lundi 14 avril 2014

SONIC PROTEST - TERMINAL CHEESECAKE

Ca fait 10 piges que le festival Sonic Protest empile affiches de qualité, c'est pourtant la première fois que je me décide enfin à prendre mon billet. Il y a du en avoir, des grands moments dans l'histoire de ce festival, mais le line up cette année est tout de même effrayant : des mecs de Sonic Youth séparés, Merzbow... et Terminal Cheesecake. Bien entendu, parce que je suis un connard, je me pointe assez tardivement et mon copilote de la soirée me fait remarquer que nous avons raté Action Beat, probablement pas le truc le plus pourri sur scène. Les échos concernant Selvhenter sont plutôt positifs aussi. On arrive pendant le set de The Rebel, soit le projet solo du mec de Country Teasers pour une sorte de mélange country/blues et qui cause de trucs qui mettraient mal à l'aise les plus sains d'esprits-tu m'as compris. Tout seul avec une guitare au son impressionnant, un clavier qui fera bien 6 notes, et une cravate acheté dans la journée, The Rebel produit un truc qui a du charme mais avec lequel je rentre difficilement en connexion. Probablement plus cool à saisir quand tu as révisé ton harap's, mais à part des évidences comme "whore" ou "dick", je suis inapte à saisir ce qu'il baragouine. L'humour va jusqu'au stand merch: puisque le type n'a rien à vendre, il a collé la set list du soir sur des posters hologramme moches à base de chiots et de dauphins. Une bonne idée, tiens.
Le Cercle des Mallissimalistes (!) prend place derrière, accompagné de Xavier Quérel aux images,  pour ce qui sera la bonne surprise de la soirée. Avec ce "je ne sais quoi" très français, un peu baroque et indescriptible LCDM (re-!) me fait songer à un Hint en big band ou un Picore dénudé de son hip hop. Un rock cyclique et progressif, avec des accents électroniques à la Trans Am hyper bien gaulé, au groove imperturbable, aux claviers larges et aux riffs malins le groupe se paye un artisan de l'image de grande qualité en guise d'accompagnement. Plutôt que de diffuser des images bidons genre "je découvre Herzog j'en carre partout", le type joue avec la lumière et les bandes comme autant d'instruments visuels et mouvants, évitant la facilité et multipliant les trouvailles efficaces, se balladant dans le public et au milieu du groupe pour projeter la lumière ou brulant du film devant d'énormes loupes. Le groupe arrive au bout de sa cavalcade sous les applaudissements largement mérités. La semaine dernière je me fadais BOSSK en première partie d'Old Man Gloom, voilà que Le Cercle Des Mallissimalistes me prouve qu'on peut encore faire des choses simples et efficaces sans être vulgaires.
Terminal Cheesecake est un groupe assez peu connu et pourtant quasi légendaire. Reformé l'an dernier avec un line up reprenant moults membre d'origine, TC est une entité emblématique de l'Angleterre des années 90. Audacieux,  ambitieux, n'ayant pas eu peur de faire des mélanges improbables, Terminal Cheesecake se place quelque part entre Pop Will Eat Itself, God/Ice, Butthole Surfers et même Primal Scream. Un truc barré et capable de mixer aussi bien des éléments dub et noise, rock et électronique. A sa tête, Russell Smith, associé à M.A.R.R.S et A.R.Kane (les premiers étant les géniteurs de "Pump Up The Volume") qui monta avec Gary Boniface et Gordon Watson le groupe à la fin des années 80. Après 2 albums, TC se retrouve sur Pathological, l'excellent défunt label de Kevin Martin (qui signa également 16-17, Techno Animal, Oxbow, Brotzmann, Zeni geva...) avec qui ils publieront d'ailleurs un split (God/TC). Après l'arrêt des frais en 95, Smith jouera dans Skullflower et God, tandis que les autres membres auront experimenté dans d'autres groupes plus discrets. Le groupe se reforme l'an dernier avec Smith et Watson, aidé de John Jobbagy à la batterie (batteur originel passé par Ice), Dave Cochrane (God, Ice, The Bug, Greymachine, Jesu, Transitional, Head Of David... soit l'ensemble des groupes les plus importants que l'Angleterre ait pondu ou presque depuis 3 décades) à la basse et le chanteur de Gnod (combo dans la veine de Shit & Shine) pour remplacer Boniface. A ce stade, tu as lu une suite de nom qui ne t'évoques pas grand chose, peut-être, alors je n'épiloguerai pas 10 plombes: Terminal Cheesecake, après une intro hypnotique est parti comme un tank sur le public, puissant, où tout les musiciens, bien calés ensemble, on administré une torgnole sévère. La formule du groupe, soit cette noise psyché lourde et massive, s'est magnifiquement mise en forme dans le hangar de la parole errante à Montreuil pour une transe de bruit impérial. Jobbagy est un batteur incroyable, extrêmement puissant avec une frappe jazz déroutante, tandis que Cochrane a apposé ses épaisses lignes de basses boueuses comme un goudron malsain, portant ainsi les guitares du duo Watson/Smith, entre riff massif pour faire chouiner doomsters sensibles et plan tout en wah, galactique, loin. Neil de Gnod prend son rôle très à coeur et saute comme une grenouille anoréxique toute la durée du show, devant le reste du groupe jouant en formation serrée. Show court mais maitrisé, Terminal Chesecake a prouvé en une heure qu'on peut être et avoir été, en pliant bien des groupes réputés inaptes à créer réellement quoi que ce soit de pertinent aujourd'hui. Sévère.

mardi 8 avril 2014

PANSONIC - Oksastus

Si la carrière de Pansonic s'est soldée par un crash royal symbolisant, visiblement, une mésentente solide entre les deux protagonistes, elle s'est également imposée sous le signe d'un album d'adieu parfait et d'une tournée de fin de vie magnifique. Quoi de plus logique, finalement, que de faire act de cet élan finale qu'un album live, retraçant les derniers moments de vie du duo avant l'explosion programmée.
D'ailleurs, vu que de musique dites "électronique" nous parlons, il serait presque logique de faire un parallèle avec la programmation. Mais au bout de ces 4 faces que constituent ce magnifique double LP (avec typo vernies du plus bel effet emballant deux vinyles blancs) c'est la science et l'intelligence de Pansonic que l'on célèbre. De programmation il n'y a pas vraiment. Dirons nous qu'il s'agit d'un squelette rythmique, d'une boite à rythme monomaniaque. Mais sur le rythme ne s'appose jamais le moindre "riff" ou la moindre séquence mélodique. Sur le beat reste le bruit, lâché comme un chien fou, mordant l'oreille pour ne la rendre qu'une fois saignante. Mâchée avec vigueur et haine, recrachée avec mépris. Les machines de Pansonic ne sont que des instruments mises en vie sur scène. Les sons se déploient, comme de longs larsens, de longs plans gluants, sans structure. Le duo articulaient le son comme il venait et jouait à le dompter au mieux pour le rendre envahissant. De structure il ne semble plus y avoir, mais juste un socle et une éternelle soif de moduler le son, le transformer directement, et utilisant les osccilateurs et réverbérations, les effets et dégradations comme autant d'outil sculptant la musique même et non plus la nature seule du son. Un concept arrivant pourtant à l'impression de finir sur une expérience finie, globale et totale. Dans un dernier souffle discographique (à ce jour), Pansonic émet un dernier râle qui impose le respect.

lundi 7 avril 2014

Leçons d'harmonie de Emir Baigazin

Des herbes folles, d'un vert incroyable. Au fond du plan un arbre gigantesque mais lointain. Un jeune garçon entre dans le champ par la gauche et déambule lentement dans ce champ de verdure quasi paradisiaque. Titre. Ce même garçon course un mouton en souriant. La caméra est posée dans la cour, face à une vieille bâtisse recouverte de neige. Le garçon et le mouton sortent du champ. On entend leur course heurtée sur le sol gelé. Puis l'adolescent revient en tirant la bête par les pattes. Il l'attache et sa grand-mère lui apporte une bassine. Le jeune homme égorge alors le mouton et le laisse se vider de son sang. L'animal est accroché à une branche. Dépeçage, éviscération. 

Aslan est un jeune garçon mutique de 13 ans. Renfermé, solitaire, il n'a pas vraiment d'amis à l'école et encaisse, comme les autres, la loi de Bolat et de son gang. Lors d'une visite médicale, Aslan va subir une humiliation ultime : tous les garçons doivent baisser leur pantalon pour que le médecin inspecte leurs parties génitales. Mais cela se fait en présence d'une infirmière dont la beauté émeut les jeunes adolescents. Pour faire retomber l'excitation, ils trempent leur verge dans un verre d'eau froide. Alors que le tour d'Aslan vient, Bolat lui dit que s'il a besoin de débander, il peut boire le verre d'eau médicamentée. Une fois dans la pièce, Aslan se jette sur le verre et le boit d'une traite. L'infirmière esquisse un léger sourire. De l'autre côté de la porte, ses camarades sont hilares. Ce verre, ils y ont tous trempé leur sexe... Aslan sort, droit, silencieux, accablé. Au milieu de la foule, Bolat le désigne et l'ostracise, interdisant à quiconque de lui adresser la parole. 

D'emblée, Emir Baigazin trace les contours sombres d'une relation de l'homme à ses semblables et à l'animalité, baignée de frustration et de violence. Leçons d'harmonie est un premier film exaltant, d'une beauté froide construite autour de plans fixes très structurés, qui jouent tantôt sur l'enfermement des personnages en rétrécissant le champ de vision du spectateur (l'action se déroulant au second plan, entre deux murs par exemple) et sur les ouvertures, souvent associées aux escapades oniriques d'Aslan, ou aux extérieurs (le magnifique plan du garçon devant la fenêtre d'une maison en ruine, ouvrant sur l'infini des steppes). Voilà où sont les quelques résidus de beauté d'une terre inconnue, un Kazakhstan dont on ignore tout ou que l'on ne connait que par les délires mégalo de son président-dictateur, Noursoultan Nazarbaïev. Mais ce sublime ne surgit que par de très rares bribes, car dans le théâtre scolaire se joue l'entièreté d'une pièce qui raconte le Kazakhstan contemporain. 


La métaphore animale de Baigazin fait écho à celle initiée par Jia Zhang-Ke dans son récent Touch of Sin. A l'image de ce qu'a pu faire le réalisateur chinois, Baigazin transforme les animaux en miroir de notre condition humaine et en souffre-douleur sur lesquels nous transférons la violence que la société nous inflige. Le film s'ouvre sur la mise à mort ritualisée du mouton, à laquelle Aslan semble prendre un certain plaisir. Le moment où il course la bête est le seul sourire qu'il décroche du film ! Mais la mort du mouton intervient à un moment où nous ne savons encore rien du jeune homme. Elle prend une valeur presque documentaire, racontant bien plus les conditions de vie dans les steppes kazakhs que la psychologie de ce jeune garçon qui tue, certes avec facilité, mais à des fins nutritives. 

Aslan est obsédé par la propreté. Il se lave plusieurs fois par jour, mange du dentifrice, regarde des reportages sanitaires à la télé. Il ne supporte pas la présence des cafards chez lui. Il les capture, monte différents stratagèmes afin de les tuer ou de les torturer. Son obsession vire à la psychopathie lorsqu'il fabrique une chaise électrique adaptée aux insectes et sur laquelle il leur inflige différentes tortures. Aslan réalise sur ces petits animaux ses fantasmes de vengeance à l'encontre de Bolat et sa bande. Le gamin est bizuté, humilié et racketté, à l'instar de ses camarades. Or l'injustice de cette situation et la chape de violence qui plane sur l'école le remplissent d'une haine qu'il est incapable d'expulser autrement qu'à l'encontre des cafards. Autre animal ô combien symbolique : si le mouton est depuis longtemps l'animal qui caractérise le suiviste, celui qui se laisse faire, qui subit sans rien dire, le cafards lui, est bien l'animal nuisible par excellence. Or on l'a vu au début du film, Aslan a tué la victime qu'il y a en lui. Il ne se laissera pas faire et les cafards qui pullulent dans son école en payeront le prix à un moment où à un autre. 

C'est là qu'Aslan devient lézard. Dans les dunes, il capture un beau reptile qu'il met dans un bocal et qu'il emporte avec lui à l'école. Lorsqu'il reste seul dans le collège après les cours, il semble vouer une admiration ou plutôt, une fascination certaine pour l'animal qu'il contemple. Aslan en capture d'autres, qu'il va nourrir avec les cafards qu'il attrape par dizaines. Le garçon va se venger, lui, et son seul ami, Mirsain, tout juste arrivé de la ville. Mirsain ne veut pas se soumettre au diktat de Bolat et le défie ouvertement. Seulement, avec l'aide de sa bande, ils lui mettent une belle race... Mirsain tente lui aussi d'échapper à la confrontation directe, mais d'une autre façon qu'Aslan. Il parle avec nostalgie de cette salle d'arcades de la ville où il se réfugiait quand ça n'allait pas, de ce paradis artificiel, de cet exutoire où la violence n'est pas réelle, où elle ne blesse pas. 

Cette accumulation de vexation et de violence aboutira au meurtre de Bolat, puis à une enquête policière et à l'arrestation des deux garçons. Mais aucun ne livrera la vérité sur ce qui s'est passé. Mirsain mourra en prison, on ne sait véritablement comment, et Aslan sera relâché. Baigazin introduit alors un plan subtile et définitif sur le sort des lézards. Pendant l'absence d'Aslan, personne ne les a nourris. Ils se sont entredévorés. Aslan est ce dernier lézards, celui qui a dévoré les autres pour survivre. Celui qui a débarrassé le collège d'un cafard (sitôt remplacé par un autre), et qui a dévoré son seul compagnon en cellule dans ultime spasme sec, froid, cannibale. 


Leçons d'harmonie est une sorte de guide de survie dans un territoire hostile qui n'est pas réductible à l'échelle du collège, mais qui peut se lire à celle du Kazakhstan, du monde peut-être. En racontant cette terrifiante histoire, Baigazin raconte aussi l'échec de la révolte qui s'achève en prison, puis à l'hôpital. A ce titre, son film fait peut-être écho aux révoltes qui ont traversé le pays en 2011, surgissantes puis disparaissantes, sans héritage et sans lendemain. C'est un petit précis de politique : le jeune Bolat, le caïd du collège n'est qu'un pantin entre les mains de deux jumeaux plus âgés. A la suite de la mort de Bolat, le réseau de racket qu'ils avaient mis en place est démantelé, les jumeaux arrêtés. On pourrait croire que la vie de l'établissement va pouvoir reprendre, mais cet espoir meurt dans l'instant. Un nouveau réseau se met en place et le racketteur banni au début du film (un religieux qui récolte de l'argent pour les "frères en prison") s'installe et prend possession du territoire. Voilà à quoi ressemble les révolutions contemporaines. Il n'y a qu'à voir l'Ukraine à l'époque de la Révolution Orange par exemple. Les révoltes sont sans lendemain, sans projet. Pour Baigazin, il n'y a eu ici qu'un déferlement de haine, de frustration cathartique. L'assassinat de Bolat est un acte isolé et solitaire. Il touche au coeur du système, mais pas à sa tête. Et surtout, les moutons eux, sont toujours là et se soumettent, sans rien dire, à leur nouveau despote. 

Aslan est de nouveau seul, seul avec le souvenir de ces deux garçons qui auraient pu ne jamais mourir, qui auraient pu être des amis (comme dans cette séquence à la salle d'arcades où Aslan rêve de les voir jouer l'un en face de l'autre). Le film se clôt dans un élan de poésie magnifique, un peu comme il s'est ouvert. L'adolescent est recroquevillé au bord d'un lac, vêtu d'un slip de bain. Il se dresse et, sur l'autre rive, il voit Bolat et Mirsain qui lui font signe et qui l'invitent à les rejoindre. Alors, un milieu de ce Styx, passe, dans une délicatesse folle, un ange. Il n'a pas la forme d'un ange, non, mais il en a toute la force symbolique. Le cycle se ferme, l'oeuvre également. Leçons d'harmonie est riche de son témoignage, de sa radicalité, de sa beauté plastique, de son contenu âpre, du Kazakhstan qu'il raconte. J'aurais pu parler, des paragraphes durant, de l'attirance qu'Aslan ressent pour la belle Akhzan, jeune musulmane voilée dans une école et dans un pays qui donnent de plus en plus de place et de pouvoir aux femmes, de la dénonciation de la torture institutionnalisée dans la police et dont les deux gamins sont victimes, de ce flic qui était prof d'histoire avant de frapper des gosses dans une geôle sordide... Mais j'en ai déjà trop dit, et tant que Leçon d'harmonie est en salle, il vaut mieux encore le voir. 

vendredi 4 avril 2014

La Crème de la crème de Kim Chapiron


Au sortir de La Crème de la crème, on peut se demander ce qui meut véritablement le cinéma de Kim Chapiron. On reconnaîtra à son cinéma d'être traversé de bonnes intentions, bien souvent galvaudées par une absence de perspective globale. Sheitan par exemple. De prime abord, Chapiron semble vouloir renverser un rapport de force : celui établi entre français issus de l'immigration et français dits "de souche". Ses personnages principaux, enfants d'immigrés, banlieusards dont les hexis et les habitus laissent transparaître leur appartenance à des franges culturelles minoritaires et dépréciées mais aussi leur relégation sociale, sont propulsés hors de leur territoire. Leurs codes et leurs modes de représentation sont alors remis en cause par la confrontation directe et violente avec une France rurale qui leur est étrangère (renversement du rapport : ce ne sont plus eux les étrangers, mais ce sont bien ces "souchiens" pour reprendre le terme de Houria Bouteldja). Seulement, pas avare de schématisme, Chapiron heurtait cette jeunesse doublement délocalisée (déracinement culturel, d'abord, et déracinement géographique puisqu'ils sont envoyés hors du ghetto où ils sont habituellement enfermés - Chapiron aurait-il lu les travaux de l'école de Chicago ?) à une meute triviale, aliénée, consanguine et débilitante, métaphore peu subtile d'une France profonde post-2002 qui refuse la mixité, vit dans le mysticisme et engendre des monstres. En cela, Sheitan était tout aussi manichéen que le(s) Frontière(s) de Xavier Gens, qui entretenait les mêmes fantasmes et la même opposition symbolique entre gens de la ville et gens de la campagne, entre ouverture multiculturelle et renfermement eugéniste. 

Le sociologue Chapiron a cette fois dû se tourner vers les succès de librairie des Pinçon-Charlot, grands spécialistes des riches et de leurs modes de vie, et a choisi de plonger dans l'univers des grandes-écoles parisiennes. Kelliah, Louis et Dan sont trois étudiants de l'une des plus grandes écoles de commerce. Ils vont monter un réseau de prostitution plutôt luxueux au sein de celle-ci en déclinant les préceptes économiques de l'offre et de la demande, ceux-la mêmes qu'on leur enseigne dans l'établissement.

Le pitch est ouvertement provocateur et aurait pu servir de base intéressante à une analyse profonde et systémique des logiques économiques qui régissent globalement le monde dans lequel nous vivons. Mais la déclinaison qu'en fait Chapiron à une échelle microéconomique est horriblement scolaire et ferait presque mourir d'ennui un étudiant de terminale ES... Grossièrement, Chapiron travaille plus sur les modèles de reproduction que sur le modèle économique, et il se place à deux échelles, la reproduction sociale à l'intérieur de l'établissement, et la reproduction économique simpliste, orientée autour des rapports de domination de classe et de genre. 

Qui sont nos trois protagonistes ? On se croirait revenu à la Révolution française... Louis, c'est l'aristocrate, le "fils de", héritier d'un domaine, Versaillais de naissance comme de principes, arrogant, discourtois, misogyne, élégant. Dan, c'est le bourgeois, le fils de nouveau riche ou plutôt du "riche" qui a mérité de l'être parce qu'il a gagné sa situation (son père va recevoir la Légion d'honneur et il hésite à la prendre). Il est très porté sur le blé, il connaît les rouages de l'économie comme personne. Il n'a pas la prestance ni la légitimité de Louis mais il cherche à faire ses preuves. Kelliah, c'est l'intruse, l'énigme. La fille de prolo arrivée là parce que la République égalitaire et méritocratique récompense quelques pauvres pour avoir bien copié les valeurs des puissants et pour éviter que le système de reproduction sociale en place ne paraisse inique auprès de ceux qui sont en bas de l'échelle (et qui y resteront toute leur vie).  

Au sein de son microcosme d'école, Chapiron redessine les divisions de classes et la reproduction des barrières sociales : Kelliah est une première année. Autant dire que, malgré son Master d'économie (!!), elle ignore tout du fonctionnement du monde. Toutefois, elle est habitée de cette étrange mélancolie nihiliste du pauvre, ce jemenfoutisme qui la transforme en louve, en rapace plus rapace encore que les maîtres à qui elle se lie. Dan est complexé par son illégitimité : aux yeux des aristocrates comme Louis, tous beaux et tous membres de clubs où ils peuvent baiser comme bon leur semble, Dan est un parvenu, un "prolétaire qui a réussi". Son physique ingrat, matérialise sa relégation dans les sous-couches de la hiérarchie : il est un dominé parmi les dominants et doit faire ses preuves. Louis quant à lui, détient déjà toutes les clefs du système. Il est né avec tous les capitaux bourdieusiens entre les dents. 

Et on voit bien ce qui va lier ces trois lascars : la croyance du pauvre qu'en se faisant passer pour plus vorace que le maître, il va réussir à en déjouer le système (alors qu'elle coulera, comme les autres, et certainement plus bas encore) ; l'avidité du parvenu et son envie irrémédiable de surmonter son complexe d'infériorité (baiser, baiser, baiser, baiser) en faisant montre d'un talent de gestion, de marchand, d'économiste hors paire ; l'opportunisme du "déjà riche", voyant là une chance (une de plus) d'être encore plus riche qu'il ne l'est déjà. Alors ces trois-là montent leur affaire et vont monnayer les charmes de jeunes femmes.

Soyons fun, soyons des escort girls. Le propos est trouble autour de la question soulevée ici. Ces trois jeunes gens vont aller chercher de jolies filles dans des situations difficiles ou quelconques (l'une vend des parfums, l'autre distribue des journaux, une autre encore remplit des rayons de Supermarché...) et leur proposer de dépasser leur complexe de classe : mesdemoiselles, vous êtes belles et votre beauté à une valeur marchande, tout comme votre sexe et ce que vous êtes capables d'en faire. Chapiron met en exergue l'absence effarante de sentiments dans cette démarche : tout se monnaie, tout est économiquement viable. Pire, notre trio semble ignorer la possibilité de l'émergence du sentiment amoureux. Plus encore, lorsqu'il surgit, il pense pouvoir le monnayer à son tour. L'échec est sublime, d'autant plus sublime que l'amour est là mais qu'ils sont incapables de le toucher. Car incapable de l'appréhender et d'en comprendre les implications. L'amour, c'est une "frayeur" comme ils disent. 

Terrifiant. Ces jeunes riches de Chapiron vivent dans une pornocratie globalisée qu'ils entretiennent avec un mépris fun et engageant. Ils ne font pas que reproduire leurs caractéristiques de classe, ils les déploient encore et encore jusqu'au sabordement, ignorant toute mise en garde, se repaissant de leur toute puissance, un peu comme des traiders de Wall Street d'avant crise (c'était quand déjà ?). Seulement, comme dans le monde de la finance, leur petit jeu va s'effondrer et la sanction sera sans appel. Et Chapiron, dans un élan surprenant de romantisme ou de lucidité, je ne sais pas, fait rejaillir clairement le seul acte positif et expiatoire au moment de leur mise à mort : un langoureux baiser entre Kelliah et Louis, qui lie à la fois les classes et fait la nique aux juges. 

Espoir ou dernier bras d'honneur ? C'est un peu une sacralisation stupéfiante d'un "no futur" faussement punk qui semble en réalité vous dire : "peu importe que nous soyons punis, nous recommencerons car nous sommes unis". Mais recommencer à faire quoi ? A niquer le système ? Non, pas du tout. A l'amplifier, à le reproduire mais en pire, à le défigurer encore et encore pour qu'il explose toujours plus fort. Toute la fumisterie du film de Chapiron tient en une phrase tenue lors de la présentation du film : ceci n'est pas un pamphlet contre les écoles de commerce. Ah bon ? Mais alors, qu'est-ce que t'as voulu raconter copain, que les jeunes fils à papa se branlaient aussi sur Chatroulette et qu'ils écoutaient aussi Justice ou The Shoes ? Qu'ils étaient tellement précoces qu'ils montaient déjà des réseaux de prostitution à l'école et qu'ils en avaient rien à foutre de se faire gronder par le dirlo ? Les garnements... Chapiron refuse simplement d'avoir un point de vue politique sur ce qu'il présente. Absence de vision, absence de perspective, encore une fois : la dimension politique de ce qui aurait pu être un film démonstratif, certes, mais ravageur, est sacrifiée sur l'orée du "fun à tout prix", des bons mots, des cocasseries. Alors pourquoi tu fais des films ? Pour faire réfléchir les gens ? Mais à quoi, si toi même tu refuses de prendre position et de défendre ce qu'il y a dans ton film ? Il n'y a rien de pire, lors d'une présentation, qu'un cinéaste qui n'a rien à dire sur ce qu'il a fait. Peut-être parce qu'il n'a pas réfléchi à ce qu'il faisait. Chapiron s'est voulu Fincher, il s'est fait Costa-Gavras : son Social Network ressemble au Capital,  sa crème à du beurre. 

vendredi 14 mars 2014

The Canyons de Paul Schrader

The Canyons s'ouvre sur une succession de plans fixes sur des cinémas défraîchis, vides, délabrés, abandonnés. Paul Schrader va droit au but : dans ce Los Angeles où le soleil n'a jamais paru aussi froid, l'ancien scénariste de Taxi Driver annonce vertement la mort de l'industrie cinématographique qu'il a vu naître dans les années 60 et 70. Schrader fait partie de cette génération dorée du Nouvel Hollywood, avec les Scorsese, Spielberg, Lucas et autre Coppola. Une génération qui a bouleversé les codes esthétiques et les modes de production américains, profitant, d'une part, de l'influence des cinématographies européennes sur une industrie à bout de souffle, qui devait alors composer avec la tyrannique télévision, et d'autre part, avec l'abolition du code Hayes, manifeste de la censure mis en place par les majors dans les années 30. Il collabore ici avec un des papes de la littérature de la fin des années 80 et du début des années 90, Bret Easton Ellis, auteur de Moins que zéro, d'American Psycho, ou des Lois de l'attraction

Dans une cité des Anges glaciale, déambulent de patibulaires figures inanimées, décadentes et ennuyées. Ellis recycle la bonne vieille rengaine du trio amoureux : Ryan (Nolan Funk), jeune barman qui se rêve acteur, est retombé amoureux de son ex, Tara (Lindsay Lohan), en couple avec un fils à papa qui s'improvise producteur de cinéma, Christian (James Deen). Seulement Christian, libertin quand ça l'arrange, doute de la fidélité de Tara... 

On fait difficilement plus classique, plus épuré, plus canonique. Mais il y a ici, de la part de Schrader comme d'Ellis, une volonté de revenir à une simplicité de récit qui permette de détacher le regard du spectateur des habituels enjeux spectaculaires ou narratifs, pour les tourner vers d'autres possibilités interprétatives. Les lectures de The Canyons sont multiples et s'éloignent de la simple historiette d'amour bafoué. 

Schrader prend comme point de départ la mort d'un cinéma historique, celui des salles de cinéma. Ces salles éventrées, sans spectateur, sont le constat non pas que le cinéma n'est plus fédérateur autour de lui, mais qu'il peut exister par lui-même, en dehors du dispositif cinématographique, qu'il s'agisse de la caméra de cinéma (remplacée ici par le téléphone portable de Christian qui filme ses ébats sexuels et qui parle de "mes films") ou de la salle de projection (le générique d'ouverture), et qu'il peut même exister sans spectateurs. La réflexion que mène Schrader est alors que le cinéma, parce qu'il n'est plus techniquement circonscrit géographiquement et techniquement, fait de nos vies des films entiers, fait de nous des acteurs en permanence. Le cinéma s'immisce partout, jusque dans nos relations intimes, jusque dans l'outrance des réactions que nous pouvons avoir face à nos déceptions amoureuses (d'où la dimension particulièrement dramatique du crime final commis par Christian). 

De fait, puisque le cinéma se dématérialise et sort de son cadre de projection habituel, puisqu'il est partout et, de fait, nulle part, comment et pourquoi continuer à faire des films "traditionnels" ? Schrader, qui, avec The Canyons a expérimenté (apparemment non sans douleur) le financement participatif, emboite ici le pas de deux de ses confrères du Nouvel Hollywood, Spielberg et Lucas qui, il y a quelques mois, émettaient de sérieux doutes sur les modes de production hollywoodiens et sur l'avenir de l'industrie cinématographiques californiennes, condamnant la trop forte concentration des blockbusters, l'absence de diversité et de prise de risque des majors et l'explosion des budgets. Schrader et Ellis y voient là le travail d'individus que le cinéma, en tant qu'art et même en temps que produit de consommation, n'intéresse pas vraiment. Comme à l'accoutumée chez Ellis, l'intrigue prend place dans un milieu artistique plutôt bourgeois, où les figures parentales brillent par une absence-présence extrêmement trouble (celle du père de Christian, riche magnat dont on ignore tout si ce n'est qu'il donne à son fils les moyens de vivre dans l'oisiveté totale tout en l'obligeant à voir un psy), où l'argent coule à flot et l'ennui règne en maître.

Ils initient une dualité forte entre les quatre personnages principaux (la quatrième étant Gina, la petite amie de Ryan). Ryan, est un jeune garçon qui rêverait d'être acteur mais qui doit se contenter d'être barmaid et de résister aux avances d'un patron un peu folle. Il a été engagé pour jouer dans un film d'horreur produit par Christian, et dont la production est sous la direction de Tara et Gina. Lorsque Ryan est engagé, son ex, Tara, se retire du projet, troublée. La première rencontre entre les quatre individus intervient au tout début du film, dans la séquence du restaurant : Gina et Ryan font part de leur enthousiasme tandis que Christian et Tara sont sur leur portable, occupés pour le premier à trouver un plan cul, pour le seconde à écrire à ses amies. Au delà de la simple (pas si simple d'ailleurs) opposition entre un couple d'apparence uni, traditionnel et visiblement heureux et un couple à problème, c'est bien une vision plus large du cinéma que Schrader propose : ceux qui détiennent les ficelles de la production cinématographiques ne le font pas par amour du cinéma, ne le font pas parce qu'ils croient au cinéma, mais parce qu'ils s'ennuient, parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire (Christian et Tara). Face à eux, ceux qui voudraient réussir à en faire leur métier parce qu'ils ont des convictions artistiques (Gina) n'ont pas les moyens de mener à bien leurs ambitions car ils ne détiennent pas le pouvoir décisionnel, tandis que ceux qui n'y voient qu'un promontoire à leur gloire propre sont dénués de tout talent et rattrapés par leur arrivisme (Ryan). 

Tara n'a de cesse de répéter qu'elle s'était engagée sur le film car elle en avait une envie soudaine, à un moment donné, mais que cette envie lui est passée, qu'elle a besoin d'autre chose. Christian lui, ne fait que donner de l'argent. Ce film n'est pas le sien. "Ses" films, sont ceux qu'il fait avec son téléphone portable lorsqu'il filme ses parties de jambes en l'air avec ses partenaires multiples. Le cinéma ne l'intéresse pas. C'est juste une affaire d'égo. Ryan lui, peine à tenir une séance photo et est prêt à bien des choses pour avoir se rôle (jusqu'à la compromission sexuelle), tandis que Gina, aussi enthousiaste soit-elle, est confinée dans le rôle d'une petite main dont le travail peut s'effondrer à n'importe quel moment. Voilà un bien triste portrait d'Hollywood, peu reluisant, empreint d'un certain désenchantement glacé et particulièrement distant, d'où s'échappent de lancinantes saillies sur la décomposition d'un système. 

A un autre niveau de lecture, The Canyons se lit évidemment comme la poursuite des travaux d'écriture de Bret Easton Ellis. Le personne de Christian est le prolongement d'un Patrick Bateman par la dualité qu'il propose : à la fois jeune fils à papa en apparence propre sur lui, mais dérangé par son incapacité à se défaire d'une tutelle paternelle qui lui inflige un sévère complexe d'égo. L'argent n'y peut rien, il ne sait qu'en faire comme il ne sait que faire de sa vie en général, ne trouvant d'intérêt que dans les rapports sexuels qu'il provoque grâce à son smartphone. James Deen est parfait dans ce rôle car il met merveilleusement en abîme sa carrière d'acteur porno : en effet, il est habitué à jouer les boys next door, ces gentils garçons qui débarquent avec les meilleures intentions chez leur voisine alors que celle-ci a une poussée hormonale dingue ; mais on le connaît (enfin, ceux qui regardent des pornos...) aussi un peu plus sauvage, pour ne pas dire carrément violent, lorsqu'il incarne le fantasme du rapist ou du beau gosse aux penchants BDSM (pour ceux que ça intéresse, voir ici).

Le langage archétypique mis en place par Schrader ainsi que la profondeur de la réflexion menée sur l'industrie hollywoodienne renvoient assez évidemment à deux oeuvres pas si éloignées dans le temps, d'autres réalisateurs du Nouvel Hollywood. Je pense au remake du Crime d'amour d'Alain Corneau orchestré par Brian De Palma, Passion, mais aussi au Twixt de Francis Ford Coppola. Deux réalisateurs phares, abandonnés de l'Hollywood du XXIe siècle, qui redonnent du corps à un cinéma abonné à l'impératif de rentabilité, dénué d'imagination, de fascination, de perversion. The Canyons s'inscrit dans cette lignée de films dont les illustres réalisateurs, à défaut d'avoir toujours les faveurs des porte-monnaies, ont toujours une vision à défendre et la légitimité de porter une critique, aussi désabusée soit-elle, sur une industrie qui les a vu naître. Qu'ils ont fait naître. 

lundi 24 février 2014

MONDKOPF - Hadès

Quand le maître des lieux a voulu que je fasse la chronique de cet album, j'ai tiqué. J'y connais rien en musique, c'était peut-être mieux que je me taise. Mais vu que j'allais aussi au concert (samedi 22), ça devenait de plus en plus difficile de refuser... Alors un peu d'indulgence, ma plume n'est pas aussi aiguisée que la sienne. 

L'enfer de Mondkopf est pavé de scuds violents et d'intenses orgies rythmiques. Le premier contact avec l'objet est déjà une agression : une pochette monochrome, une roche abrasive qui baigne dans un rouge sulfureux et éclatant. C'est sûr, on n'accèdera pas aux limbes de la techno sans se brûler un peu les ailes, sans laisser quelques tâches au fond de la culotte non plus... 

Animé d'une bestialité vindicative qu'on lui connaissait peu, l'Hadès de Paul Régimbeau hurle une noirceur toute nouvelle, crie une étrange mélancolie nihiliste. Le morceau qui ouvre l'album, sobrement intitulé Hadès 1 est à la fois un condensé de ce qui nous attend et une annonce mortuaire des plus inquiétantes : l'intro est particulièrement agressive jusqu'à l'arrivée de cuivres, hermès mortifères, ténébreux et fiévreux. Charon vous attend, au bord d'un Styx bien agité : la traversée ne se fera pas sans encombre, vous êtes prévenus. 

En fait, Régimbeau se fait plus Virgile que Charon. Une fois le pied posé de l'autre côté du cinquième cercle, il se met dans la peau du poète qui accompagna Dante aux enfers dans La Divine Comédie, lui faisant découvrir les mille et un recoins et les mille et une tortures de ce topos fantasmatique. Il revisite un imaginaire violent et tortueux, où la profondeur des beat n'a d'égale que la puissance des déflagrations qui jaillissent aux quatre coins de l'album. Si Eternal Dust n'est pas sans rappeler les rythmiques vénéneuses de Forest Swords, les morceaux Cause & Cure ou Immolate tirent carrément plus vers la techno pure, de l'Ancient Methods qu'on aurait trempé dans l'acide, du Vatican Shadow sous glucuronamide. Un rien pervers. 

Dans ce voyage lugubre et éreintant, Mondkopf déploie aussi quelques interjections fantomatiques. Le morceau Here Come The Whispers porte bien son nom : plus vaporeux, plus fuyant, il sonne comme une sourde lamentation crépusculaire, comme une lourde plainte désolée. Absences alterne lui entre une rythmique hyper hachée et la chaleur incommodante de grésillements terrifiants. Le morceau s'achève dans un véritable bain de sang, explosé de vibrations et de stances aussi violentes que grisantes. We Watch The End est tout aussi explicite : il y souffle un vent glaciale et spectral bien flippant, hantant comme rarement un dénouement d'album...

En attendant la chronique sur le concert de samedi, Hadès peut logiquement s'écouter en famille, à la maison, les soirs sales comme les matins cuités. Il mettra quelques gifles à votre petit frère qui s'extasie encore devant l'Aleph de Gesaffelstein. Ca peut pas lui faire de mal à ce merdeux.

jeudi 20 février 2014

YO LA TENGO - Super Kiwi

Un kiwi qui sauve un kiwi... c'est Super Kiwi, le meilleur titre de tous les temps avec la meilleure pochette de 7" possible, et c'est Yo La Tengo qui y a pensé en premier. Forcément. J'ai eu du mal a rentrer dans le dernier LP du groupe New Yorkais, lui reconnaissant tout le charme nécessaire et évident, mais il y a ce je ne sais quoi qui fait que j'ai un mal fou à apprécier. pourtant le précédent album était un enregistrement somptueux, et le fait que John McEntire produise celui-ci devrait me ravir. Session rattrapage avec ce Super Kiwi, composé de 2 titres. Sur la face A, un morceau tout en saturation baveuse et up tempo, on pense au son MBV en plus détendu, le batteur de Tortoise, encore une fois derrière la console, y déploie le son le plus aqueux dispo à son Soma de studio, pas loin du son hyper crade du morceau punk de Beacons Of Ancestoship. De l'autre côté, Yo La Tengo joue une réponse nettement plus calme, tout en corde claire et en clavier lumineux, où les voix s'apposent délicatement.

jeudi 13 février 2014

La Belle et la Bête de Christophe Gans

La Belle et la Bête version Christophe Gans est typiquement le genre de films que l'on adorerait pouvoir aimer. Des acteurs principaux que l'on sait capables d'être charismatiques, un budget conséquent, le savoir faire de Gans, grand imagier (souvenons nous avec nostalgie des ambiances glauques et mélancoliques de son Silent Hill), et un conte fédérateur qui a habité l'enfance de chacun d'entre nous, que ce soit littérairement ou cinématographiquement (Cocteau ou Disney). Pourtant, impossible de s'attacher à quoi que ce soit dans cette relecture tapageuse et trop léchée pour être intrigante, d'un conte aux potentialités sulfureuses et poétiques pourtant évidentes. La Belle et la Bête est un récit de passage, un peu comme peut l'être le Marie-Antoinette de Sofia Coppola ou, bien évidemment, Alice aux Pays des Merveilles. Une jeune fille, très proche de son père, est contrainte à un choix cornélien: voir son père partir et disparaître, la reléguant à son statut de fille cadette, à jamais femme-enfant amputée d'une figure paternelle qui la porte ; ou bien devenir femme, et se jeter dans la "gueule du loup". La Bête, figure fantasmatique d'une virilité non maîtrisable, effrayante et inconnue, ne redevient homme qu'au moment du renoncement de la jeune fille à son statut d'enfant : en acceptant l'amour qu'elle lui porte, elle devient femme et le visage de celui qu'elle aime, alors, reprend les traits d'un être humain.

Cocteau avait su en faire un poème oscillant entre les brouillards d'un surréalisme feutré, pour ne pas dire bourgeois, et les convulsions érotiques baroques. Gans a lissé ses personnages à l'extrême, ne leur offrant que peu de prise psychologique et bien trop peu de temps pour en développer l'ampleur. Sa Belle est trop guindée, et ses bribes d'effronterie sont noyées dans une gentillesse de "fille à papa" bien convenante. Toutefois, il n'a pas évacué toutes les tensions sexuelles qui font de ce conte un récit initiatique : Belle entreprend bien de rompre le cordon qui la lie amoureusement à son père et accepte au fur et à mesure son statut de femme : elle échange ses haillons de paysanne pour des robes lourdes et chargées (passage des vêtements d'enfant aux vêtements de femme), elle accepte la potentialité érotique de son corps lors d'une danse avec la Bête où se noue un premier contact physique. Surtout, elle s'attache à lui en découvrant le passé du prince : à travers de gigantesques miroirs (circulaires et même ouvertement en forme de vagin pour certains), elle apprend à connaître cette bête qui fut autrefois un homme, certes impétueux et prétentieux, mais surtout obsédé par son besoin de dominer une Nature qui lui échappe. Et ici, bien évidemment, la Nature renvoie à l'altérité féminine, incomprise, double et fuyante, qui prend tantôt les traits d'une biche dorée, tantôt ceux d'une nymphe aux formes humaines.

Les flashbacks de Gans sont un procédé bien trop simples et bien trop explicatifs, dénouant toute possibilité érotique dans la relation qu'entretiennent la Belle et la Bête. Il n'y a, en réalité, aucun face à face qui nous permette de mesurer l'étendue de ce qui les sépare et, réciproquement, l'étendue de ce qui les rapproche. En cela, le dessin animé de Disney procédait bien plus judicieusement en accordant une place plus conséquente à l'évolution sur moyen terme de la relation entre les deux personnages. Chez Gans, l'amour de la Belle est surgissant et incompréhensible. Rien ne permet d'en justifier la présence, si ce n'est la mécanique d'acceptation onirique dans laquelle la Belle se plonge chaque nuit en découvrant le passé de son hôte... La Bête elle, reste un personnage éternellement sous exploité et sous exposé : le procédé de flashbacks, toujours, en dissout toutes les aspérités, tous les mystères, toutes les rigidités d'esprit, tous les fantasmes. Notre prince n'a rien d'un bad boy : il est juste un peu trop obsédé par cette biche. On aurait souhaité que Gans insuffle un peu plus de noirceur et de trouble dans ce personnage qui ne brille à aucun moment, ni par sa présence, ni par sa fougue, ni par sa bestialité. La seule séquence que le réalisateur consacre à son animalité nous montre la Bête chassant un sanglier et le dévorant. Là encore, il insiste peu ; ce qui l'intéresse vraiment, c'est la réaction de vierge effarouchée de sa Belle. 

S'il n'a donc pas renoncé à exploiter les potentialités psychologiques du conte, Gans n'en a déjoué aucun piège, dénoué aucun noeud, résorbé aucun litige. Il a gommé, autant qu'il le pouvait, tout ce qui donnait de la chair, de la volupté, de l'ambiguité à ses personnages principaux. Et rien, autour d'eux, ne vient instiguer un quelconque malaise, un quelconque trouble. Les personnages secondaires sont, au sens propre comme au figuré, secondaires : leur traitement est bâclé, autant que le casting a pu l'être d'ailleurs. L'actrice Myriam Charleins, qui joue la diseuse de bonne aventure, est hors sujet du début à la fin. Quant aux frères et soeurs de Belle, leur direction d'acteur est navrante et confine les personnages dans des caricatures grossières de faire-valoir. Un peu comme un joueur de foot en manque de temps de jeu qui veut trop en faire lorsqu'on lui accorde quelques minutes et qui, à force de jouer en surrégime, dérègle toute la mécanique de l'équipe en place...

Un peu, aussi, à l'image de Gans et de sa mise en image pompière. Visiblement frustré de ne pouvoir mener tous les projets qu'il a en tête (de Rahan à Fantomas...), le réalisateur du Pacte des Loups a voulu sortir le grand jeu et livrer une fresque esthétiquement époustouflante, baroque, grandiose. C'est très certainement ce qui rapproche cette version de La Belle et la Bête de l'adaptation d'Alice par Tim Burton : noyé dans une débauche numérique, précieuse et envahissante, le récit est neutralisé par la technique, les enjeux scénaristiques dilués dans l'obligation de fournir un univers visuel que l'on serait obligé de trouver beau. Or cette débauche, si elle ne peut se réclamer de Sade par son manque cruel d'érotisme et de poésie macabre, a de toute évidence l'effet inverse : elle frustre, renfrogne, écoeure. 

dimanche 9 février 2014

Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert

Je vais m'évertuer à faire court et simple, le biopic (nous devrions parler de long spot publicitaire) sur Yves Saint-Laurent se résumant (quasiment) en deux séquences qui ouvrent le film. 

Première séquence : intérieur cossu, pour ne pas dire chargé. Maman Saint-Laurent prend le thé avec ses vieilles copines. Ces dames sont sapées comme au milieu du XIXe siècle, coiffures improbables, robes chichiteuses et discussions de circonstance. Elles parlent de ce qui se passe à Alger, des manifestations et des heurts qui ont lieu dans la capitale algérienne. On se gargarise d'être tranquille à Oran, loin de l'agitation, tout en entretenant le petit frisson bourgeois que cette plèbe affamée ne vienne taper à la porte de la somptueuse demeure pour demander son du aux colons qui s'abreuvent tranquillement de leur thé arraché aux dos des noirs, des arabes et des indochinois qu'ils exploitent. 

Seconde séquence : Yves est à son bureau, dans la chambre de cette même maison où sa mère fait chauffer son goitre avec ses pine-co. Il travaille le petit, à dessiner des robes, comme toujours. Il n'y a que cela qui l'intéresse. Cela et le cul visiblement. Se levant de son fauteuil, le jeune homme (incarné par Pierre Niney) jette un coup d'oeil à la fenêtre et regarde, surplombant, un ouvrier arabe qui passe justement par ici. Cet ouvrier lui renvoie le regard. Yves sourit... Il va prendre cher, c'est sûr. 

Voilà par quoi Jalil Lespert a choisi d'ouvrir son film sur Yves Saint-Laurent et, par la-même, voilà ce qu'il a choisi de nous en dire. Enfermé, Saint-Laurent ne l'est pas seulement dans sa chambre, il l'est dans sa névrose : reclus dans son statut de fils à papa surprotégé de tout, il est, pire encore, perpétuellement hors du monde. Les événements d'Alger ? Il n'en a cure, il doit dessiner. La guerre d'Algérie ? Il sera interné en hôpital psychiatrique lorsqu'on lui demandera d'aller servir sur le front. Mai 68 ? Il le regarde à la télé marocaine, se poilant de savoir que sa boutique à Saint Germain est fermée à cause des manifestations... Un personnage qui n'aurait donc vécu que dans son égotisme maladif, jamais intéressé par son époque, ni par la prochaine d'ailleurs, juste par son travail...

Il faut dire qu'on l'a tellement gâté le petit fils de colons... Mère poule, papa riche affairiste, gouvernante et copines aux petits soins. L'Algérie lui a donné le goût de l'exotisme : ce plan surplombant où il mate l'ouvrier arabe qui passe, révélant cet homo colonialiste heureux de s'encanailler auprès des autochtones quand il s'agit de baiser, mais jamais pour le reste. Entre blancs dans la famille, entre blancs dans les quartiers chics de Paris. On ne côtoie la racaille étrangère que de façon nocturne, quand on veut voir le loup, aux bords de la Seine... La toute puissance de ce regard ; je ne m'en remets toujours pas. Un plan en plongé totale, Yves le jeune pédé blanc bourgeois qui matte et qui domine entièrement, l'ouvrier qui passe. Symbolique. Terrifiant. Jamais dans le film, Lespert n'interroge cette attitude, jamais il ne la renverse. Il l'alimente au contraire, en accumulant les moments d'entre-soi. Les séquences sur son balcon parisien ne sont qu'un leurre d'ouverture. On y est cloîtré, le monde, le vrai monde, celui des gens qui existent vraiment, pas seulement pour eux, est tellement loin. On ne le voit même pas : il est en bas. Et Lespert n'offre jamais la possibilité de le voir. 

Car Yves Saint-Laurent est un homme d'altitude : de sa chambre oranaise à son balcon parisien, il n'est à l'aise qu'au dessus des autres. Voyez comme le fait d'être comme tout le monde, au milieu de la populace, le désespère ! Il n'est confronté à la réalité que lorsqu'il est appelé à combattre en Algérie. Il panique, fait une dépression, fini sous terre, dans sa cellule psychiatrique. Par ce travail, Lespert essentialise sa position sociale : il y a des gens qui sont faits pour être au-dessus des autres, pour vivre sur la Lune et n'en jamais être délogés par des préoccupations séculières. Le "talent" vous y autorise. 

Basé sur le livre de Pierre Bergé, dont le personnage interprété par Guillaume Gallienne est parfois bien plus au centre des préoccupations du réalisateur que celui de Saint-Laurent, cette hagiographie impudique et terriblement pédante déroule son cadre publicitaire pour mieux servir la gloire d'un créateur qui fut certainement génial dans ce qu'il se donna pour mission de faire, mais dont la vie ne méritait certainement pas d'être portée à l'écran de la sorte... Cela amène une réflexion plus large sur les potentialités cinématographiques du matériau biographique. Lespert se trouve ici dans une position artistiquement intenable : au service de Bergé (qui l'a autorisé à dévoilé des moments particulièrement intimes et gênants de leur relation amoureuse...), de la marque Saint-Laurent, il n'est plus cinéaste mais pigiste de luxe pour un secteur de la mode qui n'en avait pas vraiment besoin. 

Mea Culpa de Fred Cavayé

Alors c'est lui, le nouveau nabab de l'actioner français ? C'est lui le prodige de la course poursuite et des bagarres de rue made in France ? La plaie... Si j'avais su qu'une réputation pouvait s'éteindre en si peu de plans... De Cavayé je n'avais strictement rien vu. Ni Pour elle, tant loué par la critique et remaké aux Etats-Unis par Paul Haggis (Les Trois prochains jours, avec Russel Crowe), le surestimé scénariste de trois Eastwood et deux James Bond, ni A bout portant, sorti en 2010, qui a coûté 10 millions d'euro sans arriver à rameuter en salle un dixième de son prix en équivalent spectateurs (ouais, c'est pas clair...). 

Cavayé propose certainement l'un des plus vilains torchons de ce début d'année : il tente d'explorer l'amitié de deux flics, Vincent Lindon, vu dans Pour elle (tiens, tiens...) et Gilles Lellouche, vu dans A bout portant (ah bah oui...), détruite par un accident de voiture qui a entraîné le divorce du personnage de Lindon, son licenciement de la police, sa déchéance totale, etc. Complètement paumé, il va retrouver sa paire de couilles lorsque son petit mouflet va être menacé par une pègre plus vilaine que vilaine, tout ça parce qu'il n'a pas été foutu de pisser droit et de ne pas traîner dans les corridors d'une arène de... corrida. 

Toute cette petite aventure rapidement musclée et hâtivement mise en valise n'est qu'un prétexte grotesque afin d'interroger une virilité masculine en pleine perte de sens : le personnage de Lindon est totalement émasculé par une faute qu'il croit avoir commise. Cavayé joue sur des effets de flash-back tronqués, à la lourdeur et à la laideur sans nom, pour suggérer une culpabilité terrible, celle d'avoir tué une femme et son chiard après avoir picolé (aparté : j'ai une théorie sur les couleurs. Lorsqu'on veut cacher la misère d'une séquence esthétiquement médiocre, on la noie dans une teinte qui en accroit la dimension irréaliste : un bleu profond, un vert gras, un jaune patate... Les flash-backs de l'accident sont bousillés par un bleu flou et triste, soulignant le côté sombre de ce souvenir tandis que ceux de Lindon et Lellouche à la plage (ouais...) le sont dans un jaune jovial et pétulant, pour mieux en souligner la nostalgie heureuse... Vous avez dit original ?). Il est incapable de tenir son rôle de père, son rôle de mari et même son rôle d'homme (ex : lui le flic intègre obsédé par la justice, reconverti en convoyeur de fonds, ne réussi pas à protéger un de ses collègues martyrisé par une brutasse). C'est l'effondrement du patriarche, menacé par la nouvelle petite tantouze qui convoite sa femme : un gringalet à la barbe de deux jours, qui ne se confronte jamais directement  à la violence (il prend juste un plaisir sadique à regarder les mises à mort de corrida), qui est tristement romantique (le bouquet de fleurs moches), lâche (il se planque derrière les voitures pendant la fusillade) et incapable d'afficher une quelconque autorité (il ne tient même pas la télécommande...). Cavayé pousse l'opposition sommaire jusque dans les traits physiques des personnages : au visage marqué, usé et buriné de Lindon répond le visage très lisse aux traits fins de l'acteur Cyril Lecomte... Bref, on le voit bien, c'est un concurrent fantoche : parce que quand notre gros mâle en mal de masculinité aura retrouvé sa paire de burnes dans les cendres de son amnésie accidentée, il n'aura même pas besoin de bomber le torse longtemps, sa femme, toute noyée dans son besoin de protection, répudiera le prétendant, sans la moindre contestation. 

Par delà cette réaffirmation de la figure du mâle dans toute sa splendeur (protectrice, juste, violente, virile), c'est le sondage de l'amitié entre hommes qui est le deuxième noeud de l'intrigue : Lellouche et Lindon sont deux potes fort en gueule, rongés par un accident de voiture qui cache un lourd secret. Et ce secret, Cavayé le jalonne avec des sabots tellement encrottés qu'on n'en peut plus de soupirer devant la vacuité immense qui épouse la forme de l'écran... Lorsque le gamin demande à Lellouche si il connaissait les gens que son père a tué, le flic répond que non et que son père n'a tué personne. Le gamin demande alors pourquoi il est allé en prison, ce à quoi Lellouche rétorque que parfois, même quand on est innocent, on va en taule... Voilà, voilà, ça vaut bien une heure trente de profonde marade à Marseille non ? 

Ah oui Marseille ! C'est si charmant l'opportunisme... Quoi de mieux que cette ville à la sulfureuse réputation pour aborder le crime organisé, le trafic de putes et de dope, mené par des serbes au crâne rasé, qui kiffent les merco et les entrechats au couteau ? Bah rien, tant qu'à faire dans le cliché, enfonçons nous-y gaiement ! Nos vilaines quiches mafieuses viennent de l'Est, bien évidemment, font toujours des grimaces et sont les seules fauteuses de trouble dans cette cité phocéenne qui a pourtant l'air si calme quand la police fait son travail... 

Cavayé est donc le petit prince de l'action à la française, avec tout ses glaviots poivrés et bien bruns, nourri aux vigilent de Branson et aux nanars 80's de Delon. Du cinéma des années 90 au mieux, jamais pertinent, toujours dans la caricature outrageante des sentiments humains et dans les oppositions factices, toujours à chercher une tangente manichéenne et vieux jeu, toujours à regarder le nombril des archaïsmes qui s'écroulent plutôt qu'à en chercher des échappatoires. 

jeudi 6 février 2014

EMPTYSET - Recur

Le duo de la quête de la fréquence et de la distortion remettent le couvert avec la petite soeur de Demiurge, après un Medium moins convaincant et un autre EP, plutôt bon, chez Raster Noton. C'est chez ces derniers d'ailleurs que le duo Purgas et Ginzburg décident de publier ce nouvel album. Ils ne feront pas tâche au milieu des autres artistes du label, comme d'ailleurs ils ne trahiront pas le son Emptyset. La production du groupe ne change pas. Les deux restent exactement dans les mêmes sphères, explorant toujours le son avec la même logique, avec la même méthode. Beats simplifiés à l'extrême, l'éloignement avec la dance music se creuse encore. De simples kicks et des idées de charley re-dessinées à l'oscillateur. Le reste est composé de bruits blancs, de réverbérations et échos manipulés comme instrument à part entière, de distortions comme guide absolu. Des sons courts rallongés via les traitements, des mesures martelantes s'interrompant pour laisser l'objet sonore vivre seul : le son et l'espace, les fréquences et leur dégradation, les résonnances et leur impact- voilà le projet. Un dub total et technique qui s'affranchit de toute forme pour n'explorer que le studio, en oubliant la musique. En soi, c'est une analogie déjà proposée, mais la démarche actuelle d'Emptyset me rappelle de plus en plus celle de SunnO))), tant la route est similaire. Dorénavant, le duo n'explore plus que des variations et déclinaisons de son produit, n'innovant que dans ses concepts et moins dans sa forme. L'exploration, la quête continue, mais de surprise il n'y a plus. Pour ceux qui ont totalement usé Demiurge, Recur est indispensable. Pour ceux qui l'auraient écouté comme n'importe quel autre album sans s'y plonger totalement, ils ne verront pas la différence.

jeudi 30 janvier 2014

MAN OR ASTRO-MAN ? - Defcon 5, 4, 3, 2, 1.

Quand Man Or Astro-Man ? a fait savoir qu'un album était en cours de réalisation, forcément, j'étais tout fou. Pour quiconque a déjà foutu les oreilles dans leur surf galactique ultra pété, l'expérience est souvent marquante. On twist facilement sur les rythmes de Eeviac ou d'Experiment Zero, ce n'est plus à prouver puisque démontré dans à peu près toutes les galaxies connues. Après une pause d'une dizaine d'années, probablement passée en quelques secondes selon leur propre espace-temps, Birdstuff, Starcrunch et Coco The Electronic Monkey Wizard ont enregistré de quoi faire tourner un 33 tours en entier (après quelques 7" dont nous avons déjà usé la surface) accompagnée d'une nouvelle recrue, féminine cette fois, et probablement calé dans le même cosmos que les trois autres. Mais à l'écoute de l'album lors de sa sortie, ce fut une petite déception - d'ailleurs, on a probablement bien fait de ne pas se jeter dessus pour le chroniquer, probablement qu'il aurait ramassé cher; mais finalement, prendre son temps est un peu devenu une règle d'or ici bas. Pas ou peu de surprises, pas de morceaux franchement fantastiques au delà de ceux déjà gravés sur les Analog Series. C'est finalement après de longs mois qu'on y revient, et cette fois, on adhère. MOAM? avait l'habitude à chaque album -jusqu'à EEVIAC- d'accélérer le rythme générale de ses albums. Ce Defcon ne joue pas à ce jeu, mais uniquement à celui qui consiste à remettre le couvert et à se fendre la gueule. Le délire de l'espace demeure bien en place, seuls les samples n'ont pas passé l'épreuve du temps, à l'inverse des voix qu'on a jamais autant entendus, et le groupe se focalise uniquement (ou presque) sur des sons qui sortent de ses instruments -comme si le sampler n'en était pas un. Guitares surf, basse cosmique, oscillateurs galactiques se ruent dans les enceintes, menés par le jeu toujours aussi impeccable du batteur, véritable meneur débrouillard du groupe. Sur New Cocoon, le ton se fait plus sévère, presque paranoïaque et guerrier. A quelques reprises, MOAM? s'aventure également plus du côté de l'électronique, sans pour autant dévier de sa trajectoire : les sons sont épais et font toujours référence à une SF datable au carbone 14. Les années 60-70 comme influence, Man Or Astro-Man? n'a pas fondamentalement changé. Et si une première écoute pouvait décevoir, putain on est content de les retrouver !

vendredi 24 janvier 2014

ERIK BRUNETTI - FUCT

Les livres ici sont plutôt rares, pas de gros lecteurs parmi nous. Alors quand on décide d'en mettre un en avant, généralement, c'est qu'il est plein d'images dedans et que la portion de texte y est assez mince. Et encore plus étrange cette fois, c'est un livre dédié à une marque de... vêtements. Rizzoli (aucun lien) publie donc ce pavé qui retrace l'histoire de Fuct, la marque pensée et créée par Erik Brunetti. Le plus étonnant, c'est que ce soit Rizzoli qui s'y soit collé alors que cette maison avait déjà dédié un livre à Bathing Ape, que Brunetti a tendance à mépriser. Mais bref, c'est Fuct qui nous intéresse ici. Le bouquin fait suite à une expo retraçant les deux décades traversées par la marque et en reprend les grandes lignes. C'est une profusion de visuels originaux reproduits, de photos de campagnes de pubs, de moments de la marque, de soirées arrosées, de logos détournés et d'icônes remaniées. Du premier logo de la marque, ayant détourné celui de Ford au plus récentes campagnes concocté dans des réserves indiennes, en passant par un petit tour chez Larry Clark, grand fanatique de la marque, les grands moments de Fuct y sont largement représentés. Sur ces vingt ans, c'est l'évolution d'une marque issu du graffiti et de la contre-culture telle qu'elle était envisagée au début des années 90 qui se transforme de plus en plus en une marque revenant sur les "basics" privilégiant des visuels toujours fort et des slogans s'imprégnant de l'histoire américaine ("Same Shit, Different Day", associé au monde militaire). Historiquement, Fuct n'est la première marque de "streetwear", ceci étant accordé à Stüssy; mais elle fut la première à remanier les logos d'autres marques et à jouer avec les codes et les images-aujourd'hui extrêmement répandu. Avec X-Large (que Brunetti considère comme l'autre grande influence de BAPE, justement-et à juste titre),  Fuct a façonné la façon dont les fringues portées par les skaters, les graffeurs, les punks sont devenus les vêtements de monsieur tout le monde, passant d'une niche au "streetwear" aujourd'hui omniprésent. A ce titre, l'introduction du livre se compose de 3 essais, dont un par Aaron Rose (beautiful losers), qui explique et recarde au plus juste l'impact et l'importance de la marque. L'édition est magnifique et propose un point d'entrée idéale dans une marque peu connu chez nous, pourtant crucial et qui, malgré un passage à vide, continue de proposer des collections toujours pertinentes mais de plus en plus subtiles.

lundi 13 janvier 2014

KICKBACK/VOMIR - Split 7"

Non, "vomir" n'est pas une réaction à Kickback, même si c'est typiquement le genre de trucs qu'on pouvait lire facilement sur les internets il y a une bonne dizaine d'années à propos du groupe- tu sais, ça va généralement avec des adjectifs de créatif type "nauséabond".... Non, Vomir est le nom du projet harsh noise de Romain Perrot, activiste du genre hyper prolifique au vu de sa discographie pourtant entamée en 2007. Pour ce split sur GSR, Vomir propose un live, "jeune fille, adhère encore un peu de chair". Dommage, je trouve ce genre d'association toujours agréable, mais le titre est un pur bloc sans la moindre variation. Quelques minutes de bruit blanc pur, des infimes subtilités semblent se dessiner sous la couche principale mais rien ne se distingue. Le bruit est le même que celui que fait le diamant si vous le foutez sur le rond central du vinyle. Le son est hyper abrasif, et me rappelle ce qu'a fait de plus teigneux Russell Haswell, par exemple. Mais en version post-machin, tellement le truc ne bouge pas. Sur l'autre face, donc, Kickback pour un titre glorieux, impeccable. Avec le son de "No Surrender" puisque enregistré à ce moment là et avec la voix prise pendant le LP suivant, le triple K est à son sommet sur ce morceau qui démontre tout le génie du groupe. Multiples plans courts, cassures puissantes, le groupe y mêle ses riffs vénéneux et ses rythmes implacables, avec cette voix, hurlante et parlante, si caractéristique.

jeudi 9 janvier 2014

BEYONCE - Beyoncé (pochette planquée 2/2)

Ce disque, sorti à la grande surprise de tous est contenu dans un fourreau et une fois le fourreau retiré, cache un cul.

Y a-til un lien ? Je cherche encore...

DEATH GRIPS - No love deep web (pochette planquée 1/2)

Ce disque, finalement sorti en CD et LP, est contenu dans un fourreau et, comme tout le monde le sait, une fois le fourreau retiré, cache une bite.

J'ai acheté ce disque au même endroit et le même jour que...

mardi 7 janvier 2014

THE PRODIGY - O2, Londres

Pas grand chose de prévu en novembre pour fêter la nouvelle année, la seule fête imposée au monde qui te force à souhaiter une bonne année à ton entourage et surtout une bonne santé, le truc qui flanche souvent trop vite. Si tu nous suis régulièrement (on est pas nombreux alors je te salue) tu sais que Howlett et ses potes font parti des trucs que sur ce site on estime, notamment pour ses prestations live incroyables. Je revend un rein et un testicule pour aller festoyer avec les habitants de la perfide le 31, et après quelques tours sur la Northern Line et la Jubilee Line, me voilà dans l'O2, la salle la plus étrange que j'ai vu de ma courte (?) existence. L'O2 ressemble de loin à une grosse calzone en cure d'acupuncture et l'intérieur est en fait un vaste centre commerciale à la gloire de la salle de concert. Deux salles, un cinéma, une bonne vingtaine de bars et restaurants, on se croirait à Disney Village mais à la place de parents exténués et de hobbits enjoués, ce sont des anglais éméchés (ou en devenir) qui déambulent dans les allées du complexe. Un burger dans l'estomac, et on rentre dans l'arène. Le public de ce soir est nettement divisé en deux. Des ados vulgaires d'un côté, et des trentenaires aptes à embrasser la quarantaine de l'autre. Un peu comme chez nous, sauf que les filles sont plus proche d'être à poil qu'autre chose, le charme de l'Angleterre quand il fait 3° dehors.

Bien sur, Prodigy n'a pas prévu de jouer toute la soirée. Ils commenceront à 00h01, alors il va falloir se farcir l'affiche de première partie et c'est la catastrophe. Je ne sais pas pourquoi les mecs s'entourent de groupe aussi merdiques. Pour paraitre meilleurs ? Je ne crois pas qu'ils aient besoin de ça. Par sympathie pour les jeunes pousses ? Ces mecs ne viennent pas de cette génération, pourquoi chercher à rameuter du jeune avec des appâts aussi honteux ?

Modestep, plus encore que South Central jadis, est probablement le pire truc que j'ai vu sur scène. Tous genres confondus. Toutes époques également. Affreux du début à la fin. Des mecs sur-tatoués en slim à mêche, qui font un mash-up de leurs propres titres et de ceux des autres en mélangeant wobble dégueux et chants emo/hurlements gutturaux avec de vrais instruments ! Ces types ont pris tout ce qui se faisait de pire dans le rock (emo criard idiot) et dans la techno pour en arriver à une mixture molle et vulgaire. Tellement que même Prodigy, qu'en toute honnêteté je ne peux pas le nier, pourtant pas les derniers en mauvais goût, ont une certaine classe en comparaison. Ils ont du jouer 40 titres en 45 minutes, en faisant des petits sauts ridicules, et des "1,2...1!2!3!4!" toutes les 29 secondes. La purge. Derrière un type masqué répondant au nom de Jaguar Skills a fait... la même chose mais uniquement avec des mp3. Sa sélection est tout de même beaucoup plus large, allant du reggae à Goldie, en passant par House of Pain. Moins pénible mais pas franchement mieux. Derrière, Rudimental est un groupe exceptionnel en comparaison. Un DJ et un mec à la trompette qui eux passent des morceaux en entier. Bref, tout ça est assez vain mais permet surtout de faire le soundcheck personnel.

Minuit. Des lasers, du Sergio Leone, un décompte sur grand écran et instantanément la scène se démonte pour laisser apparaître le décor du groupe à la fourmi. D'énormes lampes sont placées devant un énorme jet, tout est fait pour donner l'impression d'être dans un hangar, allant avec le thème du prochain album, normalement "How To Steal A Jet Fighter", qui devrait voir le jour quelque part entre 2014 et une autre vie. Forcément, lorsque le trio et ses deux mercenaires (batterie/guitare) montent sur scène, la mornifle qui va suivre va être méchante et sèche. 1h30 de cette puissance qui fait de Prodigy un groupe hors catégorie sur scène. L'énergie est là, le ton est guerrier. Il y a un je ne sais quoi qui me rappelle la tournée de 2005, pour les 15 ans du groupe, où la musique était plus agressive encore, sorte de mad max belliqueux dans la boite à rythme. Malheureusement, peu de nouveautés depuis déjà 5 ans. On sait que le groupe avait eu des difficultés à s'entendre après avoir tourné pendant 2 ans pour Fat Of The Land, on est surpris de les voir s'acharner à tourner en quasi permanence depuis 2008. Après tout, peu de gens iront dire quoi que ce soit sur leur show, alors que leurs albums séduisent de moins en moins. Mais étonnamment, l'entente semble parfaite, et l'osmose entre les deux vocalistes est encore renforcée. Maxim et Keith Fint semblent bien s'amuser sur scène, et "jouent" plus encore qu'avant le spectacle, là où la tournée de 2004 montraient des retrouvailles timides qui s'illustraient par des absences totales de l'un ou l'autre.
les quelques modifications de la setlist sont donc maigres. Howlett a déterré No Good, son single dance épique de 94, ainsi que Hyperspeed tiré du premier LP. Sinon, c'est vers les 3 nouveaux morceaux qu'il faut s'orienter. "Jet Fighter" et "AWOL" ainsi qu'un autre. J'ai l'impression que Howlett est dans une situation peu confortable à l'écoute de ces 3 morceaux. Devant faire avec un public qui a rajeunit ( les types se dirigent lentement mais surement vers leur 50 balais) et qui se nourrit de groupe comme Modestep, il refuse de céder à la facilité et continue de faire du Prodigy. Mais pas comme "Warrior's Dance", mais plutôt comme Baby's Got a Temper, morceau impeccable de 2002 mais en pilotage auto que le groupe a depuis renié. Breakbeats assurés, riffs épais, pas de sons cheap ou de voix dance. Le mode guerrier du groupe parait à son apogée. Les types viennent du hip hop, du punk, de la scène rave et du reggae. Pas du métal ado ni du dubstep. Il y a un côté quasi éducatif chez eux qu'ils devraient défendre (ce que Maxim a récemment expliqué dans une interview d'ailleurs).  Alors la suite sur disque sera forcément difficile. En attendant, le groupe continue de latter avec énergie tous ceux qui se mettent en face d'eux sur scène. Une année qui commence pas mal avec cet impressionnant concert.

dimanche 29 décembre 2013

La Désolation de Smaug de Peter Jackson

Que pouvait-on attendre de ce deuxième volet du Hobbit, "modeste" préambule au Seigneur des Anneaux, de 320 pages dans sa version poche, transformé par Peter Jackson en tonitruante trilogie de trois fois 2h40 ? Au vue de Un voyage inattendu, on avait déjà un semblant de réponse : en grand pédagogue, Jackson faisait revenir Frodon et le vieux Bilbon pour une réactualisation visuelle de la précédente trilogie, avec reprise des décors, des figures, des visages, des lieux... L'introduction du premier volet avait tout de rassurant, et c'était bien là l'objectif : plus qu'amadouer, il fallait assurer la frange tranquillement acquise que tout allait repartir comme on l'avait laissé la dernière fois. La Comté et ses paysages champêtres, les obscures forêts ensorcelées, les grottes de la Moria, les vastes landes désertes... La Désolation de Smaug proroge cette démarche : rien, non rien, ne sera fait pour te déboussoler toi, le fanboy de la première trilogie de Jackson. Il faut dire que la méthode est maintenant bien rodée, et elle consiste en deux points particulièrement pernicieux : un affaissement psychologique total des personnages porté jusqu'à l'infantilisation et une soumission de l'intrigue à l'impératif spectaculaire. 

Disons le franchement, il n'y a pas de personnages dans cette trilogie, il n'y a que des ersatz de figures, de vagues contours rapidement esquissés, une pelletée d'enfantillages consternants et de rustres performances physiques grimaçantes. Que dire du personnage de Thorin ? L'une des thématiques centrales de l'oeuvre de Tolkien est la tentation. Celle des hommes face aux pouvoirs que pourrait leur conférer l'anneau ; celle d'une frange des elfes quant à certaines prétentions territoriales ; celle des nains face à l'or qui jonche le sol de leur royaume sous la Montagne. Durant les 5h20 de ces deux premiers épisodes, Thorin n'est effleuré par une prémisse de doute qu'au moment où Bilbon est dans Erebor, à batailler avec le Dragon. Alors, là, oui, il a l'oeil qui tourne et ne sait plus trop si c'est le trésor et son prestige qui compte ou bien son ami le Hobbit... Sinon ? Bah vous pensez bien, il est trop occupé à se faire une descente de rivière en tonneau, comme s'il était au parc Astérix le gus... 

Que dire également du personnage de Bilbon ? A croire que, parce qu'on est un personnage de petite taille, on doit être considéré comme un enfant en permanence. Je suis de mauvaise foi : c'est également le sort que réserve Jackson à tous les nains qui l'accompagnent. Une bande de vieux enfants, aux caractères aussi complexes et trempés que ceux de Blanche-Neige... Bilbon n'existe pas ; car mis à part les quelques grimaces facétieuses ou énervantes, c'est selon, son rôle est également réduit à la portion congrue. S'il se met à jouer plusieurs fois avec son petit anneau, il n'évoque son effet tentateur et déstabilisant qu'à une seule reprise : le ridicule moment où il confie à Gandalf avoir trouvé son courage, à l'orée de la forêt... Sinon ? Rien, lui aussi à autre chose à faire que d'exister : il doit tuer des araignées géantes et voler des clefs... 

On pourrait s'attarder longuement sur chacun des personnages. Celui de Legolas est assez drôle. On se demande comment ce Legolas là a pu devenir celui du Seigneur des Anneaux... Outre l'incohérence de caractère, on admire l'incohérence physique. Ouais, Orlando Bloom a pris dix piges entre temps et ça se voit drôlement... M'enfin, ça, à la rigueur, c'est indépendant de Peter J. Quoi que, quand on voit ce que Fincher avait fait de Brad Pitt sur Benjamin Button, on peut lui reprocher d'utiliser à tort et à travers la CGI et de ne rien faire pour ça. 

Chaque personnage est donc réduit à son rôle d'acteur ; comprendre qu'il n'existe que dans son action, par et pour celle-ci. Ce qu'ils pensent ou pourraient penser ? Aucune importance. Ils ne sont là que pour répondre aux exigences scénaristiques, sans aucune autonomie intellectuelle. On a parfois l'impression que Jackson ne sait plus quoi faire de sa horde de nains d'ailleurs. Alors oui, du coup, et parce que sinon ça manque de glamour, il y en a bien un qui tombe amoureux de Tauriel. Pourquoi ? Va savoir... C'est ennuyeux, voire gênant. Mais vraiment. Car terriblement naïf et infantile. Une rencontre d'adolescents enfermés chacun dans leur cachot (lui prisonnier des Elfes, elle prisonnière de l'attachement de Legolas auquel elle ne consent pas), et pendant une fête elfique consacrée à la lumière des étoiles... Voilà, un nain utile : il remplit sa mission glam' et romantique. On peut cocher cette case dans le cahier des charges ! Tâche suivante...

Mis à part le flash back particulièrement inutile qui ouvre le film, La Désolation de Smaug est d'une linéarité confondante. C'est un peu comme suivre un marathon (ça dure environ le même temps en plus...) : on court dans la forêt. Il y a embuche, tout semble perdu mais hop, on trouve une solution complètement dingue qui en envoie plein les yeux aux spectateurs et on repart courir, dans une prairie cette fois, ou dans un village, on retombe dans un piège, etc. De la philo ? De la psycho ? De la politique ? S'il fallait jauger le cinéma de Jackson au milieu de notre décennie, il souffrirait terriblement de la comparaison avec Game of Thrones... Infantile plus qu'enfantin, le cinéma de Jackson renvoie une image puérile de lui-même au spectateur, conforté dans son éternelle adolescence, dans son univers dépolitisé, où l'humour se dresse même dans les pires situations, dans sa masturbation sans jouissance ou plutôt dans sa jouissance sans sperme. A ce titre, Game of Thrones apparaît comme un retour à la modernité : une violence complaisante, certes, mais une tension politique terrible, des enjeux vertigineux et de véritables dilemmes qui interrogent l'exercice du pouvoir et ses tentations, l'humanité et ses organisations sociales. Si la série télé d'HBO n'est pas exempte de défauts, elle a le mérite de remettre la chose politique au centre d'une medieval fantasy féroce et cruelle : oui, spectateur, je te prends au sérieux et je vais briser certains de tes rêves de gosses parce qu'un coup de pied au cul ne peut pas te faire de mal. 

Rien chez Jackson n'a cette perspective. Rien chez Jackson, si ce n'est la 3D, n'a de perspective. Pour peu que je me souvienne (et ma mémoire peut défaillir...), le premier plan du film est un plan sombre sur une ruelle d'un village boueux noyé sous une épaisse pluie nocturne. Par la gauche, un gros monsieur sort d'une baraque, mord dans ce qui semble être un morceau de viande et crache son morceau par terre avant que la caméra n'avance et que l'homme disparaisse. Cet homme n'est autre que Peter Jackson, habitué des petites apparitions dans ses propres films. Pour sûr que ce crachat inaugural renseigne plus, à mes yeux, l'attitude de Jackson vis à vis de l'oeuvre de Tolkien, que n'importe quel geste cinématographique de sa part... 

En complément, le très bon article du Monde, qui était parti l'an dernier à la rencontre du fils de J.R.R. Tolkien, Christopher, relatant son gigantesque travail de valorisation du travail de J.R.R., et son désespoir vis à vis de ce que Jackson a fait de l'oeuvre de son père. A lire ici

jeudi 26 décembre 2013

Frédéric Back...

Voilà un bien triste cadeau de Noël. Dans son édition numérique de ce matin, le journal Le Monde signalait la disparition du réalisateur et dessinateur Frédéric Back. Ce français, né en Sarre en 1927, à une époque où ce territoire germain était rattaché à la France, était tombé amoureux fou d'un territoire sauvage, mystérieux et cousin : le Québec. Parti pour Montréal en 1948, il y enseigne aux Beaux-Arts avant de rejoindre Radio-Canada en 1952 et d'y devenir illustrateur. 

Ses talents de dessinateur vont se révéler au grand écran à partir des années 70 et vont l'amener à la consécration dans les années 80. Ecologiste amoureux, végétarien et grand engagé dans la protection de la nature et des animaux, Frédéric Back dédie tout son art à ses combats. Dans Tout Rien (1978), dessin animé un brin créationniste, Back raconte les difficultés d'un Dieu silencieux à trouver une place à son Adam et à son Eve. Il y pointe l'insatisfaction constante de notre espèce, incapable de trouver et de choisir sa place, que ce soit sur la terre, dans les mers ou dans les cieux, et constamment à se plaindre d'être délaissée par le créateur. Ces humains colériques et pleurnichards en viennent à trahir celui qui leur a donné vie, en pillant son monde d'abondance, emportés dans la surconsommation et l'apparat, et finissent même par le tuer d'une lance en plein visage. 

Tout Rien (1978)

Le travail de Back ne s'arrêtait pas à une contemplation désabusée de l'incapacité des hommes occidentaux à vivre en harmonie avec la nature. Son oeil critique, souvent sévère et emprunt d'une empathie profonde envers le règne animal, était accompagné d'une réflexion historique sur la culture québécoise et sur la culture de la destruction de l'occident européen. Dans Crac ! (1981), il dresse l'histoire d'une famille québécoise qui vit le passage de la paysannerie à l'urbanisation, au travers du sort d'un fauteuil à bascule qui traverse les générations avant d'être jeté aux ordures et récupéré in extremis par un gardien de musée. Ce court-métrage de 15 minutes lui vaudra au 1982 son premier Oscar du meilleur film d'animation. Dans Le Fleuve aux grandes eaux (1993) Back conte l'histoire du Québec par le biais de son fleuve mythique, le Saint-Laurent. Ode magistrale à la richesse de la biodiversité, le film se meut peut à peut en un portrait triste et violent de l'exploitation marchande d'un fleuve nourricier, épuisé par la pêche, l'exploitation des tanneries, l'industrialisation et la pollution. 

Crac ! (1981)

En 1988, Back glane son second Oscar pour son adaptation de Giono, L'Homme qui plantait des arbres. C'est la première fois qu'un texte littéraire lu par un comédien, en l'occurrence Philippe Noiret, est adapté en film d'animation. Le style de Back est plus épuré, plus doux. Il travaille surtout les transitions dans un récit lent et reposant, dont la portée humaniste et écologiste prolonge la réflexion de l'auteur. 
« J'ai utilisé des crayons à la cire sur l'acétate dépoli, ce qui permet de travailler à plusieurs niveaux les transparences. J'ai dû recommencer une grande partie au début parce que je voulais avoir une image plus riche au niveau de la matière et plus douce aussi. J'avais essayé des encres qui venaient en transparence par dessus l'image, mais n'ayant pas obtenu les résultats souhaités, j'ai dû abandonner ces ajouts. Le plus important était de créer une progression dans un récit où celle-ci est presque imperceptible. C'est comme regarder un arbre pousser, ça ne se remarque pas trop, mais à la fin…». 
A la fin, il reste un travail mémorable à la sincérité jamais altérée, qui renvoie plus aux morales politiques de Miyazaki qu'aux écrits de Thoreau. Dans cet autre pays de la wilderness, un européen a dessiné la beauté de la nature et l'importance de la protéger, non sans un certain traditionalisme vieux jeu, mais avec beaucoup de créativité, de poésie et d'esprit. Et pour Noël, 15 minutes de Back valent assurément tous les Disney...