vendredi 6 septembre 2013

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel

Un navire de pêche en haute mer. La nuit. Le vent. La tempête peut-être. La caméra qui fuit,  qui cherche, qui tourne, qui travaille. Un filet qui remonte des entrailles de l'océan, chargé d'un poisson que l'on va contempler agoniser longuement. Puis le travail, encore. Non pas celui du cinéaste, mais celui des pêcheurs. Mécanique, précis, violent, rapide. La longue séquence d'ouverture de Leviathan, quelques plans d'une caméra que l'on dirait posée sur l'épaule d'un marin, est somptueuse de fluidité et de témérité. Pas un commentaire, pas une parole discernable aux milieux des éclats de la mer et de la rouille qui se livrent une guerre qui s'annonce, tout au long du film, redoutable : l'homme, sa technologie, contre la nature et son irascible impétuosité. 

Le Leviathan est à la fois ce monstre marin tout droit sorti des profondeurs de la mythologie phénicienne et de la Bible, et ce livre de Hobbes qui discute la notion de pacte social, dans lequel il y fait le constat que l'homme, à l'état de nature, est un loup pour l'homme. Leviathan, le film, reprend ces deux aspects. Tout d'abord dans la dimension quasi monstrueuse qu'il donne à l'océan, à cette intense masse d'eau noire, presque insondable, toujours mystérieuse. Une nuit de vagues, vigoureuses, éclatées, martelant les corps comme l'acier. Le film se fait hobbésien lorsqu'il renverse le questionnement du philosophe anglais. L'homme, malgré sa technique, malgré son organisation en sociétés complexes, a-t-il véritablement vaincu sa nécessaire lutte pour la survie ? Et si jamais il était possible de répondre oui à cette question, désormais qu'il n'est plus un loup pour lui même, pour qui l'est-il devenu ? 

De toute évidence, l'une des puissances de Leviathan est de répondre non à la première question et de répondre la nature à la seconde. Ce qui revient à poser une question plus essentielle encore : quel lien l'homme a-t-il tissé avec celle qui assure sa survie et comment celle-ci le lui rend ? Sans équivoque, c'est bien la violence de cette relation que le film capte, avec maestria. Les deux réalisateurs mettent en place des dispositifs filmiques remarquables qui exploitent toutes les possibilités qu'offre le navire. De la caméra en plongée totale placée en haut du mat à celle agrippée au bout d'une corde et qui subit, au grès du chahut d'une mer déchaînée, quelques noyades impressionnantes, toutes ces installations servent à démonter les rapports âpres qu'entretiennent hommes et océan. Ces noyades justement, sont autant de subjuguants étouffements dont la répétition confine à l'hypnose. Tantôt sous l'eau, baigné dans les bruissements énervés de l'eau qui se heurte à la coque, tantôt dans l'air, aux côtés des mouettes et des goélands, ces charognards opportunistes et zélés qui, tels de mortuaires vautours, ne quittent jamais la sanglante trainée qui suit le chalutier. 

Sanglant. C'est une des caractéristiques physiques de cette relation. On l'aurait voulu charnelle, elle est un déchirement permanent. Leviathan donne à voir cette mer que l'on vide de ses entrailles, sans ménagement, par d'immenses sacs de poissons. Ces mêmes poissons que l'on dépèce, que l'on décapite et que l'on éventre, industriellement, sans âme. Et leur déchet que l'on remet à la mer. Voilà à quoi servent les installations de Castaing-Taylor et Paravel : à être au milieu des morts et de leurs débris. C'est ainsi lorsque la caméra est posée au milieu de la benne où se déverse les animaux, tanguant avec le bateau, se déplaçant au milieu des cadavres, filmant par hasard les derniers débattements d'un rouget qui succombe. C'est ainsi lorsque, plongée sous l'eau, à la sortie du déversoir, la caméra capte ce long filet rouge et chargé de morceaux d'animaux sans vie. Les visions sont hallucinantes, elles sont d'inlassables cris d'effroi. Mais dans le noir océan, nul cri ne perce. 

Il ne faut pas croire que cette relation violente soit à sens unique. A ce viol permanent, la mer tente de se venger. A l'usure. Castaing-Taylor et Paravel cherchent, sans trop forcer, les stigmates de cette guerre de survie de l'homme contre la nature, sur celui qui a soit disant cessé d'être un loup. Trois plans magnifiques donnent une idée de la rudesse de ce combat. Un long plan serré sur les yeux d'un matelot, rongés par la fatigue, creusés comme des falaises que l'eau ne cesserait de frapper. Des dizaines de rides qui sont autant de crevasses profondes où les flots se sont engouffrés. Un plan furtif, dans la cale, où une partie des marins ouvre les coquillages pour les conditionner à leur arrivée au port. Sur les bras de l'un d'eux, l'on aperçoit nombre de cicatrices. Enfin, un long plan fixe sur un marin en salle de repos qui regarde la télé. Au fur et à mesure, l'homme, visiblement éreinté, s'éteint, incline sa tête et s'endort. 

Leviathan est une épreuve aussi passionnante intellectuellement que physiquement. La violence, véritablement au centre du film, est ressentie au premier degré par le spectateur grâce aux dispositifs caméra dont j'ai déjà parlé, mais aussi par un travail sonore magistral. Le mixage nous plonge littéralement dans cet univers dézingué, où règne une terreur auditive qui s'infiltre jusque dans nos os. Des tintements métalliques aux bouillonnements marins, des hurlements d'oiseaux au fracas du vent, c'est tout un écosystème brutal et sauvage qui est ici mis en valeur. On en sort chaviré, comme frappé en pleine face, avec la certitude d'être encore des loups.

Etrange Festival 2013 - Première journée

C'est un rendez-vous traditionnel qu'on a plaisir à couvrir à BTN, le signe que la rentrée est là. Notre rentrée à nous en somme (du moins côté ciné, parce que niveau musique, y en a un qui n'a pas pris beaucoup de vacances...). S'est ouvert ce jeudi 5 septembre la 19e édition de l'Etrange Festival au Forum des Images, à Châtelet. Et pour ouvrir les festivités, une fois n'est pas coutume, j'ai séché le film d'ouverture du festival, le coréen The Agent, pour me ruer dans la salle 300 et jeter un oeil distrait à Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado, thriller israélien porté par l'excellent Tzahi Grad (Les Méduses, Tu n'aimeras point). 

Voilà un film dont je n'attendais rien, qui ne faisait même pas parti de ma sélection à la base et que j'ai coché par vanité, histoire de dire que cette année encore, j'avais explosé mon nombre de films vus à l'Etrange. Big Bad Wolves est pourtant assez déroutant : voilà un film qui traite de la pédophilie avec un sens de l'humour noir et du guignol qu'on n'associe jamais, mais alors jamais, à ce genre de sujets. La pédophilie, c'est toujours grave, toujours plombant et en général, ça donne lieu à de jolis vigilant bien réactionnaires ou à des revenge movies qui foncent tête baissée dans l'émotion grasse et l'outrance crasse. Big Bad Wolves propose une voie hasardeuse qui laisse le spectateur le cul entre deux chaises. D'un côté, un humour assez dévastateur qui a le dont de jouer à la fois sur les stéréotypes les plus ancrés de la communauté juive (la mère hyper protectrice par exemple) ; de l'autre, la mise à distance du sujet de fond (le meurtre d'une jeune fille par un pédophile). Les séquences de thriller succèdent à des scènes dignes de n'importe quel torture porn des années 2000, puis à des scènes cocasses dont le second degré intime un décalage plus que jubilatoire. Les dialogues sont particulièrement bien ciselés, et cela n'en est que plus délectable encore. 

Le hic, c'est que le scénario est un véritable entonnoir qui ne laisse place, ni réellement à la surprise, ni au suspens non plus. Si bien qu'il n'y a quasiment aucun doute quant à la nature du suspect qui se fait torturer dans cette cave. En s'enfermant dans ce huis-clos en sous-sol, le film met hors de toute considération les possibles échappatoires qui auraient pu nous mener en bateau jusqu'au dénouement. Une fin d'ailleurs bien abrupte, qui agit non comme un révélateur mais comme la confirmation de ce que nous savions déjà, neutralisant tout effet de surprise, toute sensation d'étouffement. Voici donc un thriller auquel on peut reprocher de nous avoir trop laissé respirer... 

Pas vraiment le temps de souffler. Vingt petites minutes de pause avant la prochaine séance, à peine le temps de retrouver dans la file d'attente Mélanie de zombiesworld.com, de prendre de brèves nouvelles (il s'est quand même passé un an depuis ce fast-food mexicain partagé avant un film... de zombies bien sûr !) et c'est déjà reparti pour un film d'animation... mexicain avec des zombies, justement ! 

El Santos vs la Tetona Mendoza d'Alejandro Lozano et Andrès Couturier était présenté comme une petite bombe mexicaine, confrontant un héros national, le catcheur El Santos, à la méchante Tetona, tout droit sortie de Faster Pussycat Kill Kill ou de Megavixens ! Ce n'est clairement pas un dessin animé pour les gamins. Tout orné de son interdiction au moins de 12 ans, cette adaptation d'un BD fameuse au Mexique lorgne bien plus vers l'univers graveleux de Crumb, des miches bien rondes et des gros nichons de feu Russ Meyer ou de la frivolité du Fritz le Chat de Bakshi (adaptation de Crumb, d'ailleurs).

L'ambiance complètement givrée d'El Santos tient la moitié du film. Le générique est assez fabuleux et annonce parfaitement ce qui attend le spectateur : de la merde (un petit bout de merde qui porte la voix de Guillermo del Toro...), des seins, des zombies et des références. De Rocky à Orange Mécanique en passant par American History X, El Santos étale sa culture cinéphilique sans grandiloquence mais plutôt avec astuce et avec un humour ravageur, loufoque et très régressif. Seulement, le film ne tient pas la distance sur la longueur et une grande lassitude s'installe. La séquence en noir et blanc qui rejoue les perquisitions nazis avec un semblant de fun à la Inglorious Basterds marque sérieusement le pas, d'autant qu'on a du mal à comprendre pourquoi cette référence vient s'insérer ici. 

A vrai dire, l'effacement des zombies durant la seconde moitié de l'intrigue nuit terriblement à la cohérence du film et nous plonge dans un ennui qui devient embarrassant. Et c'est très dommage, car dans un format plus court d'une demie heure, El Santos aurait véritablement été la petite bombe qu'on nous promettait ! Reste de jubilatoires giclées de sang, un mauvais goût excitant et une imagination sans borne dès qu'il s'agit de partir en couille. C'est déjà pas mal !

Etrangement au sortir de la salle on ne croise personne de The Agent. Les horaires sont mal foutus, j'aurais bien voulu savoir ce qu'il en était avant d'aller le voir samedi... Bref, on papote cinq minutes du film avec d'autres blogueurs, puis on parle cuisine (quand un pédé et une lesbienne parle de comment cuisiner des gnocci à la poêle, c'est fabuleux...) avant de se quitter. On se retrouvera pour A Little Bit Zombie samedi 14 ! 

Un coup de fil à Lionel pour son anniversaire, une pana cotta pas terrible avalée en trois minutes, un nuts dans la poche et on repioche en salle 300 pour Murder Party, le premier film de Jeremy Saulnier, daté de 2007. Petite charge bêtasse contre le monde de l'art, Murder Party est un film fauché fait entre amis une semaine de vacances. Ca n'enlève rien à certaines de ses séquences, qui ont leur charme, à un certain humour qui peut fonctionner, au talent de son metteur en scène qui, sans moyen, a fait des choses pas dégueu (tout en abusant un peu trop des possibilités offertes par le steadycam...). Mais le film est chiant et bavard. Avant de péter les plombs dans un final ultra sanglant, ses personnages ultra stéréotypés papotent, baisent dans un cabanon (mais on ne voit rien...) et se chipouillent sous l'égide d'un "artiste" un peu plus charismatique que les autres. Cette logorrhée semble ne jamais en finir et s'avère d'une vacuité sans fond. Elle ne nous apprend rien sur les personnages, ne fait pas avancer l'intrigue (il n'y a quasiment pas d'intrigue), n'est même pas drôle non plus. Bref, ce film présenté dans la catégorie "Les pépites de l'Etrange" a quelque peu usurpé ce prestigieux statut. Et la présence de son réalisateur dans la salle n'a pas dissipé ma circonspection... 

La soirée s'achève en queue de poisson, sur un "massacre de bobos arty à la tronçonneuse" du pauvre (ouf !). Demain on remet le couvert : le très attendu Northwest, le nanar culte Starcrach, le nouveau Quentin Dupieux (avec Eric Judor et Marilyn Manson...) et V/H/S 2 pour clôturer un vendredi bien chargé... En attendant, j'ai bien mérité d'aller me coucher. 

mercredi 28 août 2013

TRICKY - False Idols

Rien compris. Que dalle. Rien du tout. Je reprends pour ceux qui suivent pas, au fond. Oui, vous deux là... Bon. En 2012, Thaws est d'une discrétion étonnante. Plus rien, pas un signal que dalle. Le dernier album en date est un bouse pop inoffensive qui n'a aucune saveur. Il fait néanmoins la couverture d'un nouveau magazine fort soigné et prometteur, Matter, où entre moult clichés mode, il cause d'un album sombre que le type venu l'interviewer concède ne ressembler en rien à ce que le kid a produit ces derniers temps. L'histoire, on ne va pas te la refaire : ici on fait partie des gens qui continuent de jeter une oreille systématiquement, par politesse, mais on sait bien que Tricky c'est une affaire plié depuis 99. Bref, on tique. Bêtement. Mi 2013, voilà enfin que l'album se précise et se pointe. Et là gros engouement. On parle d'un Maxinquaye 2, de son meilleur album depuis 15 ans, d'un retour aux sources avec le son d'aujourd'hui. En promo, à sa grande habitude, le type nous sort que ses deux LP précédents étaient là pour payer les factures et qu'il se rend compte aujourd'hui qu'ils n'étaient pas bons (et il la refera). Sauf que Knowle West Boy, son album retour après un silence inexplicable de 5 ans à l'époque est bien plus consistant que ce nouveau disque. Ici, un gros bloc mal gaulé, qui ne reprend en RIEN le mythique premier enregistrement, ni cette science du rythme concassé ni cette obsession pour les ambiances les plus oppressantes. Pas mauvais, pour de la variété. Mid tempo tout le long, on n'est jamais surpris. Des plans à sauver il y en a, comme ce début presque digne de Coil en intro de Tribal Drum, où ce Valentine qui fait illusion du début à la fin. On est même plutôt emballé par le très lourd Does It avec sa basse poisseuse et ses handclaps. Le reste ? Du danger pour la matinale de France Inter. Et encore. On est même interloqué par la Chinese Interlude, risible démo Bontempi. Par rapport à la promesse, la chute est rude. On a rien compris. Que dalle. Rien du tout.

lundi 26 août 2013

BROADCAST - Berberian Sound Studio

Mine de rien, les plus gros calibres de Warp (reste encore Afx et LFO, soit deux fantasmes absolus pour moult fanatiques) auront dégainé un album cette année. Autechre avec son rythme régulier n'a pas surpris grand monde; on ne peut en dire autant de Boards Of Canada, longuement attendu. Beaucoup plus étonnant donc, que ce nouveau disque de Broadcast puisque le groupe n'existe plus suite à la disparition de sa voix, Trish Keenan. D'ailleurs le "retour" de Broadcast prend les allures logique d'un groupe qui n'existe plus : la voix disparue est totalement absente et la musique est celle d'une bande originale pour un film indépendant, Berberian Sound Studio, qui cause d'un sound designer anglais devant aller besogner en Italie pour un film glauque avec le savoir faire de la BBC, présenté l'an dernier à L'étrange Festival (que notre collègue ne nous a pas présenté, lui). Composé alors typiquement de sonorités électroniques, d'échos, de modulation en anneau et de claviers vintage, le son se mèle aux mélodies et climats des films Italiens - giallo. Une quarantaine de vignettes sonores chaudes et effrayantes, comme autant de sonorités fantomatiques qui font aussi bien écho au sujet de l'exercice qu'à la situation de Broadcast actuellement. Entre clavecins et flutiaux, choeurs et hurlements, ce sont les rythmes rares et les épais oscillateurs analogiques qui mènent et donne son identité au projet. Angoissant et enivrant en même temps, le thème se fond à merveille avec le psychédélisme pastel traditionnel du duo.

vendredi 23 août 2013

THE ASPHODELLS - Ruled by passion destroyed by lust

Bateau garé en double file, je descend dans la cave de mon club préféré. Veston mal placé, moustache peignée rapidement, la graisse de mes cheveux encore suintante, prêt pour aller danser un jerk nocturne sans fin. Je regarde l'heure. Ma montre à gousset indique que la nuit est déjà bien avancée. Entre rassemblement de poivrots habitués au lieu et gitans en recherche de conflit, le club est bondé d'ondes négatives. Pas grave. Les basses sournoises sont relativement tranquilles mais font leur effet, le bas ventre est secoué chez l'ensemble de mes confrères. L'alcool a fait le reste : personne ne se rend compte du son extrêmement fort du melodica qui se débat derrière. Coup de rasoir sur la mousse de la première pinte, on enfourne rapidement. On reste concentré sur le rythme. C'est l'hypnose et ça ne fait que commencer. Guidé par la passion. C'est certain. Deuxième godet et mon froc en velours, bien qu'ample, ne cache plus que mon genoux ne résiste plus à ses roulements de 808 intempestifs. Troisième godet et le ton monte. Le type qui s'acharne sur sa guitare n'a pas changé les cordes depuis une éternité. Complètement rouillé, le garçon risque le tétanos à chaque nouvelle note. Nouveau breuvage. J'ai arrêté de compter. Je ne vois définitivement plus clair et la fille qui joue au strip burlesque est fusillée des oreilles par une montée de moog fulgurante. Elle ne s'en remettra pas. La chute inévitable. Le ton monte entre les gitans et les types qui tiennent les murs, rivalisant du point de vue du taux d'alcoolémie. Les coups sont imprécis mais efficaces. Du sang. Le type qui marmonne des trucs au micro, avec son accent à couper au couteau ne s'arrête pas pour autant. Une nappe de Prophet inonde la salle. Bagarre totale. Le jerk incessant doit pourtant cesser. Je remets mon veston et j'embarque au passage la fille au sol. Direction mon bateau. Ruiné par la luxure.

jeudi 22 août 2013

GHOSTFACE KILLAH & ADRIAN YOUNGE - Twelve Reasons To Die

Si certains estiment que le WU publient des albums de plus en plus faible (du moins largement incomparable avec l'âge d'or du posse), d'autre voient chez Ghostface Killah, le prolifique, le seul aujourd'hui apte à assumer le poids et l'héritage du collectif via ses solos. Et si on demeure toujours loin du fameux et classique "Iron Man", ce nouvel album est peut-être celui qui, oui, en effet, fait perdurer un peu plus et avec vigueur l'aura du Wu. Alors non, on ne considère pas ce nouvel album comme "un disque de plus". Celui-ci a du grain et du caractère. Derrière son visuel très horrorcore faussement vintage, le MC s'associe à Adrian Younge pour balancer un album à la production mat, loin des sons clinquants et précis actuels. Pas (ou peu) de samples et de machines là dedans. Des batteries amples et vives, des basses modestes, des guitares passées au trémolo obsédant et des claviers type Hammond ou Wurlitzer pour habiller l'ensemble. Une odeur de soul se dégage du truc, efficace et charnue. Avec un esprit snuff Tanrantinesque (facile), GFK et Younge dégagent sur cet album une sorte d'esprit qu'on trouve assez proche, finalement, du Enter the 37th Chamber du collectif El Michels Affair, qui ré-interprétait le premier LP du Wu Tang. On boucle la boucle, en somme.

mercredi 21 août 2013

RETOX - YPLL

L'autre jour je suis tombé sur un article qui se foutait de la trogne du label Epitaph et de ses signatures ridicules, voir complètement vulgaires - comme Falling In Reverse si vous êtes curieux. Pourtant, Epitaph prenait déjà cher il y a 15 ans quand Snot leur dédicassait une chanson ("Mr Brett"). D'autre part, si Epitaph est en effet plutôt marrant à signer des groupes de merde, il reste parfois pertinent, en assurant toujours les sorties de Converge ou en co-signant ce nouveau disque de Retox (avec Three One G). Second album (?) pour le quatuor punk hardcore, et on retrouve la même mixture que sur l'expéditif premier enregistrement. Du punk vorace, qui enquille les riffs sans difficultés sur des morceaux concis. Plus urbain, plus terre à terre que Locust (Gabe Serbian n'est plus de la partie), la distinction entre les deux entités se creusent définitivement. Même si les plans de guitares ont tendances à aller utiliser de la whammy dans tous les sens pour aller chercher ce côté un peu plus étrange, moins classique, on reste loin du spazz SF dégénéré de "l'autre" groupe de Pearson. Et ses effets semblent renforcés à la moitié du disque par des morceaux peut-être plus post punk, en tout cas plus marquant. Dès "Soviet Reunion" on passe du côté vraiment méchant du disque. Les hymnes deviennent addictifs, les morceaux passent du statut "efficace" à "obsédant". "Greasy Psalms" et sa guitare tout en montée arrive sur un riff épique. Et jusqu'à la fin ça débande plus, empilement de moments de bravoure. Pochette magnifique, morceaux mémorables, durée idéale : grand disque de punk.

mardi 20 août 2013

KANYE WEST - Yeezus

Lorsque Beyond The Noize s'est lancé il y a un peu plus de 5 ans maintenant, je n'aurais jamais cru que je parlerais d'une poignée de truc, et Kanye West en faisait précisément parti. Les autres, on verra plus tard- si c'est pas déjà fait. Mais là, inévitable. Le contexte aide aussi.

Imagine qu'en 83, après avoir vendu des tonnes de Thriller (et encore plus pour les décennies à venir) Michael Jackson envoyait ballader son producteur en lui disant "tu me fais chier Quincy avec la Motown, je veux faire du Throbbing Gristle !". Le parallèle peut sembler rapide mais quand le dernier album de Kanye est sorti, les rapprochements avec le mythique album de bambi ont été assez nombreux. De fait, tout le monde ou presque a déjà oublié le débordant My Beautiful Dark Twisted Fantasy, opulent et ambitieux précédent LP. Marre du marché ? En tout cas, ni la paire de fesses la plus célèbre des USA ni sa gestation n'ont donné envie à Kanye de faire un album calme et familiale, mais plutôt d'aller à l'exact contresens. Et niveau invité, le type n'a pas fait dans la légèreté. Daft Punk se pointe et se montre bien plus inspiré que sur son propre album (peut-être la meilleure blague de l'année au final), Evian Christ issu de l'écurie Tri Angle vient aussi mettre son grain de sel, et au milieu de quelques anecdotiques français tendance, Rick Rubin est quelque part à la production, entre confident, inspecteur des travaux finis et manitou. Son nom, pas loin du logo Def Jam ramène quelques vieux souvenirs, entre Slayer et les Beastie Boys. Le visuel est à l'avenant, rappelant le premier LTNO ou le troisième Mos Def : conceptuellement inexistant.

Avec un impact un peu stérile, cet album est pourtant pas mal du tout. Il faut oublier les paroles et la réalisation (les interviews des participants sont délirants, racontant comment maman Kardashian vient parler Louboutin pendant que Kanye essai de mettre de l'ordre dans son palais Parisien pour y voir clair dans son manifeste du bruit), le vocoder et le 7è morceau, seul véritable tâche au projet. West demeure un MC classique qui a fait école (ie. tous les jeunes gaziers qui ont repris son flow vitreux et neurasthénique pour se lancer) mais capable d'aligner des phrases parmi les plus affligeantes au milieu de rhymes bancales. C'est purement le projet global et l'objet musical qui en ressort qu'il faut considérer. Et cet objet a pour mot d'ordre le chaos. Poli, on reste dans les beaux quartiers. Mais chaos tout de même. Entre ses sonorités dissonantes et ses riffs de claviers agressifs, ses beats typés Trap belliqueux, sa production dégueulasse avec des fréquences que le mastering n'a pas su gommer (attention vos enceintes, ça crépite une paire de fois) et ses samples placés n'importe comment, l'album est une sorte de bordel bien élevé et ramassé qui en quelques dizaines de minutes va prendre le temps d'imposer un Kanye West qu'on ne connaissait pas, teigneux. Pour les fanatiques de Death Grips, de Kevin Martin, de Saul Williams, de Food For Animals, de Company Flow, de Dälek, de Roll Deep ou pour les plus anciens de Mark Stewart, de Meat Beat Manifesto, tout ça aura un petit goût d'opportunisme. Mais vu le public de West, on peut se demander de quoi il s'agit vraiment. Pour ceux-là, voilà le truc le plus agressif qui arrivera dans leur Ipod cette année. Et donc, après ? Commercialement risqué (pourtant il cartonne), ce disque est-il une clé vers la suite, un écart isolé ou une excuse pour un album rédempteur à paraître d'ici deux ans ? 

dimanche 11 août 2013

CATHARSIS - Miroiterie

"Tu fais quoi ce soir ?" J'avais pas prévu de bouger, j'avais pourtant bien vu l'affiche circuler mais je sais pas... j'ai cru que c'était une tournée pour remplir le compte, que la motivation était pas vraiment là et puis Catharsis, pour moi, c'est surtout les extensions de CrimethInc et ses débats politiques sur les feu forums HxC, couplé à un groupe culte et intouchable, en haut, au même titre que Converge sans la gloire, et quelque part entre Kiss It Goodbye, Bloodlet et Turmoil. Bref, un truc d'initiés, et pas les plus jeunes, en plus. Force est de constater que le public hardcore se renouvelle peu. Ca ressemble à une sortie d'anciens combattants ce truc. J'aurais eu tort - de pas venir. Dans une miroiterie qui, comme chaque semaine, vit visiblement ses derniers instants, Catharsis (désolé pour les 2 autres groupes, mais j'ai vu le merch et trop de subversion tue la subversion : je vais bouffer) a pris de l'élan et a collé une double tarte en revers lifté en 35 minutes bien tassés. A la fin de la seconde mesure, le chanteur fan de Peter Tosh est dans la foule, le bassiste, d'un autre gabarit ne se privera pas non plus. Si Catharsis est une illustration vigoureuse de puissance, on reste complètement abasourdi par la force de son batteur. Si son kit fait songer à un joueur de prog ou de death, la technique du gentleman lui fait honneur. Roulements insensés, cassures millimétrées, rythme effréné, le type à une endurance et une technique de seigneur. Et si au bout de 35 minutes, on ne regrette pas la conclusion (qui aurait pu être largement amené plus tôt si tout le charabia politique, que les plus sévères jugeront naïf, avait été expédié), on pose le genoux devant tant d'énergie aussi bien distribuée.

Ps1 : Félicitations, une fois n'est pas coutume, à En Veux Tu En V'là !, organisation qui se bouge et qui propose plusieurs concerts par mois sans jamais excédé les 5 ou 6 € par concert !

Ps 2 : Je ne te fais pas l'affront de photos minables, même si je te laisse observer le superbe flyer en tissu violet/carton, alors va jeter un oeil chez cet artisan de l'objectif ici ! 

lundi 5 août 2013

CANNIBAL OX - Gotham

Si les années 90 demeurent aujourd'hui encore un coffre a chef d'oeuvre hip hop, les années 2000 se sont avérées bien plus radines en la matière. Aussi, si on en finit jamais de compter les chef d'oeuvres, toute chapelles et sous genre confondus, de la décennie clôturant le XXè siècle, les disques indispensables produits depuis 13 ans sont nettement moins nombreux. Pourtant, le millénaire s'est ouvert avec un des disques les plus incroyables, novateurs et influents - en théorie, ceci dit, car la vérité c'est que les suiveurs ont été peu nombreux. Tous ceux qui ont posé le diamant sur The Cold Vein savent à quel point ce disque est important, riche, puissant, profond et d'une qualité rare. Aussi, le groupe implosa avant d'enregistrer le moindre soupçon de suite et même si une reformation quelques temps plus tard semblait envisageable, le producteur dudit premier enregistrement clarifia les choses assez vite : El-P balança en interview que malgré toute la volonté derrière le projet, le futur de Cannibal Ox s'avérait difficilement envisageable, laissant les fanatiques en larme et devant se rabattre sur les albums solo de Vordul Mega et Vast Aire. Annonce de retour en 2012, concerts, kickstarter et single, voilà le truc on ne peut plus classique pour le retour d'un groupe dont la sortie d'un nouveau disque semblait plus tenir du rêve impossible pour quelques égarés que de la réalité. Trois morceaux, sans Jaime Meline, trop occupé à enregistrer et à trainer avec Killer Mike, c'est court mais raisonnable. Pochette affreuse (c'est l'histoire de Can Ox, pochette aussi moche que la musique est bonne) dans un 12" comprenant 6 morceaux (les instrus en face B) et peu de surprise. Climat lourd et futuriste, le propos reste sensiblement le même. Mais on apprécie d'entendre le duo ensemble, sur ce qu'on devine être la suite absolument logique de l'inépuisable Cold Vein. Gotham et ses choeurs type BO d'anticipation ramènent à une époque qui semble révolue. Gases in hell est un peu plus direct, brutal, mais se plante avec un refrain creux qui semble se chercher et son sampling moins délicat. Psalm 82 est plus mesquin, rampant, Mega et Air s'y répondant avec efficacité. Un titre clôturant un disque promettant de belles choses pour la suite, mais qui ne possède pas la force d'un "Iron Galaxy" ou d'un "F-Word".

samedi 27 juillet 2013

Pacific Rim de Guillermo del Toro

Parce que je suis aussi feignant que lui, je vais écrire autant de lignes que Guillermo del Toro en a rédigées pour le scénario de son nouveau film de science-fiction, Pacific Rim...

mardi 23 juillet 2013

KING MIDAS SOUND - Aroo

Sorti pour le Record Store Day, Aroo est le premier extrait de ce que l'on peut attendre d'un prochain King Midas Sound. L'annonce de la sortie de ce court 12" a d'ailleurs servi de prétexte à Ninja Tune pour officialiser la signature (c'était pourtant le projet initial lorsque le nom a commencé à circuler vers 2006-7) et annoncer qu'un second album était en préparation. Depuis, le groupe a enclenché les freins, Martin décidant de mettre un terme à son nouveau Bug avant tout autre chose.
Aroo - le disque - est surtout le témoignage de ce que le groupe est actuellement. Deux morceaux (dont un décliné en instrumentale) diamétralement opposés se répondent. Sur une première face, Aroo - le titre - est le morceau le plus vif et bruyant que KMS ait enregistré, mélange de boite à rythme martelante, de petites notes de xylophone électronique et de déflagration de bruit blanc sur la ligne de basse la plus rock que Martin ait produit depuis la fin de GOD. Kiki Hitomi gagne en charisme, en présence, passant de la collaboratrice discrète à une réelle incarnation vocale, à l'identité forte, puissante. Elle habite à merveille ce morceau qu'on se repasse comme un mantra qu'on aimerait plus long. Sur la face B, Funny Love prend l'exact contre-pied. C'est Roger Robinson qui mène le titre de sa voix singulière, féminine, totalement dénué de beat et se basant sur d'épaisses nappes gonflées de reverb qui évoquent facilement la clique Basic Channel. Funny Love sonne comme une superbe complainte mélancolique chantée dans une cité vide, aux pads résonnants comme autant de souffles s'engouffrant contre les vitres de batîments abandonnés. Après le morceau titre, c'est l'hydrocution sonique; un contraste fascinant.

lundi 1 juillet 2013

Man of Steel de Zack Snyder

Quelle lourde tâche que de ressusciter Superman après ce que Bryan Singer lui a infligé en 2006. Celui à qui l'on devait déjà les deux premiers X-Men (et qui va revenir aux affaires en 2014 avec le prochain volet de la saga) avait pondu une merde sans égale (tout ceux qui l'ont vu se souviennent des insupportables cabotinages de Kevin Spacey...), d'une béance intellectuelle remarquable, plombant la possibilité de tirer du comic une nouvelle saga. Car en plus d'être un navet de premier ordre, les résultats du films ne furent pas à la hauteur de l'investissement des studios (le film n'a même pas rapporté 400 millions de dollars à travers le monde pour un budget titanesque de 270 millions...). 

Voilà donc le projet repris en des mains plus fermes, celles de la clique Nolan, ce très cher Christopher se chargeant de superviser la production mais aussi le scénario, délaissant la réalisation à l'esthète Zack Snyder, dont la maîtrise technique sur Watchmen ou 300 avait fait sensation. On a presque ce qui se fait de mieux dans le blockbuster hollywoodien contemporain. Un maître auréolé du succès de sa trilogie Batman, accompagné de son scénariste sur la saga, David S. Goyer, et un réalisateur capable de proposer des performances visuelles sans commune mesure. Niveau casting, Brandon Routh a logiquement été prié d'aller reprendre quelques cours de comédie et c'est le sémillant Henry Cavill qui touche enfin le Graal, lui qui avait été pressenti pour tenir le rôle du superhéros dans le précédent opus (sans regrets aux vues du résultat...). 

L'objectif est ainsi clair dès le départ : récupérer une franchise, la débarrasser de ses oripeaux kitchs et la ramener dans une veine résolument réaliste, dans le sillage donc de ce qu'a pu faire Nolan avec la saga Batman. L'entreprise colle à notre époque : le refus de l'irréalisme, le refus du fantastique en cela qu'il est la construction d'un contre-monde, la volonté farouche d'être dans notre temps quite à faire de l'uchronie en permanence plutôt que de créer des univers parallèles détachés de toute temporalité. Au débarras les artefacts qui accompagnent le héros dans ses aventures livresques : pas de kryptonite, pas de Lex Luthor, pas de slip rouge et pas de collant... L'heure est à la combinaison moulante à fleur de couilles mais qui, justement, respire les bourses fumantes et ne laisse pas paraître un poil de féminité.

La semonce réaliste est à la fois scénaristique et esthétique. D'une part, D.S. Goyer (quand on pense que ce mec a écrit Dark City... pff...) s'acharne à insuffler une identité toute américaine à son personnage : clin d'oeil à l'histoire du Kansas, Kent pêcheur, Kent serveur, Kent ceci, Kent cela... C'est parfois à la limite du républicanisme le plus primaire, mais bon, il fallait faire de cet homme venu d'ailleurs un parfait souchien, parabole de la réussite du système d'immigration étatsuniens certainement (et dire que Cavill est anglais... trahison !)... 

D'autre part, on a de quoi s'étonner des partis pris esthétiques de Snyder. Alors qu'on frôle le baroque lorsqu'il s'agit de filmer la mort de Krypton, quelque part entre du sous Avatar et du Riddick arrangé au compositing (merci Thomas pour la comparaison), la moulinette s'emmêle et on oscille entre néo réalisme aronofskyien genre The Wrestler (lumière moins blanche quand même), parkinsonnisme incompréhensible façon Michael Bay, zoom intempestif à la sauce Bigelow et quasi-mysticisme pastel en mode Terrence Malick mineur. Farouchement pour le mélange des genres, là j'ai pas tout compris... 

M'enfin passons... L'esthétique, après tout, si elle manque de cohérence, si elle passe de Star Trek aux Démons du maïs en trois plans, ça n'empêche pas toujours de suivre ce qui se passe. Encore eut-il fallu qu'il se passe quelque chose. Car oui, 2h20 c'est long, c'est même une gageur lorsqu'on assiste à une explication de texte et à la négation en bonne et due forme du sous-texte. Horriblement explicatif, Man of Steel se perd dans des déballages longs et monotones qui tuent avec hardiesse le moindre sous-entendu. C'est une nouvelle forme de cinéma vérité : tout est expliqué dans les moindres détails, refusant le petit bout de chemin que Voltaire voulait laisser au lecteur (ici spectateur) pour qu'il puisse faire lui aussi oeuvre de réflexion/fiction. Il n'y a plus l'ombre d'un mystère : les explications données par Russel Crowe, celles données par Kevin Costner sont d'un ennui à crever tant le mythe est éculé et tant elles font miroir. Il y a une horrible et insoutenable envie de tout dire qui plombe chaque dialogue, qui ne nous laisse aucune place. 

Car entre ces scènes sans majesté, il y a d'ébouriffantes séquences d'action. Un matraquage virtuel de grande qualité mais qui donne un mal de crâne que vous ne souhaiteriez à personne. Une lobotomie dans les règles de l'art. Une enfilade de grands effets qui ne racontent, au final, rien, et qui ne font que remuer des plaies dont l'Amérique, avec un sens manifeste du masochisme, ne cesse de contempler : énième redite du 11 septembre avec tous ces avions qui viennent percuter des tours qui s'effondre dans Metropolis ; une petite tornade, à l'image de celles que les Etats-Unis ont connu ces dernières années, particulièrement violentes et ravageuses ; une plate-forme offshore qui part en fumée, rappelant là encore le drame Deepwater horizon dans le Golfe du Mexique... 

C'est barbant. D'autant plus que le scénario, cette trame de fond, fait étrangement écho avec un grandiloquent navet sorti il n'y a pas si longtemps. Thor, vous vous souvenez ? L'histoire d'un mec avec des super pouvoirs qui se retrouvent sur la Terre et que ses potes assez vilains viennent chercher en menaçant au passage de détruire notre planète... Bis repetitas : menace extraterrestre, risque éminent de destruction de la Terre, inlassables séquences d'action où nous n'existons pas... C'est pénible. On enchaîne ? 

jeudi 27 juin 2013

THE KNIFE - Shaking the habitual

Par où commencer ? Bien difficile d'appréhender un disque d'un groupe qui me laissait jusque là totalement froid, alors que les bons points s'accumulent dès le début. Un morceau brutal et incendiaire, sorte de Pansonic pop hardcore incroyable, présenté en avant goût avait convaincu le sceptique. J'avais, il faut dire, particulièrement croché sur Fever Ray. Curiosité poussée au maximum donc au moment où ce simple ou double album (triple vinyle) marque le retour du duo (frère & soeur) et lorsque le truc se présente, avec ses couleurs qui brûle les yeux et avec son look de comics indés dans le traitement - mettez n'importe qui au défi de fixer cette pochette sans pleurer. Dedans, une BD et des références à Fugazi, Foucault, Salt'n'Peppa... Et donc un double album, blindé jusqu'à la gueule, débordant, pourtant pas dans l'excès car les deux disques sont individuellement raisonnables.
Dès l'intro, c'est une taloche qui se pose vigoureusement dans les gencives. Ca ne sera pas la dernière. Avec ses lignes de synthés d'une pureté remarquable, ses rythmiques nerveuses et ses longueurs savantes, la voix de Karin Dreijer Andersson se dégage splendidement du concassage systématique des agressions audio d'Olof Dreijer. Full Of Fire, entièrement électronique est brutal et sec, s'étalant sur 9 minutes comme un signe clair à l'industrie du disque que les deux méprisent jovialement. Ca sera ça le single, et y aura de gros assaut d'oscillateurs distordus au milieu. Mais Shaking The Habitual n'est pas qu'un bloc teigneux. A Cherry On Top est typiquement un morceau prenant le contre-pied du précédent, tout en étant beaucoup plus perturbant et ample. Wrap Your Arms mélange d'énormes claviers et sonorités en tout genre à des rythmiques colossales, étouffantes mais totalement organique. Même constat sur Raging Lung, sublime morceau obsédant, collision à la production remarquable du son électronique et du rythme organique - ou du moins un mirage audio s'y rapprochant. Peu à jeter à vrai dire, même si il y a bel et bien un étron en fin d'album. Fracking Fluid Injection est hermétique et ressemble à un pur remplissage gênant où les voix jouent un jeu épuisant de question réponse avec les larsens de machines. 9 minutes éreintantes. On sera par contre captivé par le long morceau d'ambient dispo en bonus sur l'édition CD (et découpant l'album en deux parts distinctes en version double CD). Longue recherche de 20 minutes au milieu des fréquences et résonnances, un moyen audacieux de laisser une réelle respiration sans relâcher la pression, "Old Dreams..." est un exercice de style qui permet définitivement au groupe de se détacher d'une électronique capable de s'attirer les honneurs pop avec cet album dur, agressif, mais passionnant.

mercredi 26 juin 2013

PSYCHE/BFC - Elements 1989-1990

Psyche/BFC sont des alias de Carl Craig sur ses tous premiers projets qu'il avait pondu dans sa chambre il y a plus de 20 piges de cela. Les quelques disques sortis furent compilés dans les années 90 sur une édition CD comprenant l'intégralité des travaux sous ces pseudos. Le dit Compact Disc était devenu un objet bien difficile à dégoter à des prix décents, aussi, l'annonce de leur mise à jour sur le label Planet E fut un beau projet. Seulement voilà, cette réédition est un scandale ! Mis en vente sur le web sans aucun tracklisting communiqué dans un premier temps, le label a sorti la carte de l'inédit venant compléter l'objet comme une sorte de collection définitive et indispensable. Triple vinyle, on s'attendait quand même a recevoir un objet complet et de qualité. Et bien pas du tout. Planet E se fout royalement de la gueule du monde avec cette sortie boiteuse et empestant la fumisterie. L'édition triple LPs ne sert strictement à rien si ce n'est de pousser l'auditeur à se lever 5 fois pour changer de face et de disque. Les morceaux sont étalés sur des disques en 45 et 33 tours, mais la qualité de pressage n'est même pas remarquable - je resterais prudent sur ce point, mais il semble même que certains morceaux souffrent d'un pressage particulièrement douteux en fin de face, chose qui est largement discutable pour un label techno, soit le genre qui a défendu la qualité et assuré la survie du vinyle. Surtout, les bonus ne viendront pas faire oublier que le tracklisting est totalement incomplet. Il manque par exemple l'extraordinaire "Please Stand By", sublime morceau que l'on peut retrouver sur quelques compilations pointues (comme sur le double ATP d'Autechre). Ca devient d'autant plus fâcheux que les notes intérieurs nous parlent de la genèse du morceau au même titre que ceux présents sur la compilation. Enfin, une version digitale du triple album a été mise en vente comprenant, elle, l'intégralité des morceaux - soit 4 de plus ! Mais ... mais... quelle est la logique du label aujourd'hui de publier ça ? Quel est l'intérêt de sortir des objets boiteux, chers (comptez dans les 25-30€ selon les revendeurs) et incomplet en osant proposer des version digitales en béton derrière ? C'est comme ça que Planet E défend le vinyle aujourd'hui ? On sait que le marché est fragile, que les vendeurs sont inquiets de voir les prix s'envoler car les grosses maisons de disques comme les plus petits labels, voyant la courbe de vente du disque noir monter, profite de l'occasion pour publier des disques extrêmement chers sous couvert de versions limitées et collectors. On sait que si les bobos se déplacent au disquaire day ils ne sortent pas de chez eux les 364 autres jours de l'année pour acheter des disques, que la tendance risque de s'inverser si les prix continuent de grimper. Planet E qui devrait montrer l'exemple (car encore une fois, c'est un label techno jusque là très respectable donc à la culture vinyle importante) publie donc un objet scandaleux, onéreux et incarnant la plus cynique vision artistique. Quand les ventes de disques vont rechuter, les labels moyens seront les premiers à pleurer l'hémorragie d'acheteurs. Il faudra se féliciter de ceux qui se sont moqués des consommateurs ? Rarement un disque ne m'aura donner l'impression de se moquer autant de ceux qui passeront à la caisse. Le pire c'est que la musique est bien entendu remarquable. Craig confectionne dans son petit home studio une techno rudimentaire mais ambitieuse. De Psyche, on restera admiratif de ces magnifiques nappes guidées par des 808 et 909 typiques mais survoltées, tandis que le traitement du son est sublimé par les breakbeat quasi hardcore de BFC, plus urbain et onirique. Mais la forme prend le dessus sur le fond, ce qui est regrettable : cette compilation qu'on aurait aimé défendre est un glaviot qui résume avec sarcasme ce qu'il se passe progressivement dans les bacs à disques.

mardi 25 juin 2013

QUEENS OF THE STONE AGE - ...Like Clockwork

Hein ? c'est fini ? Mais c'était le nouveau QOTSA ? Ah bon... je pensais que t'avais juste mis la radio.

samedi 22 juin 2013

RETOX, WARSAW WAS RAW - Instants Chavirés

Après l'affiche Locust / Warsaw Was Raw (et Sonic Boom Six + MAP) il y a quelques années, voilà ce qu'il reste de cette soirée en 2013 : The Locust ne semble plus être, tandis que Warsaw Was Raw a encore épuré ses rangs depuis. Et cette fois on s'éloigne de la maro pour se diriger vers le CBGB's de Montreuil, à savoir les instants chavirés, la seule salle de France où les gens viennent pour la salle plus que pour l'affiche (la preuve, il y a un système d'abonnement) - c'est pas un reproche, cette salle aligne tellement de bonnes soirées que ça serait malvenu.
Bref, le groupe au nom palindrome qui ne nous avait pas franchement passionné jadis ouvre à nouveau pour leur potes de label (c'était pas le cas à l'époque), puisque signé sur Three One G, maison de Justin Pearson. En duo, le groupe reste toujours aussi virulent et on se surprend surtout à admirer la technique des deux. Le guitariste à un son de porc hyper ample. Son pote batteur donne absolument tout ce qu'il a, il en est presque inquiétant. Je ne crois pas avoir déjà vu un type mettre autant d'énergie dans son jeu, tout comme je ne suis pas sur d'avoir déjà observer un frappeur lever les bras aussi haut pendant un roulement. Je crois savoir que le mec était à 2 doigts du malaise lorsqu'ils ont ouvert pour Comity en début d'année à l'espace Barbara (on en a pas parlé mais en deux mots: c'était super bien. Voilà, ça fait quatre mots et de rien pour le report express). Calme toi, ton jeu et ta technique sont suffisamment impressionnant pour t'éviter de te donner tout ce mal. Pas de souci pour Warsaw, sans me fasciner c'est assez bien foutu pour être captivant, et je préfère maintenant qu'auparavant.
Retox a perdu Gabe Serbian, l'autre sauterelle avec Pearson qui composait ce groupe de hardcore. Le petit nouveau, sans avoir le génie du batteur fou de Locust n'est pas manchot et est assez carré et solide pour ne pas tirer le groupe vers le bas. D'ailleurs il joue sur une caisse claire assez tendue, un truc qui me semblait de plus en plus rare. Chaque coup résonne. Son copilote de section rythmique est un jeune mec qui semble assez nerveux, et joue un peu comme Dave Curran, en plus vigoureux. Il a un son absolument dégueulasse et gras, à la limite de l'incompréhension, mais à la présence indispensable. Les nouveaux morceaux (puisqu'ils sortent un nouvel album, après le premier paru chez Ipecac) publié ces jours-ci sur Epitaph (logique !) & Three One G sont un peu plus aérés que les précédents et le guitariste, gominé et avec un portrait de Sade tatoué dans le cou, est le grand vainqueur du match. Le groupe s'éloigne du punk hardcore bas du front pour aller chercher des plans plus post punk, avec du delay et de la whammy dans tous les sens. Bon, c'est pas non plus PIL avec qui ils ont tourné récemment pour autant. Retox reste une version plus punk direct de Locust (désolé), moins hystérique, tout en étant singulièrement sauvage. Fini les sons aliens (quoique, le fan de Sade fait un bon boulot de ce côté), Retox se concentre sur l'efficacité, sur les plans et riffs de patron. Devant, Pearson est un chanteur nerveux et communicatif ("thank you, i d'ont speak french" et une autre phrase, ça sera tout pour ce soir) comme à son habitude, qui finira dans le public pas trop réceptif. Un rappel plus tard et les fanatiques de soirée noise-expe de la salle finissent en pogo maladroit récréatif. 30 minutes entre le premier coup de caisse claire et le dernier écho de guitare. Plié. Expéditif et administré avec le savoir des grands.

Ps: Merci à C pour la photo.

lundi 17 juin 2013

BOARDS OF CANADA - Tomorrow's Harvest

Duo électronique culte, voici enfin le retour des enfants prodiges, tant attendus, presque inespéré. Après un premier album « séminal » à la fin des années 90, une suite vénérée, c’est un silence de 8 ans qui sépare le troisième LP de cette nouvelle livraison. Sauf que si le parallèle que tu fais avec deux versaillais jusque là semble évident, on attirera ton attention sur la pochette, premier élément clairement différenciant avant de faire un amalgame douteux.

Si il y a bien un duo dont on attendait vraiment la nouvelle production, c’est effectivement Boards Of Canada – et il y en a des duos, en 2013 qui publient des disques électroniques de qualité, que ce soit Autechre ou The Knife. Groupe important et influent, capable de poser avec une sérénité incroyable les disques les plus sombres et ambitieux d’une musique électronique pensée comme une œuvre intemporelle. La RAM ici n’est pas une histoire de gimmicks singé et péniblement livide, mais plutôt une sorte de véritable mémoire humaine mise à contribution de la création pure, celle qui ne se déguise pas en bioman mais qui se terre dans le fin fond de l’Ecosse.

Jamais jusque là le son Boards Of Canada n’avait été configuré comme une entité aussi visuelle, sinon cinématographique. L’album s’ouvre sur une sorte de jingle, sorte de clin d’œil Tarantinien, avant de partir sur un lourd drone synthétique. L’ambiance est parfaitement posée dès les premières secondes. Le visuel de l’album est à l’avenant. Les 17 morceaux s’éloignent quelque peu de l’imagerie nostalgique et froide. Tomorrow’s Harvest est l’album de la chaleur, du lourd soleil écrasant les grands espaces américain - parfois déserts. L’angoisse de la solitude et l’immensité comme clé. Les décors ne sont même plus habités de souvenirs. Tout en demeurant le groupe tant vénéré, Boards Of Canada n’a pas stagné depuis 8 ans et signe un album qui tranche sévèrement avec le précédent opus, le bien moins électronique Campfire Headphase. De fait, ce nouvel enregistrement est très proche de Geogaddi, tout en affirmant une réelle évolution. Les drones sont plus présents, les beats se font moins organiques et se composent de cliquetis digitaux et de glitchs plutôt discrets jusque là. Les résonnances métalliques de « Jacquard Causeway », comme les puissants kicks gonflé d’infra de « Sick Times » attirent l’attention.  Entre ses beats massifs, on reste en terre connue, à savoir l’épiphanie mélodique des amples claviers délavés, salis, irréguliers. « Reach For The Dead », premier single et extrait de l’album donne le ton. Et lorsque la révélation se dessine (la vidéo va dans le même sens, puisque c’est le moment ou la caméra cesse d’être au sol), le rythme s’esquive. Au milieu des nuages. Idem pour le magnifique «Split your infinitites », tout en nappes qui devient progressivement une longue descente rythmique qui sans changement brutal, transforme de manière improbable le morceau esquissé en début. 

Surtout, on sait le groupe friand des messages cachés et subliminaux, et Tomorrow’s Harvest est, de l’aveu du groupe, l’album le plus lézardé de mystères et de codes. Les frères ont déjà donné la clé de l’album construit en palyndrome, avec son single « Reach For The Dead » décliné en « Come To Dust » à l’autre bout. On sait aussi que le visuel de l’album n’est pas simplement une ville (San Francisco), mais bien une cité transpercée, fantôme, correspondant à un point de vue, peut-être depuis le point de coordonnées révélé par les codes des 6 disques disséminé dans le monde pour la promo de l’album (pour faire simple pour les absents : le groupe a distribué 6 vinyles contenant un code chacun et un court sample, dans 6 villes du monde le jour du Record Store Day). Entouré de messages indescriptibles, de voix déshumanisées, de sons dégradés, nous voilà également au cœur de l’album le plus angoissant produit par le duo. Impossible de ne pas sentir une singulière peur à l ‘écoute attentive de « Uritual » ou de « Semena Mertvykh »  -  composé à partir d’une …VHS. Comme souvent chez les groupes très attendus, on sait que l’album ne se fera que dans le temps, qu’il prendra son ampleur après quelques écoutes et assimilations. D’autres clés, probablement plus innocentes (les samples d’enfants transformés, les poèmes et suites mathématiques) ou plus angoissantes (rappel toi les références aux sectes ou les messages à l’envers invoquant le diable, tout ça pour faire réfléchir) que celles déjà disponibles se révèleront plus tard.  Toujours est-il qu’à peine révélé, Tomorrow’s Harvest est déjà un enregistrement qu’on devine inépuisable. Il ne reste plus qu’à s’incliner devant ce disque, grand, moderne et pourtant crucialement intemporelle.

mercredi 22 mai 2013

Mama d'Andres Muschietti

C'est peu dire que l'univers du producteur Guillermo del Toro tourne en rond. De l'ennuyeux Orphelinat aux Yeux de Julia, en passant par l'inoriginal Don't Be Afraid of The Dark et donc, Mama, le réalisateur Mexicain s'arc-boute à indéfiniment produire des films qui se ressemblent, qui ont pour fond les mêmes rengaines, pour forme la même plasticité, pour prétexte les mêmes démons. Je ne saurai trop dire que je me suis patiemment ennuyé devant Mama. Le film est en réalité le prolongement, ou plutôt l'extension, d'un court-métrage de ce même Andres Muschietti. On sait ce que donne généralement ce genre d'entreprise au cinéma. Ceux qui ont vu le Cashback de Sean Ellis ne savent que trop bien qu'il s'agit d'un exercice difficile qui revient souvent à diluer un propos, à noyer l'originalité de départ dans les codes narratifs qu'imposent le format du long métrage. C'est du même coup un exercice scénaristique plus que compliqué et souvent un échec. 

Mama subit de plein fouet les affres de cet allongement. Mais outre son manque de consistance, ce qui commence à être véritablement emmerdant, c'est que cette putain d'histoire de fantôme vengeur à la mord moi le noeud, on l'a déjà vu mille fois. Dans les films de Del Toro bien sûr, dans l'Echine du Diable par exemple. Mais dans un milliard d'autres films qui, s'ils n'ont pas tout à fait la même trame, ont exactement la même résonance, la même aura, le même manque d'audace. Si bien que l'on est là, encore une fois, face à une énième répétition des schémas horrifiques les plus éculés, face à la même proposition métaphorique un peu nul (la vengeance d'une folle n'est en réalité qu'une très lourde tristesse due à la privation de son enfant), face à la même symbolique bêtasse (Jessica Chastain, bien qu'elle soit une rockeuse (de pacotille) qui ne se sent pas prête à élever des enfants va en fait découvrir que si, elle peut, et même qu'on tire beaucoup de joie à ça. Comprenez que toutes les femmes, même si elles vous disent le contraire, sont faites pour avoir des gosses, après tout, c'est leur rôle biologique à ces radasses). 

Bref on pourrait s'amuser à faire la liste de tous ces films d'épouvante contemporains qui prennent pour principe de base quelques éléments comme "une famille change de maison", "dans cette maison il y a un esprit vengeur" et "cet esprit en a après les enfants". On aura donc Sinister, Insidious, Possédée, tous les Paranormal Activity, etc., etc, etc. Bref, on m'objectera que je mets dans le même paquet les films de possession et les films de fantôme. Mais qu'il s'agisse d'un spectre ou d'un Dibbouk, les ressors narratifs de ces films sont les mêmes et, s'ils ne relèvent pas forcément des mêmes peurs, ils sont bâtis sur les mêmes structures, usées jusqu'à la corde et souvent ultra-moralisatrice. Mama n'échappe pas à cette règle, et ce n'est pas son esbroufe visuelle, particulièrement vaine et aléatoire (à quoi bon nous en envoyé plein la gueule dans une séquence finale d'une atterrante longueur quand on n'est pas capable de créer une ambiance de nuit en intérieur en laissant de grandes arrivées de lumière par les fenêtres ?), qui le fera changer de catégorie, celle des redites. 


samedi 20 avril 2013

The Place Beyond The Pines de Derek Cianfrance

De Blue Valentine, on avait retenu l'acuité folle d'un réalisateur qui disséquait sur le temps long les affres d'un couple de prolo de l'Amérique profonde, de la rencontre originelle à l'effondrement pathétique, bercé d'un espoir désespéré celui de repartir, de continuer, malgré tout. Sur ce film soufflaient deux vents contraires. Un vent chaud et doux, une brise volée et musicale, une drague maladroite au son d'un ukulele, des sourires... Et un vent glaciale, irrépressible chant d'un hiver sentimental qui couve, encore retranché dans les confins de leurs poitrails, mais qui, aux premières neiges, sonnera le glas, dans une chambre d'hotel plus sordide que romantique. Avec The Place Beyond The Pines, son second long métrage, Cianfrance se taille trois costumes qu'il porte à merveille.

Un cinéaste de l'attraction
A bien des niveaux, Cianfrance se joue de différents phénomènes d'attraction vis à vis du spectateur, le renvoyant à ses propres distractions et aux motifs de sa venue en salle. Le film s'ouvre sur un très long plan séquence qui n'est pas sans rappeler les rugissements de Drive, film auquel TPBTP est trop comparé alors qu'il tend à s'en détacher fortement. Certaines choses les rapprochent tout de même. Ce plan séquence donc, qui suit de sa caravane à sa moto un Ryan Gosling qui feind de camper le même personnage. Regard glaçant, jeu dangereux, distance frondeuse, négligé sexy. L'attraction se joue ici à trois niveaux. Tout d'abord il est difficile de s'extirper d'un plan séquence, encore moins quand il est mené de la sorte. La prouesse technique accroche l'oeil du spectateur et le mène d'un endroit à un autre, le balade gracieusement, du stress solitaire aux vrombissements compulsifs des bécanes. 

Le spectacle. Ces motos qui s'entrecroisent dans une cage, dans un vacarme assourdissant, fonctionnent comme un catalyseur électrique. Elles déplacent le regard du personnage à l'objet, et avec lui la tension du visage de Gosling à ce terrifiant jeu de triolisme frénétique. L'attraction n'est plus attirance, elle devient divertissement, un divertissement dangereux. Et de fait, elle détourne. Trop absorbé par l'emphase géniale de ce temps réel qui nous ape, on perd le protagoniste et on ne peut plus que l'imaginer tourner dans cette cage d'acier, cette prison de ferraille dans laquelle il est parti s'enfermer. Etrange paradoxe : c'est comme si Easy Rider venait d'être mis sous les verrous, le symbole de la liberté, de l'Americana, volontairement cloitré dans un espace ridicule, à faire le singe pour des pecnos. Et notre regard de se retrouver, à son tour, emprisonné dans ce plan terriblement libre qui nous présente une première chute. Celle de la liberté.

La chute de Gosling elle, viendra plus tard. Le chambardement effectué par Cianfrance au milieu de son film est fulgurant. Après avoir joué de son attraction, le mec de Drive, le ténébreux, l'acteur nouvellement bankable, il la dépose à la lisière du bois, et commence un autre film. L'attraction est brisée, comme un jouet, et les choses sérieuses commencent alors. Cianfrance nous assène deux coups : la perte de la valeur refuge et l'obligation de devoir continuer sans elle, de devoir affronter le futur sans cette gueule qui commençait tout juste à devenir attachante. Et c'est seulement que Cianfrance ouvre le coeur de l'Amérique...

Chantre de la middle class américaine ?
Déjà dans Blue Valentine, le réalisateur américain dépeignait le quotidien d'un couple tout ce qu'il y a de plus moyen, une sorte de couple témoin, dont la banalité était une violence à elle-seule. Cianfrance reprend cette ambition réaliste avec charge de détails et une recherche éprouvante pour coller au désenchantement d'une certaine classe moyenne, vaste concept mais concept vague, dont il tente une approche quasi historique en étirant son récit en trois temps. 

Son récit séquencé donne à voir l'évolution des WASP du nord-est américain sur presque deux décennies, loin des clichés ultra-xénophobes comme pouvait en véhiculer American History X, mais aussi très loin d'un confortable Wisteria Lane et des tracas presque mondains des Desperate Housewives ou du cynisme de American Beauty. La veine de Cianfrance est beaucoup plus empathique, plus terre à terre, plus brute. Ici le racisme est larvé, insidieux (voir le personnage de Ray Liotta). Ses personnages ne sont pas des paumés, ce sont des gens qui essaient de s'en sortir. Comme si une odeur de crise s'invitait dans chaque burger. Une crise qui dure... sur presque vingt-ans. L'aveu est presque terrifiant. Cette petite caste moyenne et blanche, déboussolée, qui se bagare, n'arrive pas à s'extraire d'où elle vient. Cianfrance raconte l'évolution sociologique de l'Amérique, le métissage et surtout la reproduction sociale sans fin des déclassés. 

C'est là que son découpage prend tout son sens. En étirant son récit sur la génération qui suit, celle des "fils de", le réalisateur achève l'idée d'un possible ascenseur social pour qui veut bien le prendre. Un seul a eu l'occasion de le prendre. C'est le personnage de Cooper, déjà un "fils de", et à quel prix ? Il s'est fourvoyé, il s'est corrompu. Les enfants de Cooper et Gosling repartent dans un affrontement figé, où la drogue et l'oubli sont les seules échappatoires, où l'arrogance du parvenu continue de molester la fragilité de l'orphelin. 

Peintre de l'effondrement des mythes
En réalité, Cianfrance dépouille les mythes fondateurs de l'Amérique. Il les élève puis les filme dans leur effondrement. La figure du père par exemple, cette place impossible à prendre, impossible à trouver, cet amour qu'on ne peut pas donner ni transmettre. Gosling échoue à être un père parce qu'il n'arrive pas à renoncer à l'adrénaline et à l'apparente facilité. Cooper renonce presque à en être un, par dégoût, par traumatisme. 

Plus belle encore est la chute du héros, ce personnage dont les Etats-Unis raffole, symbole du sacrifice patriotique, du devoir accompli, d'un altruisme paradoxal dans une société qui loue l'individualisme plus que tout autre valeur. Le héros vire d'abord au fardeau, par excès de zèle. Puis le flic hardi devient politicien professionnel, aussi corrompu que ceux dont il a provoqué la chute et sur qui il a construit son ascension. De la banalité des paradoxes moraux : la louable action se transforme en calcul intéressé, en marchandage. Le héros n'est plus qu'un commercial comme les autres, un monnayeur de dette. 

C'est tout le fantasme de l'American way of life qui s'écroule devant nous. Après avoir achevé l'amour, Cianfrance achève les rêves et la liberté. Quoi que... Son final ouvre un chemin magnifique, la possibilité d'un nouveau départ, d'une nouvelle voix. Comme si tout n'était pas perdu, finalement, et comme si, par delà les montagnes, de l'autre côté de ces sombres pinèdes, il y avait encore des "mieux" à conquérir et à bâtir. L'Easy Rider est sorti de sa cage et reprend la route, peut-être à nouveau libre...

lundi 15 avril 2013

Warm Bodies de Jonathan Levine

Il y avait dans Warm Bodies, quelque chose de potentiellement culte, quelque chose qui aurait pu transcender à la fois les genres (horreur et comédie) et les âges. Unir pourquoi pas, une génération nourrit aux films de Romero et qui a vu lentement péricliter le zombie de mort vivant révolutionnaire à contaminé réactionnaire, à une autre plus geek, plus inconséquente, qui fanfaronne devant les Paranormal Activity et drague sur Twilight. Bref, un film synchrétique, capable d'initier une voie à Hollywood, une voie comme il n'en existe plus...

En cela, le choix du réalisateur Jonathan Levine est loin d'être une mauvaise idée. Il s'est déjà fait les dents sur le saignant Tous les garçons aiment Mandy Lane et s'est clairement glissé dans la vague Apatow en faisant ronronner Seth Rogen et Joseph Gordon Levitt dans 50/50, buddy movie sympathique mais loin d'être détonnant, autour du cancer. Un réalisateur polyvalent, jeune et pas trop mauvais, bien ancré dans son temps, bercé de culture pop et de références 90's. 

Mais un réalisateur sans surprise. Et pas génial scénariste. Son histoire d'amour entre un zombie et une humaine encore saine s'avère d'une fainéantise à couper le souffle. Warm Bodies s'ouvre pourtant sur quelque chose d'assez convaincant : sans voix dans le monde, nous ne partageons les pensées de R (Nicholas Hoult) qu'à travers sa voix off. L'introduction lui est consacrée, elle dépouille les us et coutumes d'un zombie de l'ère nouvelle, entre cannibalisme intransigeant, grognement au comptoir de l'aéroport et errance diurne. La nuit, notre épouvantail à capuche se réfugie dans son avion et écoute des vinyl... Bah ouais, notre petit zombie est un produit anachronique qui cultive une certaine nostalgie douce et prévisible à souhait. 

Comme tout réalisateur qui souhaite se démarquer des produits culturels low cost à gros budget, Levine cherche des racines, ancre son personnage dans un passé culturel glorieux, un avant qui avait du sens. Ce petit coin de verdure joue incroyablement sur les clichés, les clichés musicaux bien évidemment. R écoute Bob Dylan bien sûr (plus "révolté symbolique" tu meurs), mais aussi Bruce Springsteen, Scorpions ou Guns N' Roses... Rien d'inattendu, rien de miraculeux. Levine subit les lois du marketing, de la mode, et tente des ponts improbables, avec M83 (???) ou encore Bon Iver. Ici, là bas, hier, maintenant, ceci, cela... Peu importe à vrai dire qu'il y ait une quelconque cohérence, une quelconque filiation : il fallait brasser large. Le seul absent de cette BO qu'on pourrait appeler "révoltés d'hier, endormis d'aujourd'hui", c'est David Bowie, tant Levine joue sur une ressemblance physique un peu louche entre Hoult maquillé et Ziggy Stardust...

Brasser large jusque dans l'humour donc, et dans la simplicité du récit, qui multiplie les raccourcis et balaye d'un tour de main les difficultés comme les incohérences. Ainsi, notre petit R se met à parler comme tout le monde au bout de 25min de film, alors que cette incapacité aurait pu regorger de miracles scénaristiques limpides et jubilatoires. Nos deux amoureux font un tour en voiture sur les pistes de l'aéroport... Question : pourquoi n'en profitent-ils pas pour se casser de ce trou de zombies affamés ? 

Warm Bodies échoue à faire le lien, à rénover un genre zombie qui passe pour éculer et une comédie qui cherche trop la facilité, même quand elle veut à tout pris à se démarquer de "la comédie de maman". La séquence clin d'oeil à Pretty Woman, aussi éloquente soit-elle, n'a fait hurler de rire ni ma mère, ni moi d'ailleurs... Le film de Levine manque d'audace à tous les niveaux. Trop pop pour être irrévérencieux, trop fun pour être incorrect, trop chaste pour être piquant. Il est en fait, le produit que l'on pouvait attendre d'un réalisateur de cette nouvelle génération qui déboulent à Hollywood : un mashup inconséquent qui cherche la drôlerie et le clin d'oeil à tout pris, au dépend du symbole, au dépend du contenu. Si vous voulez voir une comédie romantique de zombies un peu plus remuante, chercher Otto de Bruce La Bruce... Ca au moins, ça a du mordant...

TOM TOM CLUB - Downtown Rockers


Pendant que David Byrne s’amusait à aller avant-gardiser sa pop audacieuse en samplant des bandes à tout va avec Eno, la section rythmique de Talking Heads allait également s’engager dans un projet parallèle, qui fera tout autant école que le projet du duo Byrne/Eno. De Mariah Carey à LCD Soundsystem en passant par tous les producteurs de hip-hop ayant samplé la bête, Tom Tom Club a marqué l’histoire de la pop et plus encore. Surtout connu pour leur premier album, articulé autour de deux morceaux clés s’étirant en longueur, Tom Tom Club resta longtemps un projet culte mais discret, Talking Heads représentant une référence bien trop importante pour permettre à ses artisans de s’imposer en dehors de ce projet. Tina Weymouth, bassiste chanteuse et Chris Frantz remettent ça 10 ans après leur dernier enregistrement, et sortent ce disque mi album mi maxi surgonflé, 9 titres composés d’originaux et de remixs. J’avais lu du bien de ce disque, la déception est quand même importante. Malgré les efforts que fait le duo pour imposer une certaine énergie et pour ne pas passer pour des vieux sur le retour, ce Downtown rocker a bon fond, mais n’ira pas beaucoup plus loin. Juste correct, sans marquer, sans vraiment laisser quoi que ce soit en guise de souvenir. Ca aurait pu être bien pire :  le disque entier aurait pu être du même type que le morceau d’ouverture, sorte de pop inodore flirtant avec la variét’ grabataire. Les remixs qui concluent le disque sont dans la même veine, totalement dispensables. On éjecte poliment le disque et on repasse Genius Of Love.

vendredi 5 avril 2013

THE BUG - Hardcore Lover / Goodbye

Et de trois ! Superbe série de 7" qui continue de faire son chemin, un dub hardcore hyper tendu qui va déboucher sur un truc encore plus violent, belliqueux, au vu du double 10" que concocte Martin pour mai. En attendant, on reprend le même principe que sur les deux premiers volumes, soit un morceau décliné en deux versions vocales différentes. Ce troisième chapitre est 100% féminin (vocalement) et voit le grand retour de Warrior Queen dans  le clan KMART, la patronne qui s'époumonait sur Poison Dart il y a déjà 5 ans. Basse synthétique poisseuse arpégée, caisse claire résonnante comme un coup de latte métallique en pleine caboche, hi-hat de 808 hystérique, le dub de The Bug reste ce truc passionnant et vénéneux. De l'autre côté, Miss Red, a visiblement passée le concours d'entrée avec succès puisque la revoilà déjà dans le studio analogiquement chargé du chef. Comme d'habitude, la série est magnifiquement emballé, et c'est Simon Fowler qui se charge de l'artwork, japanisant et délirant, pour ce troisième volume.

http://soundcloud.com/ninja-tune/the-bug-hardcore-lover-feat

jeudi 4 avril 2013

AL CISNEROS - Dismas / Teresa of Avila 7".

Il fallait que ça arrive, même si on avait pas vu le truc se présenter comme ça. Cisneros a franchi le pas et sort (enfin ?) le(s) disque(s) qu'on attendait de lui depuis cet obscur 7" sorti sur Sub Pop d'OM qui donnait le ton quant à ses goûts musicaux. On sait que le type est obsédé par le dub et le reggae, cela avait été confirmé via le cd/Mix que le groupe avait sorti en exclu au Souffle Continu l'an dernier avec son dernier album. Ce qui était moins attendu, c'est que ce soit Cisneros en solo qui se soit chargé de sortir un vrai disque de dub contemporain, qui plus est sur son propre label monté pour l'occasion.

Dismas est le premier disque sorti. Comme le suivant, un morceau décliné en deux versions sensiblement identiques, infimes variations dans les explorations de basses. Dismas est comme une sorte de suite logique à Advaitic Songs : basse ondulante et percussions arabisantes rentrent en transe, lézardés de samples vocaux pour ensuite se faire illuminer le groove par des sons qui rappellent les claviers oscillants et résonnants de Boards Of Canada.
Teresa Of Avila, sorti plus récemment, continu l'exploration, mais le rythme est cette fois-ci assuré par une boucle de batterie ralenti et éloigné. On regrette tout de même que les deux faces B proposent trop peu de changement par rapport à l'originale. Mais surtout, malgré l'enthousiasme qui entourent ces sorties, on songe méchamment à Wordsound. Avec toute la bonne volonté de Cisneros, on ne peut ignorer que cette musique était produite il y a 15 ans à Brooklyn et qu'elle hante depuis bien longtemps les disques de Slotek, Scarab, Laswell, Teledubgnosis et bien d'autres, et qu'elle n'a jamais dépassé le succès d'estime. A méditer (!) avant de passer en caisse.

lundi 14 janvier 2013

BATTLE BOX 001

Après Heligoland, les mecs de Massive, visiblement apte à travailler à nouveau ensemble et promettant une cadence nouvelle pensaient pouvoir sortir un nouvel album dans la foulée (comprendre: dans la décennie). Pour le moment, rien à signaler du côté de Bristol, quelques photos dont une de 3D et Tricky, fraichement réconciliés autour d'un laptop dans l'appart parisien du boxeur étant à peu près les seuls éléments qui ont prouvé l'activité du pseudo groupe. C'est finalement un autre duo découlant effectivement du dernier album de MA qui fait office de signe de vie: Del Naja et Garvey. Battle Box est un premier chapitre d'un projet multi-facette, voulant lier évènements et sorties vinyles. Si le disque avait été signé directement Massive (dans les faits, le truc en est quasi un) probablement qu'il serait déjà sold out - les mauvaises langues diront que c'est surtout l'effet Burial leur assure de faire encore un "sold out" en moins de 24 heures actuellement, mais au vu des prix proposés pour mettre la main sur Splitting The ATom, on en sera pas si sur. Mais en loucedé, comme ça, tout le monde s'en fout.
Del Naja propose le projet comme une version moderne des débuts du groupe, chargé en basse et aventureux. Si on passera rapidement sur la face B, remix sans conviction de l'autre face, on croche nettement plus sur ce premier morceau aux basses baveuses et électroniques, soutenus par les mêmes percussions orientales et coups de caisses claires tribales qui lacéraient déjà Inertia Creep ou, plus proche, Atlas Air. Garvey s'emballe bien plus que sur Flat Of The Blade et offre au morceau un côté Peter Gabriel plutôt agréable.

mardi 8 janvier 2013

Maniac de Franck Khalfoun

Comme il en a maintenant l'habitude, Alexandre Aja remake à tour de bras les classiques des années 80, tantôt en tant que producteur (Maniac, donc), tantôt en tant que réalisateur (La colline a des yeux). Il délègue donc la reprise du classique de William Lustig à son comparse Franck Khalfoun, dont il avait déjà produit le précédent film, à savoir le très mauvais 2e sous-sol. On retrouve au casting de cette "redite", Elijah Wood, qu'on aurait eu plaisir à voir autrement qu'en Hobbit si le film nous avait donné l'occasion de le voir, et Nora Arnezeder, que l'on avait vu, mais pas retenu, dans Faubourg 36 de Christophe Barratier (Les Choristes).

Gageons que le pari était doublement audacieux. Aja et Khalfoun se mesuraient là à un monument du film d'angoisse, devenu légendaire et, pour les puristes, intouchable. Il fallait donc proposer une relecture audacieuse du thriller de l'époque, et c'est vers une mise en scène sophistiquée que les deux hommes se sont tournés. Ils ont choisi, et c'est tout à leur honneur, de passer la quasi totalité du récit à l'intérieur de la tête du serial killer. Presque tout le film, est vu à travers les yeux d'Elijah Wood, qui apparaît donc très rarement à l'écran et par le biais de système de miroirs parfois bien tirés par les cheveux.

Toutefois, notons la souplesse de la réalisation. Les plans séquences proposés par le duo sont amples et particulièrement travaillés, offrant de belles prises de vue, et se jouant de l'espace avec finesse. Las, le film tourne malheureusement, et c'est la faute de son système, à une démonstration sans âme et sans chaleur, dont la froideur n'a d'égal que l'absence souveraine d'angoisse. Emprisonné dans le regard de Wood, la caméra est dénuée de toute capacité émotive. Les frissons n'existent pas car l'absence-présence du serial killer tourne toujours à vide : en se privant du tueur à l'écran, c'est toute la peur et les possibilités qui l'entourent qui sont annihilées.

D'autre part, les réalisateurs-producteurs sont très souvent confrontés à d'autres limites de leur dispositif. Comment justifier ainsi, les quelques sorties que se permet la caméra ? Car oui, le film est "quasi" ou "presque" entièrement en visée subjective. A certains moments, nous ne sommes plus dans la tête de Wood mais bien à côté de lui, la caméra retrouvant une fonction accompagnatrice qui ne sert absolument pas une quelconque idée de schizophrénie latente. Car cette idée de dédoublement, Aja et Khalfoun ont décidé de la transmettre par l'omniprésente voix off, terriblement surchargée de didactisme. C'est par son biais, et par le biais des hallucinations du tueur, que l'on apprend les motivations de ce dernier. Voilà encore une belle déconvenue. Empressés à vouloir tout justifier, les deux hommes n'ont rien trouvé de plus stupide qu'un racoleur complexe d'Œdipe mal digéré...

On retiendra un plan, beau et bien fait, celui du parking, où Elijah Wood, planqué sous une voiture sectionne le tendon d'une jeune femme qui passe. Le reste n'est qu'une démonstration de conduite de plan en steady cam ou en dolly, dépourvue d'humanité mais chargé d'un énervant et ridicule apitoiement d'impuissance.