvey Dent. Ces deux justices, bancales l'une comme l'autre, ont toutefois le même but : que rien ne change. Les huit années de paix qui ont suivi la mort de Dent doivent continuer, malgré l'iniquité des lois qu'elle a engendrées. Là encore, le film rejoint un idéal tout à fait réactionnaire : la sécurité, ambition bourgeoise par excellence. Sécurité d'entreprendre, de commercer, de devenir riche et de se vautrer dans le luxe... Car c'est ce à quoi ont menée ces huit années de paix. On voit bien les limites de la logique : pourvu que rien ne change, tant que l'on puisse faire des affaires. On a tous des défauts après tout...


La mauvaise foi, elle est du côté de l'amalgame des actualités. On le sent, on le sait, Nolan en voulant saisir le monde, s'est fortement inspiré de ce qui l'a marqué ou traumatisé cette dernière décennie. Le personnage de Bane rassemble à lui seul toutes ces peurs : il est le leader terroriste, fantôme du 11 septembre avec son armée souterraine qui fomente des attentats pour défier l'occident ; mais il est également l'anarchiste déluré, le révolutionnaire patenté qui invite les habitants de Gotham à se rebeller et à reprendre le pouvoir qu'ils ont confié à des institutions corrompues.

On cible bien le malaise ; en réunissant sous la coupe d'un même personnage les idéologies révolutionnaires pacifistes des mouvements comme Occupy Wall Street et les stratégies terroristes employées par des extrémistes islamistes, Nolan produit un bouillant amalgame qui détourne profondément les messages du premier pour en faire un objet aussi terrifiant que le second... Cette peur est palpable : Bane s'attaque, comme les "indignés américains" aux symboles du capitalisme contemporain. Il attaque la Bourse, il détruit un stade (symbole d'un sport devenu à la fois marchandise et divertissement)... Mais il le fait avec les armes, les convictions et l'aveuglement d'extrémistes religieux. Le début du film est éloquent à ce sujet : alors que Bane et des hommes de main détournent un avion, il informe l'un d'eux, main sur l'épaule, qu'il faut qu'il reste dans l'avion pour s'écraser avec lui. Le sbire choisi le regarde droit dans les yeux, fier d'être comme un "élu", heureux de se sacrifier pour la "cause".

Les méthodes "révolutionnaires" de Bane sont donc d'une violence inouïe et, selon Nolan, c'est la volonté révolutionnaire qui est génératrice de violences. A cela deux choses : la première est qu'il faut rappeler que Bane est à la solde de Daggett (trublion capitaliste arriviste) mais surtout de Miranda Tate (Marion Cotillard). Autrement dit, cette pseudo révolution est menée par deux capitalistes animés par des ambitions toutes personnelles : l'un veut la tête de Wayne et l'autre... veut également la tête de Wayne. Ensuite, il n'est pas inutile de rappeler ce qu'expliquait Adorno dans Problèmes de la philosophie morale : la violence est l'arme de ceux qui détiennent le pouvoir, afin de maintenir la croyance dans des valeurs collectives qui s'étiolent. La violence est en réalité un anachronisme : elle est la manifestation présente d'un passé qui ne veut pas disparaître.

Et ce passé qui ne veut pas disparaître, c'est certainement le faible d'un scénario terriblement cyclique et à qui il manque la radicalité du deuxième opus. Les éléments qui permettent de clore la saga sont étrangement redondants et font preuve d'un enfermement très paradoxal. The Dark Knight Rises achève un cycle mais semble en ouvrir un autre qui répète le schéma du précédent. La paix est de retour à Gotham, mais elle est à nouveau bâtie sur un mensonge, celui de la mort du Batman ! Cela nous fait donc revenir huit ans en arrière, à l'époque de la paix "Harvey Dent"... A un mythe y succède un autre, comme s'il n'y avait que l'opium de la mythologie pour maintenir l'espoir d'une population qui, contrairement à ce qu'affirme Nolan, ne veut visiblement pas que la tranquillité, mais aussi une petite dose de changement. De fait, Nolan semble n'apporter aucune solution et accrédite les propos de son vilain personnage Bane : cette ville est "irrécupérable".

Irrécupérable, c'est bien le dénouement de ce dernier volet. Nolan a visiblement dû céder aux impératifs des studios, refusant de faire mourir dignement son Batman et l'envoyant vivre une retraite heureuse et mièvre en Toscane. Cette fin somme toute logique aux vues des impératifs narratologiques américains (ne surtout pas déranger le spectateur dans ses petites habitudes et maintenir en vie un héros auquel il peut s'identifier) est bazardée dans un enchevêtrement de rebondissements tous plus abusifs les uns que les autres, d'autant plus choquants qu'ils mettent à jour aux yeux de tous l'artificialité d'un récit que Nolan voulait le plus huilé possible. Tout semble donc se refermer, même la subversivité dans une saga qui s'annonce comme l'une des plus importantes de ces dix dernières années... Seul signe d'ouverture ? La possibilité d'une nouvelle franchise consacrée à Robin qui permettrait à l'excellent Joseph Gordon-Levitt de tenir enfin un premier rôle digne de ce nom dans une grosse production hollywoodienne... On espérait bien mieux d'un tel film et d'un tel réalisateur... 

samedi 4 août 2012

MEAT BEAT MANIFESTO - Test EP

La mauvaise nouvelle quand une scène émerge c'est qu'elle laisse toujours sur le carreau les légendes qui pèsent. Meat Beat Manifesto devrait remplir facilement les salles qu'il visite et devrait écouler sans aucune difficulté un disque en tirage limité. 300 copies sont produites de ce nouvel EP et ça ne semble pas se bousculer. Tristesse. Dangers n'a pas opté pour la simplicité ceci dit: Test EP était promis depuis l'an dernier, et devait se composer de 4 titres présentés lors de la dernière tournée. Entre temps, Dangers a affiné son approche de la vidéo (sa nouvelle obsession qui, il faut le dire, rend justice à sa musique) via le projet The Forger. Plus d'un an après, sort finalement ce Test EP, dont les 4 titres théoriquement prévus sont écartés de la partie audio pour finir sur le DVD, tandis que les morceaux de The Forger (donc vidéo, on rappelle) finissent sur le cd audio. Les deux disques sont alors présentés dans un boitier carton sérigraphié, bel objet. Les morceaux sur le DVD présentent la continuité de ce que MBM a produit pour l'excellent dernier album, "ACID", à savoir une électronique qui regarde dans le rétro tout en s'appuyant sur une maitrise du studio impressionnante, le son étant d'une lourdeur et d'une puissance remarquable. 808, bruits blancs, déflagration, infras. Les vidéos s'éloignent assez de la logique MBM jusque là puisque composées d'animations qui semblent crées pour l'occasion (alors que sur scène, Dangers et Stoke privilégient le sampling visuel). La partie audio se compose de morceaux qui eux sont des concentrations de samples en tout genre (certains ayant également été joués lors de la dernière tournée), et semblent faire marche arrière dans la discographie du groupe. Meat Beat Manifesto avait progressivement orienté ses albums vers une plus grande présence de la recherche sonore pure, de l'électronique et des synthés en mettant (un peu) de coté le travail basé sur le sampler. Test EP revient vers ce dernier, accompagnant tout aussi logiquement la place de la vidéo, proposant une musique qu'on entendait plus vraiment chez Dangers. Test EP rappelle "Satyricon" ou "Actual Sounds + Voices". Les lignes de basses profondes, c'est le groove des années 90 qui revient avec force dans le son du groupe, baigné dans une multitude de samples vocaux et mené par des breakbeats redoutables.

mercredi 1 août 2012

THE MELVINS - Freak Puke

Les Melvins ont cette particularité, au moins, de ne pas publier 20 fois le même disque, bien que la dernière "trilogie" enregistré en compagnie de Big Business pourrait s'apparenter à un gros triple album tronçonné, et qu'on en retiendra surtout le tout premier, Senile Animal. Je crois que le dernier segment n'a même pas eu droit à quelques mots ici. Bref, c'est quand ils commencent un peu à nous emmerder qu'ils arrivent par surprise, publiant des disques intéressants sinon audacieux - Bootlicker, Prick, Honky, Electroretard, Colossus of Destiny. Freak Puke aurait pu sortir courant 2005-06, lorsque le duo fraichement épuré de son psychopathe de bassiste Rutmanis enregistrait une version impériale et faussement live de son Houdini en compagnie de Trevor Dunn, pote et bassiste d'un millier de projets louches, dont Mr Bungle, puisque ce nouvel album se présente avec le même casting pour une série de compositions originales (et une reprise) à ceci près que le groupe signe cette sortie officiellement en tant que "Melvins (lite)" et que Dunn y joue surtout de la contrebasse. Ce qui ne change pas, en revanche, c'est l'esthétique Melvins, reconnaissable, même si les cordes de Dunn apporte une touche inédite et il faut le dire (paresse), assez... cinématographique. Sinon, même sens du riff parfait, avec envolé en solo quasi mauvais goût, du matraquage bestiale de la batterie et voix multiple. Chose admirable et sur désormais chez le groupe : ces choix de production. Alors que tout le monde les célèbre comme les grands patrons de la lourdeur, les gars s'amusent à sonner assez singulièrement sur album, avec une production pas du tout clinquante, mais mat, sèche et vivante. Les guitares sonnent presque stridentes, Gang of Four-esque quelque part. La batterie est parfois très en retrait, on se dit que Crover est un peu seul-forcément, même si en théorie ça ne change strictement rien. Tu arrives à la fin de cet album en ayant eu l'impression d'entendre un disque d'une autre époque dans sa production, avec son lot de moments épiques et ses lignes de basses coulantes, ses petites surprises comme Holy Barbarians, écho groovy aux délires goût Residents, pour récolter une reprise, presque dans le ton, des Wings. Un de plus, pas le meilleur, pas le plus affreux.

mardi 24 juillet 2012

LEGO FEET - Ska001LP

Skam va creuser dans les archives pour proposer de l'excitant, et re-publie les  premiers faits d'arme d'Autechre. Enfin ce qui est censé être Autechre puisque visiblement, l'identité réelle de Lego feet n'a jamais été totalement confirmée. Et la photo allant avec le sobre emballage de cette nouvelle version ne va pas aider à identifier les types, même si le matos vintage et les vinyles posés derrière semblent coller avec la légende Autechre :  synthés Casio, Roland, LP de Meat Beat Manifesto. On sait d'ailleurs que Dangers a traumatisé nombre de ses confrères anglais à la fin des années 80, Booth & Brown n'échappant pas à la règle, payant leur tribu jusqu'a récemment encore lorsqu'ils calaient Radio Babylon au milieu d'un mix pour Fact. Dans la forme ce seul enregistrement de Lego feet version 2012 se rapproche assez du premier MBM : 4 faces explorant ce qui semble être un morceau par face (c'est beaucoup plus distinct que ça en fait) tout comme Storm The Studio. Ce n'est pourtant pas la forme originale de ce disque, puisque Skam en dépoussiérant les bandes double la mise : l'idée est donc de proposer une version moderne d'un disque s'échangeant à prix d'or sur le net (jusqu'à 300£ )tout en l'augmentant de 2 morceaux (sur 4). On reste juste un peu sceptique sur la chronologie revendiquée du truc : Lego Feet serait une incarnation proto-Ae, mais la musique ressemble bien plus à ce qui sera ensuite produit pour Amber ou Incunabula que ce qu'Autechre avait déjà enregistré pour Cavity Job. Dans la dernière ligne droite avant ses premiers albums, le duo s'écartait donc de son incarnation première pour y concocter dans son antichambre le modèle de ses travaux. Compliqué - et peut-être que le disque se rapprochant le plus de ce Lego Feet est d'ailleurs le dernier album/double maxi de Gescom. Et cette première sortie historique pour Skam n'est pas exactement le mix entre les plages hardcore de Cavity Job et le climat glacial d'Amber. Lego Feet ressemble à une ébauche bien cultivé de la discographie à venir, une électro qui regarde encore méchamment dans ses bacs à disques hip hop (cf. le logo, déjà) pour s'inspirer mais en évitant le beat ultra dense des raves crades afin de privilégier les aplats de nappes digitales et les beats mécaniques de cliquetis numériques. Une collection de 4 morceaux comme autant de variations stylistique encore disciplinée mais inspirée.

vendredi 13 juillet 2012

EL-P - Cancer 4 Cure

Jaime fonce, toujours fier, les lunettes bien chaussées sur son groin, la casquette toujours posé avec nonchalance et élégance toute New Yorkaise, inclinée, sur le point de chuter. Le mec le sait, il en a un peu chié pour retrouver la magie de son Cold Vein quand il a fait croire à ce type d'Atlanta qu'il allait pouvoir lui produire correctement son disque. C'était un mensonge. Parce que Jaime est un mec malin, il a gardé ses meilleurs recettes pour ses propres publications. Sur sa voiture volante avec les jantes parallèles au bitume, il fend l'air, secouant la tête en se passant un vieux disque de Mantronix. Puis il veut faire le point et s'enquille ses derniers beats, fraichement agrémenté de ses enregistrements vocaux, réalisés avec son armée de nouveaux potes, notamment ce type d'Atlanta qu'il a entubé. Il reçoit un coup de fil d'Aesop Rock juste avant d'enfourner le CD dans le lecteur de son véhicule mais ne décroche pas: après tout, il est en train de conduire. Déjà que ça le fait souffrir de prendre les appels de son pote Justin, il ne va quand même pas commencer à causer à tous ses frères qui ont décidé de raccrocher quelques temps avant de remettre ça. Merde. Melline grille un feu: il avait oublié la beigne qu'il pose dès le début du disque, avec son entrée presque big beat (de quoi ??) genre guerre-feu-village après avoir caler le "storm the studio" qu'il avait entendu chez Dangers. Il est fier et il a de quoi. Il se dit qu'aucun groupe de rock, même ses potes de Mars Volta ne sont capable de poser une intro de disque aussi efficace aujourd'hui. D'ailleurs il a demandé au mec qui tapait sur les claviers, fraichement libéré de la folie du duo Rodriguez/Bixler-Zavala de faire un petit truc vers la fin de son morceau. Il aimerait se jeter des fleurs mais ça risque d'en foutre plein la banquette arrière. Il sait que si des flics le voient passer à cette vitesse dans ce coin, son permis saute. Mais il s'enflamme, content de son travail qui hurle dans la sono de son bolide. Il se surprend tout de même a avoir viré toute forme de subtilité qu'il avait encore pu laisser trainer çà et là. Il arrive à son 8ème morceau, l'impression que sa voiture volante est désormais un vaisseau que rien n'arrête, capable de traverser toutes les galaxies connues en 49 minutes et 12 secondes. Les kicks sont tellement nerveux qu'il commence à sentir la fatigue dans ses oreilles. Heureusement, il sait que vers la fin, il a invité un pote à couiner, genre "comme une pause". Il a déjà joué ce morceau avec ses potes sur un plateau télé et le résultat est sans appel: depuis qu'il ne fabrique plus tout ça avec son seul séquenceur, ses prestations ont l'air d'un truc hyper chiadé et orchestré. Oui, avec ses prods un rien fatigante, de boom boom écrasant et de synthé de l'espace,  tous ses potes qui font semblant de jouer un intrument, El-P a finalement réussi ce truc qu'il avait entreprit il y a déjà 10 ans avec "Fan Dam": faire du rock sans en avoir l'air. Sauf que Jaime redescend. Il n'est sur aucune autoroute galactique,  il est dans sa chambre et ce truc qui fume dans sa main est légèrement trop puissant pour lui.

jeudi 12 juillet 2012

COMITY - The journey is over now

J'ai jamais saisi pourquoi Comity générait deux types de réactions aussi distincts- soit les gens adorent, soit les gens méprisent la formation parisienne. Que le mec qui n'écoute pas ce genre de bruits orchestrés ne soit pas sensible aux compositions des gars, je peux comprendre. Mais des types qui s'ingurgitent du Neurosis en boucle, du Thou, du Dillinger sans se rendre compte qu'ils sont pris pour des idiots ("hey mec, j'ai changé une note sur un vieux morceau, on en fait un album ?") et s'offrent le luxe de mépriser Comity, oui, il y a un truc qui m'échappe. Pour une simple et bonne raison: Comity est un des rares groupes à avoir, tout simplement, des idées. Certes, c'est peut-être plus un groupe de musique pour musiciens me rétorquerez vous et vous n'aurez probablement pas tort. Mais quelle tristesse de voir donc un groupe qui s'acharne à créer des choses un peu ambitieuses, avec des références autre que Cioran/Nietzsche/Fight Club, cherchant à stimuler leur auditoire, tel un Kubrick hystérique, gavant sa musique, ses visuels et ses textes de références, d'éléments définitivement à part dans l'univers grosse guitare/crâne/pas content. La preuve absolu c'est que Comity est peut-être le seul groupe français à avoir fait des petits depuis Kickback et avec Blut Aus Nord (sur l'ancien label de ces derniers d'ailleurs).

Alors oui, l'ensemble des chroniques pour ce petit dernier (gatefold LP+CD joliment publié par Throatruiner Rds, activiste passionné, appliqué et dévoué) sont dans l'ensemble plutôt bonnes voir élogieuses. Et à vrai dire c'est justifié. Parce que Comity continue de faire sa bouillasse selon ses propres critères, en évoluant logiquement tout en restant reconnaissables. On remarquera quand même que l'audace du précédent disque s'est légèrement diluée, le groupe revenant vers des développements plus francs, où la tension est peut-être moins vénéneuse. Mais c'est largement contrasté par les quelques nouveautés intégrées dans le gouffre de chaos sonore ambiant. Premier élément, l'apport d'autres voix. Thomas n'est plus seul à gueuler dans le groupe, il se fait épauler par ses guitaristes de camarades. De fait, Comity reste extrêmement verbeux, bavard, et l'apport d'autres voix renforcent cet aspect, en plus d'offrir des voix moins singulières- désolé du rapprochement mais oui, ça me fait davantage songer aux trucs type Hydrahead maintenant comme Old Man Gloom/Zozobra. Puis c'est l'apport d'une guitare slide qui se distingue. Les deux guitaristes sont loin d'être manchots ou de jouer du post-hardcore, remettant en jeux les logiques de l'utilisation de la guitare dans leur domaine. Ils ont par exemple depuis longtemps cessé de miser sur les distortions excessives, préférant des saturations légères, ne mettant plus le son de la guitare au centre de la composition, mais en privilégiant le jeu de celle-ci. Subtile nuance, offrant au son un aspect légèrement blues (non, il n'est pas question d'affiliation avec le blues ici- ça ne joue pas comme Morello mais comme Fripp), renforcé par la slide. Mais ça tricotte toujours bien, riffant avec intelligence: contre temps, question/réponse, pause, arpèges, les 6 cordes sont reines chez Comity et elle sont traitées avec amour. Et puis au milieu du disque, un morceau (finalement court) très calme, mais à la lourdeur palpable, tout en guitares acoustiques, traversé de bruits blancs et de parasites, et impérialement mené par une batterie au son profond et imposant. Pourtant, on se répète, mais Comity demeure ce groupe si caractéristique, on reconnait ses élans pithiatiques, ses cassures délicates. Mais toujours audacieux, aventureux même.

mercredi 11 juillet 2012

JK FLESH - Posthuman

Ici on est pas méchant, ni compliqué. Un peut stupide même. On aime bien quand Broadrick piétine avec vigueur ce qu'il met en place depuis (trop) longtemps avec Jesu, à savoir un truc un peu chialeux, un peu pénible, et revient vers des choses soit totalement morte (Final) soit complètement belliqueuse. Seconde option donc pour ce JK Flesh, album planqué sous le pseudo que Broadrick utilisait au sein de Techno Animal. Et justement, de Techno Animal il est directement question, puisqu'entre le nom du projet et l'origine (visiblement) des esquisses de l'album, c'est bien du temps du duo Flesh/K-Mart qu'il faut revenir. Justin a finalement déterré les démos et idées qu'il avait alors accumulé pour un hypothétique successeur à Brotherhood of the Bomb (ultime album de 2001) probablement pour parfaire la lancée du 12" Seventh Heaven publié l'an dernier et signé Pale Sketcher. Broadrick se remet en solo sur un projet électronique, avec des envies, et celle de se rapprocher du duo qu'il formait avec Martin en évidence. Mêmes lignes de basses distordues et granuleuse, mêmes empilement de couches, mêmes rythmes écrasants, mêmes dissonnances aériennes. Posthuman, le morceau, se lézarde d'arpèges synthétiques progressifs, comme sur les longs développements de Re-Entry. Earthmover ressemble à une chute de Brotherhood of the Bomb, mais la voix n'est pas ici celle d'un prestigieux MC. Broadrick a aussi écouté de la musique depuis tout ce temps, et le dubstep a visiblement eu son impact-lui qui revendique surtout l'amour de la drum'n'bass. Idle Hands se construit sur un beat syncopé typique. Posthuman n'est pas seulement le nouveau disque de Broadrick se rapprochant le plus de TA, mais aussi de Godflesh. La guitare est omniprésente, parfois totalement méconnaissable, enfouie dans le mix. Mais toujours là. D'ailleurs les concerts que Broadrick a donné avec ce projet ressemblent plus à un Godflesh solo qu'autre chose. Si certaines notes, harmoniques et larsens font songer à "Us and them" ou "Pure", le travail tout en ambiances retenues fait aussi écho à la partition de Broadrick sur "Bad Blood" et "Under The Skin" d'Ice. JK Flesh fait office de compilation, tant il fait appel à de nombreux autres projets antérieurs, et propose depuis presque 10 ans le premier album vraiment excitant du bonhomme de bout en bout, en forme de bilan qui peut-être va déboucher sur une suite, si ce n'est sur une nouvelle étape dans la discographie de Broadrick.

jeudi 5 juillet 2012

DEATH GRIPS - The money store

Le trio de Sacto se retrouve dans le même cas que Tyler l'an dernier: coiffé au poteau. Quand Goblin sortait, l'album décevait forcément de par sa longueur excessive et le manque de fraicheur suite à l'album dispo en téléchargement gratuit de l'année d'avant. Mais de l'autre côté, un petit groupe, un trio californien créait la surprise avec une mixtape (enfin en émettant l'hypothèse que ce terme ait encore un sens- on parle ici de mp3) faisant l'unanimité - enfin chez ceux aptes à s'enquiller les beuglements bovins du psychopathe sur samples de hardcore et beats électro simplissimes et teigneux... c'esst à dire pas chez tout le monde non plus. Death Grips donc après avoir surpris tout son monde promet deux albums pour 2012 et le premier des deux à peine sorti que le groupe se prend une volée de bois vert par une large partie de sa potentielle audience. Mais y a quoi en fait sur ce disque ?
Déjà, saluons tout de même les deux coups marketing que Death grips- tout comme Odd Future- ont réussi à imposer: une promo basé sur des clips fait dans le garage avec des budgets dérisoirs, un matraquage web malin et une promo basé sur le bouche à oreille. Death Grips reste fidèle à sa marque de fabrique malgré la signature chez Sony/Epic. Hein ? Epic qu'on pensait crevé depuis Korn publie donc sur une major un projet aussi crade et boiteux que Death Grips - le boss de Sony leur racontant que leur son lui rappelle Witney Houston (pour l'impact). Les trois mecs remixent Björk, sont vénérés par le-webzine-qui-porte-le-même-nom-qu'un-disque -de-Clutch, bref, ils sont partout et bien intégrés dans le jeu. La bonne blague. Bon, on saluera pas l'annulation de leur tournée ce printemps en laissant tout le monde (orga) dans la merde sans explications. Premier véritable album, The Money Store fait suite à Exmilitary, et en est logiquement la continuation. Certains ont remarqué moins de samples, on dira surtout qu'il n'y a pas de samples de rock cette fois. Sinon c'est la suite exact: de l'électronique agressive, qualifié de hip hop qui n'en est franchement pas, mené par un batteur qui ne joue pas de batterie (concept) et surtout incarné par une vitrine beuglante et baveuse, MC Ride. MC est ici donc à considérer dans son sens premier: le mec n'est pas un rappeur, il éructe ses paroles jusqu'à l'essoufflement, plus proche de la performance punk que d'un truc se rapprochant de près ou de loin du rap. On songe plus souvent à GG Allin, à Rollins qu'à Q-Tip (exemple de mauvaise foi). Ou à ODB. A la rigueur. En somme on est dans un hip hop dans le sens Bambataa-esque: on fait avec n'importe quoi. Et c'est exactement ça, au résultat: il se passe n'importe quoi.
Si le disque prend cher, c'est parce qu'à vouloir être usant, il part dans tous les sens, allant chercher les pires idées possibles et imaginables. Hustle Bones joue avec la limite du bon goût en propulsant l'auditeur dans un délire de gabber à la yaourtière, comme si un rescapé de Bum Fight vous hurlait dessus, perdu dans une salle d'arcade un soir de fête en plein Akihabara. Punk Weight joue sur le sample usant de voix pitché, tic et tac nucléaire et hystérique. Mais sur Lost Boys on tombe dans le son pesant de machines aux nappes dégradées et ondulantes. The Fever fait penser à un piège audio dans une rampe de lancement type "rollercoaster", et on arrive à trouver le titre entraînant un peu pute I've Seen Footage plutôt bien branlé avec son aspect un peu crétin et probablement imbibé. Mais que ce soit dans les réussites, les étalages mauvais goût ou dans l'échec totale Death grips arrive à rester toujours dans une urgence qui rend le disque, bien que perpétuellement agressif et débile, toujours concis.

mercredi 4 juillet 2012

KILLER MIKE- R.A.P. music

Oui mais non. Killer Mike est un ancien de la galaxie Outkast, c'est à dire un type d' Atlanta, jusque là assez discret voir anecdotique malgré, visiblement, des prises de bec avec son ancien posse. De là, le type se dégote le meilleur pote possible et imaginable: Jaime Meline, AKA El-P, le valeureux producteur/rappeur/vitrine New Yorkais qu'on a connu bien plus inspiré. Coup sur coup, Jaime assure l'intégralité de la production de ce nouvel album et signe son nouveau LP- Cancer 4 Cure. On avait de quoi s'enthousiasmer: le dernier album dont Meline s'est occupé intégralement (et sur lequel il ne rappe pas, nuance importante) s'appelle The Cold Vein, un des albums les plus importants et réussis du hip hop indépendant, signé Cannibal Ox (on a simplement causé du split avec Co Flow dans ces pages) il y a ... 11 ans, déjà. Manque de chance, Meline ne retrouve pas la superbe de son mythique essai de 2001, et n'a pas su non plus refourguer à Killer Mike la folie, la densité, la créativité des beats qu'il se concocte pour lui en solo. Une douzaine de titres produit sans trop de conviction ni de génie. Efficace, au demeurant, le disque figure en bonne position dans les prévisions type "meilleur disque hip hop de l'année". Mais en fait il n'y a pas grand chose de remarquable ici qui ne soit présent ailleurs et en mieux. Tout sonne laptop, propre, parfois un peu gros- l'artisanat de Cold Vein semble avoir complètement disparu au profit d'une prod bien grasse mais à qui il manque un peu de substance organique, si ce n'est d'âme. Vu que Mike a une voix passe partout et un flow ni excellent ni minable, on remarque à peine ce qu'on entend. Mais c'est vraiment la production, peut-être sur-estimé en amont, qui déçoit. El-P produit comme un Rick Rubin des années 80, avec le génie et la fraicheur en moins. Tous les beats sont électronique, un peu plastique, sans vie, sans groove. Des simulations de 808, 909 et consorts, pas de samples génialement dégotés, pas de coups de génie côté claviers. Au milieu de quelques beats compacteur de cortex, on décèle des tentatives de morceaux plus mélancolique, mais un peu foireux, comme le triste Willie Buck Sherwood qui se chante sans conviction, ou Ghetto Gospel, mélodieux sans y croire. On retiendra tout de même le clip promo, hommage à Drive un peu mongolo et peut-être intentionnellement choquant pour les moins de 8 ans.

mardi 3 juillet 2012

EMPTYSET- Medium

Emptyset a ce truc fascinant, ce parcours singulier qui a vu le duo créer ce que peu avait osé jusque là. Deux types, de Bristol, passionné de dance music (au sens noble) et de bruit. Rares sont les formations à avoir poussé le vice jusqu'au bout, annihilant totalement l'aspect dancefloor de sa musique pour ne laisser subsister au final que le bruit,  après avoir brisé et balayé le potentiel dansant. L'équation a fonctionné parfaitement sur l'excellent Demiurge, un album obsédant, minimal et impeccablement mené de bout en bout. Les deux avaient même eu l'idée de pousser l'affiliation techno jusqu'à inviter Cornelius Harris de l'écurie Underground Resistance venir marmonner des phrases en hommage à Aleister Crowley-pour un morceau magistral. La collision des deux univers avait fonctionné, mais ce Medium laisse un peu perplexe. Le mystique a voulu prendre le dessus sur le reste et on est quelque peu déçu devant le résultat. Pas vraiment de surprise sur les 5 morceaux de ce nouvel EP. Ginzburg et Purgas se sont enfermés dans un manoir anglais pour produire Medium. La démarche s'apparente désormais bien plus à la recherche d'un Sunn O))) qu'à la moindre formation club. Mais si Demiurge  était passionant, il manque à Medium un petit quelque chose, peut-être un peu de surprise pour vraiment être prenant comme son prédécesseur. La première face semble hésiter à démarrer et s'achève bien rapidement. De l'autre côté, on se retrouve en admiration devant Interstice, au kick lent, régulier, lacéré d'ondulations évolutives de bruit blanc, avant de retomber sur un plus traditionnel (si jamais cela pouvait dire quelque chose) Divide. Au milieu de cette démonstration d'orchestration des masses et bruits, le silence semble devenir de plus en plus un élément constituant du son Emptyset-peut être une piste pour la suite, en attendant l'album définitivement drone ou noise.

lundi 2 juillet 2012

BLACK RAIN - Now I'm Just a Number: Soundtracks 1994-95

Le dubstep, quoi qu'on en dise, aura eu au moins un mérite: celui de ramener un peu de méchanceté dans la musique électronique. On l'avait déjà envisagé lorsque Shackleton et son pote Applebim sortaient la dernière compilation Skull Disco, nous remémorant les travaux déviants de quelques artisans sonores belliqueux des années 90. Le lien avec le dubstep, loin et peu évident: une prédominance des basses et des rythmes obsédant refusant pour autant le kick systématique du 4/4. Skull Disco dessinait tranquillement une musique qui regardait sur les côtés, se voulant aussi bien essentielle pour les clubs que pour les diggers en quête d'un héritier de Coil ou ce genre de formation, où le sound design réfléchi pouvait aussi prendre le dessus sur le rythme. En quelques années, c'est toute une frange qui met la déconne, l'autotune ou le fluo de côté qui se manifeste, reprenant le flambeau de Scorn, Autechre, Muslimgauze, Kevin Martin, de Meat Beat Manifesto, de Laswell (inspiré), DJ Spooky, Panacea, Alec Empire, Porter Ricks, Maurizio, des compils Electric Ladyland, de Wordsound, de la musique industrielle qui ne se complaît pas uniquement dans le bruit ou la théâtralité glam du metal. Leurs noms: Demdike Stare, Raime, Vatican Shadow, Andy Stott, Kouhei Matsunaga, Regis, Actress, Shifted, Emptyset, Cut Hands, Shackleton (donc), et des écuries comme Modern Love, Raster Noton (logique), et Blackest Ever Black.
B.E.B. est la maison qui porte sérieusement le plus de projets actuellement excitants, sortant les disques obscurs de Raime ou vatican Shadow (on y reviendra), tenant un tumblr dans la plus grande tradition (c'est à dire une compilation d'images troublantes sans aucuns mots, au milieu d'annonces de soirées et de sorties vinyles) et remettant au goût du jour des sorties avortées et acclamées. Exemple donc avec ce Black Rain, lui aussi nécessitant une présentation. Issu de la foisonnante scène New Yorkaise des années 80 (no wave et consort, les débuts du hip hop...), Stuart Argabright s'écarte de son mythique projet Ike Yard à la fin de ladite décennie pour fonder Death Comet Crew avec Shinichi Shimokawa. Le duo se retrouve quelques temps plus tard autour du projet Black Rain (un quatuor dans un premier temps) pour lequel  ils s'engagent à réaliser la trame sonore du livre Neuromancer et du film Johnny Mnemonic, tous deux issus de l'esprit (fertile) de William Gibson. Seulement, une fois le boulot finit le film avec Keanu Reeves se passe de la partition du duo et les bandes sont oubliés. Défini par le groupe comme de la Biotechno ou du Post-Indus, la musique de Black Rain est glorieusement redécouverte aujourd'hui et trouve logiquement sa place au milieu du catalogue Blackest Ever Black. Lentes progressions rythmique, les morceaux de Black Rain dégagent sans aucune difficulté le climat SF typé année 80-90. Le travail sur les ambiances, le sound design élégant, peuvent faire songer à un Lustmord moins grandiloquent, et qui assume aussi un côté plus humain, notamment dû aux samples de voix lointains, confus. Le disque reste néanmoins très rythmique, comme de longs thèmes où les stridences diffuses se mèlent à un minimalisme sombre, et des percussions obsédantes. On sent cependant que le disque fait son âge: les presets de percussions issus des machines utilisées par le duo ne sonnent pas de première jeunesse et ne bénéficient pas du traitement vintage qui plairait aux obsédé rigoureux du son des vieilles machines analogiques. On est dans l'émulation parfois cheap de percussions traditionnelles, couplé aux beats de BaR- en cohérence avec le thème des travaux, en plein dans le numérique. Reste quand même un disque qui se découvre avec plaisir au milieu des autres sorties du label, et qui vient également donner une certaine idée de paternité à toutes ces formations. Black Rain s'exhibe au bon moment, et Blackest Ever Black publie un objet qui fait honneur au travail du duo.

mercredi 27 juin 2012

THE ROOTS- Zenith

L'équivalent contemporain de feu Lol et le groupe, sans DJ Abdel, a quitté quelques semaines Jimmy Fallon pour une tournée, histoire de défendre un peu le petit dernier Undun. On avait quitté les Roots plutôt déçus du dernier passage en ville, concert hommage avec les Last Poets il y a presque 2 ans, composé de longs jams nébuleux un poil chiant. Même si Undun nous a moins convaincu que How I got Over, on prend quand même la peine de payer son billet pour aller voir sur scène, dans leur propre configuration l'orchestre TV le plus classe du moment. Concert réconfortant donc, qui suit un show plutôt drôle et sympathique d'un ancien Saïan Supa Crew qui a permis de constater que lorsque le Zenith dégaine les caissons de basses ce n'est pas qu'à moitié qu'ils dégomment quelques cages thoraciques. Impressionnant. Derrière les Roots joueront moins lourd mais avec une maîtrise du show très américaine, qui rappelle un peu les prestations type NIN que l'on avait également évoqué. Sauf qu'avec une dose de  déconnade, de chorégraphie stupide et de groove surpuissant dans tous les sens, le constat final est sans comparaison. Malgré quelques longueurs, quelques solos qui auraient mérité d'être amputé, le Show du Fallon Orchestra associe joyeusement bordel organisé et spectacle rigoureux. De plus, on sait Questlove et son posse loyal, on apprécie donc logiquement l'ouverture du concert sur une reprise de "Paul Revere" sur l'instru de "She's Crafty"- ça ne sera d'ailleurs pas la seule dans ce foutoir totale, puisqu'on aura aussi droit à un "Love to Love You baby", un "Sweet Child O'Mine", "Jungle Boogie", et "Apache", entre autres.

mercredi 6 juin 2012

UNSANE & BIG BIZ- Glazart

Autant je crois être arrivé à saturation avec les Melvins, autant je ne suis pas sur un jour qu'il soit possible que je me lasse d'Unsane sur scène. Et pratiquement un an tout pile après leur dernier passage, j'y retourne avec grande joie pour prendre à peu de chose près le même type de correction. Mais avant ça la surprise: Big Business. Je n'ai jamais été hyper convaincu par le duo à géométrie variable (gné ?), mais ce soir, étonnament, je vais les trouver particulièrement efficace, voir même excellents. Accompagnés d'un guitariste que je n'identifie pas, le duo basse/batterie est arrivé à un niveau absolument fascinant sur scène. Jared Warren est un bassiste qui joue avec une souplesse et une dextérité remarquable. Alors qu'il pourrait  se contenter d'envoyer du riff épais sans se poser de questions, on observe que le type est quand même suffisamment abîmé du timbre pour se faire chier, malgré le volume excessif de son instrument et l'urgence du jeu implicite pour exécuter au mieux cette noise dansante, à incorporer tout un tas de subtilités dans ses lignes, type vibrato, glissements et autres. Mais surtout, c'est Coady Willis qui attire l'attention. Libéré des Melvins, son jeu dans Big Business est moins remarquable dans sa composition mais reste totalement improbable dans son exécution. Si les parties de batterie ne sont pas aussi folles que celles enfantées dans l'hémisphère de Crover, le marathon auquel se prête Willis est à la limite de l'écoeurement. A la fin de son set, on admire que le type ne se soit pas encore liquéfié grâce au mélange chaleur/gestuelle excessive, mais on reste admiratifs quand le type enchaîne avec le concert d'Unsane, remplaçant Mr Signorelli. Si Coady est un batteur très porté sur le roulement hystérique, il est tout même moins à l'aise avec le jeu plein de feeling du tatoueur New Yorkais (ou hôtelier Mexicain, au choix) bien qu'il soit très probablement meilleur batteur d'un point de vue purement technique. Particulièrement concentré et appliqué, il ne délivre pas le grain, le climat tribal des plans  originaux. Ceci dit, il excelle dans son rôle de dépanneur, et fait probablement office du meilleur batteur capable de remplacer Signorelli. Autour, les deux autres gars, Spencer et Curran, jouent un set puissant et teigneux, mené donc sans sourciller par la machine increvable qu'est Willis.  Basse qui ramone, voix qui s'égosille, guitare aux cordes déchirantes, 3 seaux de bave et 4 de sueur. Simplement, Unsane a été grand. Une fois de plus.

Ps: Un bonus 5.1 Thx sur l'extension vidéo que voici.

lundi 4 juin 2012

SHIT & SHINE, les Instants Chavirés.

Le Grand Larance Prix, Les Instants Chavirés... ça aurait pu être le nom d'un nouvel album. Mais non. Juste un lieu logique pour accueillir une formation hors norme. On se demande un moment si le Wire ne porte pas la poisse: après le faible attrait qu'a suscité la venue de Sensational qui avait fait l'objet d'une couverture du mythique magazine, c'est Shit and Shine, disque du mois de février dans la revue, qui peine à remplir la salle de Montreuil. Merde, tous les joyeux lurons qui ont dépensé presque 30€ pour les Melvins 4 jours plus tôt n'ont pas trouvé 10€ pour voir $&$ ? Il faut dire aussi que le public est beaucoup moins composé de t-shirts noirs qu'à la Grande Halle. Ceux qui nous suivent savent qu'on parle régulièrement du groupe fou de Craig Clouse, mais encore aucun report. Première fois donc qu'on peut voir le groupe sur scène et même si on a eu un peu peur d'assister à un set foutage de gueule, $&$ a été égal à lui-même, ou du moins logique quant on connait ses disques. Une heure de transe rythmique et de bruits générés uniquement via des machines (ils sont 3 préposés au poste), des effets et des batteries. Clouse se masque façon JokerS au début du second batou de Nolan, et s'essai à la batterie- de ce que j'avais vu jusque là de Shit and shine sur scène, il était plus souvent au clavier ou à la guitare- tout en triturant deux samplers desquels s'échappent les boucles servant de base aux déambulations sonores du quintet. En face de lui, un évadé de Todd frappe une batterie minimal mais relié aux effets assourdissant du lapin (cf. photo), également échappé de Todd. Le lapin, dont on ignore le nom, joue au King Tubby diabolique, et lorsqu'il ne tourne pas les potars de ses outils dans tous les sens, ne crie pas dans un micro, prend le temps de faire une sorte de danse, entre course sur place et twist en asile psychiatrique (pour vous faire une idée, regardez donc le petit bonus ici). Pas de guitares donc, et seulement 2 batteurs, mais plus d'un morceau (6, je crois), ce qui n'exclut pas le groupe de dessiner longuement, progressivement, cette ballade psychédélique hystérique où la distortion se mélange à l'absurdité la plus totale. On admire définitivement ce groupe.