vendredi 14 mars 2014

The Canyons de Paul Schrader

The Canyons s'ouvre sur une succession de plans fixes sur des cinémas défraîchis, vides, délabrés, abandonnés. Paul Schrader va droit au but : dans ce Los Angeles où le soleil n'a jamais paru aussi froid, l'ancien scénariste de Taxi Driver annonce vertement la mort de l'industrie cinématographique qu'il a vu naître dans les années 60 et 70. Schrader fait partie de cette génération dorée du Nouvel Hollywood, avec les Scorsese, Spielberg, Lucas et autre Coppola. Une génération qui a bouleversé les codes esthétiques et les modes de production américains, profitant, d'une part, de l'influence des cinématographies européennes sur une industrie à bout de souffle, qui devait alors composer avec la tyrannique télévision, et d'autre part, avec l'abolition du code Hayes, manifeste de la censure mis en place par les majors dans les années 30. Il collabore ici avec un des papes de la littérature de la fin des années 80 et du début des années 90, Bret Easton Ellis, auteur de Moins que zéro, d'American Psycho, ou des Lois de l'attraction

Dans une cité des Anges glaciale, déambulent de patibulaires figures inanimées, décadentes et ennuyées. Ellis recycle la bonne vieille rengaine du trio amoureux : Ryan (Nolan Funk), jeune barman qui se rêve acteur, est retombé amoureux de son ex, Tara (Lindsay Lohan), en couple avec un fils à papa qui s'improvise producteur de cinéma, Christian (James Deen). Seulement Christian, libertin quand ça l'arrange, doute de la fidélité de Tara... 

On fait difficilement plus classique, plus épuré, plus canonique. Mais il y a ici, de la part de Schrader comme d'Ellis, une volonté de revenir à une simplicité de récit qui permette de détacher le regard du spectateur des habituels enjeux spectaculaires ou narratifs, pour les tourner vers d'autres possibilités interprétatives. Les lectures de The Canyons sont multiples et s'éloignent de la simple historiette d'amour bafoué. 

Schrader prend comme point de départ la mort d'un cinéma historique, celui des salles de cinéma. Ces salles éventrées, sans spectateur, sont le constat non pas que le cinéma n'est plus fédérateur autour de lui, mais qu'il peut exister par lui-même, en dehors du dispositif cinématographique, qu'il s'agisse de la caméra de cinéma (remplacée ici par le téléphone portable de Christian qui filme ses ébats sexuels et qui parle de "mes films") ou de la salle de projection (le générique d'ouverture), et qu'il peut même exister sans spectateurs. La réflexion que mène Schrader est alors que le cinéma, parce qu'il n'est plus techniquement circonscrit géographiquement et techniquement, fait de nos vies des films entiers, fait de nous des acteurs en permanence. Le cinéma s'immisce partout, jusque dans nos relations intimes, jusque dans l'outrance des réactions que nous pouvons avoir face à nos déceptions amoureuses (d'où la dimension particulièrement dramatique du crime final commis par Christian). 

De fait, puisque le cinéma se dématérialise et sort de son cadre de projection habituel, puisqu'il est partout et, de fait, nulle part, comment et pourquoi continuer à faire des films "traditionnels" ? Schrader, qui, avec The Canyons a expérimenté (apparemment non sans douleur) le financement participatif, emboite ici le pas de deux de ses confrères du Nouvel Hollywood, Spielberg et Lucas qui, il y a quelques mois, émettaient de sérieux doutes sur les modes de production hollywoodiens et sur l'avenir de l'industrie cinématographiques californiennes, condamnant la trop forte concentration des blockbusters, l'absence de diversité et de prise de risque des majors et l'explosion des budgets. Schrader et Ellis y voient là le travail d'individus que le cinéma, en tant qu'art et même en temps que produit de consommation, n'intéresse pas vraiment. Comme à l'accoutumée chez Ellis, l'intrigue prend place dans un milieu artistique plutôt bourgeois, où les figures parentales brillent par une absence-présence extrêmement trouble (celle du père de Christian, riche magnat dont on ignore tout si ce n'est qu'il donne à son fils les moyens de vivre dans l'oisiveté totale tout en l'obligeant à voir un psy), où l'argent coule à flot et l'ennui règne en maître.

Ils initient une dualité forte entre les quatre personnages principaux (la quatrième étant Gina, la petite amie de Ryan). Ryan, est un jeune garçon qui rêverait d'être acteur mais qui doit se contenter d'être barmaid et de résister aux avances d'un patron un peu folle. Il a été engagé pour jouer dans un film d'horreur produit par Christian, et dont la production est sous la direction de Tara et Gina. Lorsque Ryan est engagé, son ex, Tara, se retire du projet, troublée. La première rencontre entre les quatre individus intervient au tout début du film, dans la séquence du restaurant : Gina et Ryan font part de leur enthousiasme tandis que Christian et Tara sont sur leur portable, occupés pour le premier à trouver un plan cul, pour le seconde à écrire à ses amies. Au delà de la simple (pas si simple d'ailleurs) opposition entre un couple d'apparence uni, traditionnel et visiblement heureux et un couple à problème, c'est bien une vision plus large du cinéma que Schrader propose : ceux qui détiennent les ficelles de la production cinématographiques ne le font pas par amour du cinéma, ne le font pas parce qu'ils croient au cinéma, mais parce qu'ils s'ennuient, parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire (Christian et Tara). Face à eux, ceux qui voudraient réussir à en faire leur métier parce qu'ils ont des convictions artistiques (Gina) n'ont pas les moyens de mener à bien leurs ambitions car ils ne détiennent pas le pouvoir décisionnel, tandis que ceux qui n'y voient qu'un promontoire à leur gloire propre sont dénués de tout talent et rattrapés par leur arrivisme (Ryan). 

Tara n'a de cesse de répéter qu'elle s'était engagée sur le film car elle en avait une envie soudaine, à un moment donné, mais que cette envie lui est passée, qu'elle a besoin d'autre chose. Christian lui, ne fait que donner de l'argent. Ce film n'est pas le sien. "Ses" films, sont ceux qu'il fait avec son téléphone portable lorsqu'il filme ses parties de jambes en l'air avec ses partenaires multiples. Le cinéma ne l'intéresse pas. C'est juste une affaire d'égo. Ryan lui, peine à tenir une séance photo et est prêt à bien des choses pour avoir se rôle (jusqu'à la compromission sexuelle), tandis que Gina, aussi enthousiaste soit-elle, est confinée dans le rôle d'une petite main dont le travail peut s'effondrer à n'importe quel moment. Voilà un bien triste portrait d'Hollywood, peu reluisant, empreint d'un certain désenchantement glacé et particulièrement distant, d'où s'échappent de lancinantes saillies sur la décomposition d'un système. 

A un autre niveau de lecture, The Canyons se lit évidemment comme la poursuite des travaux d'écriture de Bret Easton Ellis. Le personne de Christian est le prolongement d'un Patrick Bateman par la dualité qu'il propose : à la fois jeune fils à papa en apparence propre sur lui, mais dérangé par son incapacité à se défaire d'une tutelle paternelle qui lui inflige un sévère complexe d'égo. L'argent n'y peut rien, il ne sait qu'en faire comme il ne sait que faire de sa vie en général, ne trouvant d'intérêt que dans les rapports sexuels qu'il provoque grâce à son smartphone. James Deen est parfait dans ce rôle car il met merveilleusement en abîme sa carrière d'acteur porno : en effet, il est habitué à jouer les boys next door, ces gentils garçons qui débarquent avec les meilleures intentions chez leur voisine alors que celle-ci a une poussée hormonale dingue ; mais on le connaît (enfin, ceux qui regardent des pornos...) aussi un peu plus sauvage, pour ne pas dire carrément violent, lorsqu'il incarne le fantasme du rapist ou du beau gosse aux penchants BDSM (pour ceux que ça intéresse, voir ici).

Le langage archétypique mis en place par Schrader ainsi que la profondeur de la réflexion menée sur l'industrie hollywoodienne renvoient assez évidemment à deux oeuvres pas si éloignées dans le temps, d'autres réalisateurs du Nouvel Hollywood. Je pense au remake du Crime d'amour d'Alain Corneau orchestré par Brian De Palma, Passion, mais aussi au Twixt de Francis Ford Coppola. Deux réalisateurs phares, abandonnés de l'Hollywood du XXIe siècle, qui redonnent du corps à un cinéma abonné à l'impératif de rentabilité, dénué d'imagination, de fascination, de perversion. The Canyons s'inscrit dans cette lignée de films dont les illustres réalisateurs, à défaut d'avoir toujours les faveurs des porte-monnaies, ont toujours une vision à défendre et la légitimité de porter une critique, aussi désabusée soit-elle, sur une industrie qui les a vu naître. Qu'ils ont fait naître. 

lundi 24 février 2014

MONDKOPF - Hadès

Quand le maître des lieux a voulu que je fasse la chronique de cet album, j'ai tiqué. J'y connais rien en musique, c'était peut-être mieux que je me taise. Mais vu que j'allais aussi au concert (samedi 22), ça devenait de plus en plus difficile de refuser... Alors un peu d'indulgence, ma plume n'est pas aussi aiguisée que la sienne. 

L'enfer de Mondkopf est pavé de scuds violents et d'intenses orgies rythmiques. Le premier contact avec l'objet est déjà une agression : une pochette monochrome, une roche abrasive qui baigne dans un rouge sulfureux et éclatant. C'est sûr, on n'accèdera pas aux limbes de la techno sans se brûler un peu les ailes, sans laisser quelques tâches au fond de la culotte non plus... 

Animé d'une bestialité vindicative qu'on lui connaissait peu, l'Hadès de Paul Régimbeau hurle une noirceur toute nouvelle, crie une étrange mélancolie nihiliste. Le morceau qui ouvre l'album, sobrement intitulé Hadès 1 est à la fois un condensé de ce qui nous attend et une annonce mortuaire des plus inquiétantes : l'intro est particulièrement agressive jusqu'à l'arrivée de cuivres, hermès mortifères, ténébreux et fiévreux. Charon vous attend, au bord d'un Styx bien agité : la traversée ne se fera pas sans encombre, vous êtes prévenus. 

En fait, Régimbeau se fait plus Virgile que Charon. Une fois le pied posé de l'autre côté du cinquième cercle, il se met dans la peau du poète qui accompagna Dante aux enfers dans La Divine Comédie, lui faisant découvrir les mille et un recoins et les mille et une tortures de ce topos fantasmatique. Il revisite un imaginaire violent et tortueux, où la profondeur des beat n'a d'égale que la puissance des déflagrations qui jaillissent aux quatre coins de l'album. Si Eternal Dust n'est pas sans rappeler les rythmiques vénéneuses de Forest Swords, les morceaux Cause & Cure ou Immolate tirent carrément plus vers la techno pure, de l'Ancient Methods qu'on aurait trempé dans l'acide, du Vatican Shadow sous glucuronamide. Un rien pervers. 

Dans ce voyage lugubre et éreintant, Mondkopf déploie aussi quelques interjections fantomatiques. Le morceau Here Come The Whispers porte bien son nom : plus vaporeux, plus fuyant, il sonne comme une sourde lamentation crépusculaire, comme une lourde plainte désolée. Absences alterne lui entre une rythmique hyper hachée et la chaleur incommodante de grésillements terrifiants. Le morceau s'achève dans un véritable bain de sang, explosé de vibrations et de stances aussi violentes que grisantes. We Watch The End est tout aussi explicite : il y souffle un vent glaciale et spectral bien flippant, hantant comme rarement un dénouement d'album...

En attendant la chronique sur le concert de samedi, Hadès peut logiquement s'écouter en famille, à la maison, les soirs sales comme les matins cuités. Il mettra quelques gifles à votre petit frère qui s'extasie encore devant l'Aleph de Gesaffelstein. Ca peut pas lui faire de mal à ce merdeux.

jeudi 20 février 2014

YO LA TENGO - Super Kiwi

Un kiwi qui sauve un kiwi... c'est Super Kiwi, le meilleur titre de tous les temps avec la meilleure pochette de 7" possible, et c'est Yo La Tengo qui y a pensé en premier. Forcément. J'ai eu du mal a rentrer dans le dernier LP du groupe New Yorkais, lui reconnaissant tout le charme nécessaire et évident, mais il y a ce je ne sais quoi qui fait que j'ai un mal fou à apprécier. pourtant le précédent album était un enregistrement somptueux, et le fait que John McEntire produise celui-ci devrait me ravir. Session rattrapage avec ce Super Kiwi, composé de 2 titres. Sur la face A, un morceau tout en saturation baveuse et up tempo, on pense au son MBV en plus détendu, le batteur de Tortoise, encore une fois derrière la console, y déploie le son le plus aqueux dispo à son Soma de studio, pas loin du son hyper crade du morceau punk de Beacons Of Ancestoship. De l'autre côté, Yo La Tengo joue une réponse nettement plus calme, tout en corde claire et en clavier lumineux, où les voix s'apposent délicatement.

jeudi 13 février 2014

La Belle et la Bête de Christophe Gans

La Belle et la Bête version Christophe Gans est typiquement le genre de films que l'on adorerait pouvoir aimer. Des acteurs principaux que l'on sait capables d'être charismatiques, un budget conséquent, le savoir faire de Gans, grand imagier (souvenons nous avec nostalgie des ambiances glauques et mélancoliques de son Silent Hill), et un conte fédérateur qui a habité l'enfance de chacun d'entre nous, que ce soit littérairement ou cinématographiquement (Cocteau ou Disney). Pourtant, impossible de s'attacher à quoi que ce soit dans cette relecture tapageuse et trop léchée pour être intrigante, d'un conte aux potentialités sulfureuses et poétiques pourtant évidentes. La Belle et la Bête est un récit de passage, un peu comme peut l'être le Marie-Antoinette de Sofia Coppola ou, bien évidemment, Alice aux Pays des Merveilles. Une jeune fille, très proche de son père, est contrainte à un choix cornélien: voir son père partir et disparaître, la reléguant à son statut de fille cadette, à jamais femme-enfant amputée d'une figure paternelle qui la porte ; ou bien devenir femme, et se jeter dans la "gueule du loup". La Bête, figure fantasmatique d'une virilité non maîtrisable, effrayante et inconnue, ne redevient homme qu'au moment du renoncement de la jeune fille à son statut d'enfant : en acceptant l'amour qu'elle lui porte, elle devient femme et le visage de celui qu'elle aime, alors, reprend les traits d'un être humain.

Cocteau avait su en faire un poème oscillant entre les brouillards d'un surréalisme feutré, pour ne pas dire bourgeois, et les convulsions érotiques baroques. Gans a lissé ses personnages à l'extrême, ne leur offrant que peu de prise psychologique et bien trop peu de temps pour en développer l'ampleur. Sa Belle est trop guindée, et ses bribes d'effronterie sont noyées dans une gentillesse de "fille à papa" bien convenante. Toutefois, il n'a pas évacué toutes les tensions sexuelles qui font de ce conte un récit initiatique : Belle entreprend bien de rompre le cordon qui la lie amoureusement à son père et accepte au fur et à mesure son statut de femme : elle échange ses haillons de paysanne pour des robes lourdes et chargées (passage des vêtements d'enfant aux vêtements de femme), elle accepte la potentialité érotique de son corps lors d'une danse avec la Bête où se noue un premier contact physique. Surtout, elle s'attache à lui en découvrant le passé du prince : à travers de gigantesques miroirs (circulaires et même ouvertement en forme de vagin pour certains), elle apprend à connaître cette bête qui fut autrefois un homme, certes impétueux et prétentieux, mais surtout obsédé par son besoin de dominer une Nature qui lui échappe. Et ici, bien évidemment, la Nature renvoie à l'altérité féminine, incomprise, double et fuyante, qui prend tantôt les traits d'une biche dorée, tantôt ceux d'une nymphe aux formes humaines.

Les flashbacks de Gans sont un procédé bien trop simples et bien trop explicatifs, dénouant toute possibilité érotique dans la relation qu'entretiennent la Belle et la Bête. Il n'y a, en réalité, aucun face à face qui nous permette de mesurer l'étendue de ce qui les sépare et, réciproquement, l'étendue de ce qui les rapproche. En cela, le dessin animé de Disney procédait bien plus judicieusement en accordant une place plus conséquente à l'évolution sur moyen terme de la relation entre les deux personnages. Chez Gans, l'amour de la Belle est surgissant et incompréhensible. Rien ne permet d'en justifier la présence, si ce n'est la mécanique d'acceptation onirique dans laquelle la Belle se plonge chaque nuit en découvrant le passé de son hôte... La Bête elle, reste un personnage éternellement sous exploité et sous exposé : le procédé de flashbacks, toujours, en dissout toutes les aspérités, tous les mystères, toutes les rigidités d'esprit, tous les fantasmes. Notre prince n'a rien d'un bad boy : il est juste un peu trop obsédé par cette biche. On aurait souhaité que Gans insuffle un peu plus de noirceur et de trouble dans ce personnage qui ne brille à aucun moment, ni par sa présence, ni par sa fougue, ni par sa bestialité. La seule séquence que le réalisateur consacre à son animalité nous montre la Bête chassant un sanglier et le dévorant. Là encore, il insiste peu ; ce qui l'intéresse vraiment, c'est la réaction de vierge effarouchée de sa Belle. 

S'il n'a donc pas renoncé à exploiter les potentialités psychologiques du conte, Gans n'en a déjoué aucun piège, dénoué aucun noeud, résorbé aucun litige. Il a gommé, autant qu'il le pouvait, tout ce qui donnait de la chair, de la volupté, de l'ambiguité à ses personnages principaux. Et rien, autour d'eux, ne vient instiguer un quelconque malaise, un quelconque trouble. Les personnages secondaires sont, au sens propre comme au figuré, secondaires : leur traitement est bâclé, autant que le casting a pu l'être d'ailleurs. L'actrice Myriam Charleins, qui joue la diseuse de bonne aventure, est hors sujet du début à la fin. Quant aux frères et soeurs de Belle, leur direction d'acteur est navrante et confine les personnages dans des caricatures grossières de faire-valoir. Un peu comme un joueur de foot en manque de temps de jeu qui veut trop en faire lorsqu'on lui accorde quelques minutes et qui, à force de jouer en surrégime, dérègle toute la mécanique de l'équipe en place...

Un peu, aussi, à l'image de Gans et de sa mise en image pompière. Visiblement frustré de ne pouvoir mener tous les projets qu'il a en tête (de Rahan à Fantomas...), le réalisateur du Pacte des Loups a voulu sortir le grand jeu et livrer une fresque esthétiquement époustouflante, baroque, grandiose. C'est très certainement ce qui rapproche cette version de La Belle et la Bête de l'adaptation d'Alice par Tim Burton : noyé dans une débauche numérique, précieuse et envahissante, le récit est neutralisé par la technique, les enjeux scénaristiques dilués dans l'obligation de fournir un univers visuel que l'on serait obligé de trouver beau. Or cette débauche, si elle ne peut se réclamer de Sade par son manque cruel d'érotisme et de poésie macabre, a de toute évidence l'effet inverse : elle frustre, renfrogne, écoeure. 

dimanche 9 février 2014

Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert

Je vais m'évertuer à faire court et simple, le biopic (nous devrions parler de long spot publicitaire) sur Yves Saint-Laurent se résumant (quasiment) en deux séquences qui ouvrent le film. 

Première séquence : intérieur cossu, pour ne pas dire chargé. Maman Saint-Laurent prend le thé avec ses vieilles copines. Ces dames sont sapées comme au milieu du XIXe siècle, coiffures improbables, robes chichiteuses et discussions de circonstance. Elles parlent de ce qui se passe à Alger, des manifestations et des heurts qui ont lieu dans la capitale algérienne. On se gargarise d'être tranquille à Oran, loin de l'agitation, tout en entretenant le petit frisson bourgeois que cette plèbe affamée ne vienne taper à la porte de la somptueuse demeure pour demander son du aux colons qui s'abreuvent tranquillement de leur thé arraché aux dos des noirs, des arabes et des indochinois qu'ils exploitent. 

Seconde séquence : Yves est à son bureau, dans la chambre de cette même maison où sa mère fait chauffer son goitre avec ses pine-co. Il travaille le petit, à dessiner des robes, comme toujours. Il n'y a que cela qui l'intéresse. Cela et le cul visiblement. Se levant de son fauteuil, le jeune homme (incarné par Pierre Niney) jette un coup d'oeil à la fenêtre et regarde, surplombant, un ouvrier arabe qui passe justement par ici. Cet ouvrier lui renvoie le regard. Yves sourit... Il va prendre cher, c'est sûr. 

Voilà par quoi Jalil Lespert a choisi d'ouvrir son film sur Yves Saint-Laurent et, par la-même, voilà ce qu'il a choisi de nous en dire. Enfermé, Saint-Laurent ne l'est pas seulement dans sa chambre, il l'est dans sa névrose : reclus dans son statut de fils à papa surprotégé de tout, il est, pire encore, perpétuellement hors du monde. Les événements d'Alger ? Il n'en a cure, il doit dessiner. La guerre d'Algérie ? Il sera interné en hôpital psychiatrique lorsqu'on lui demandera d'aller servir sur le front. Mai 68 ? Il le regarde à la télé marocaine, se poilant de savoir que sa boutique à Saint Germain est fermée à cause des manifestations... Un personnage qui n'aurait donc vécu que dans son égotisme maladif, jamais intéressé par son époque, ni par la prochaine d'ailleurs, juste par son travail...

Il faut dire qu'on l'a tellement gâté le petit fils de colons... Mère poule, papa riche affairiste, gouvernante et copines aux petits soins. L'Algérie lui a donné le goût de l'exotisme : ce plan surplombant où il mate l'ouvrier arabe qui passe, révélant cet homo colonialiste heureux de s'encanailler auprès des autochtones quand il s'agit de baiser, mais jamais pour le reste. Entre blancs dans la famille, entre blancs dans les quartiers chics de Paris. On ne côtoie la racaille étrangère que de façon nocturne, quand on veut voir le loup, aux bords de la Seine... La toute puissance de ce regard ; je ne m'en remets toujours pas. Un plan en plongé totale, Yves le jeune pédé blanc bourgeois qui matte et qui domine entièrement, l'ouvrier qui passe. Symbolique. Terrifiant. Jamais dans le film, Lespert n'interroge cette attitude, jamais il ne la renverse. Il l'alimente au contraire, en accumulant les moments d'entre-soi. Les séquences sur son balcon parisien ne sont qu'un leurre d'ouverture. On y est cloîtré, le monde, le vrai monde, celui des gens qui existent vraiment, pas seulement pour eux, est tellement loin. On ne le voit même pas : il est en bas. Et Lespert n'offre jamais la possibilité de le voir. 

Car Yves Saint-Laurent est un homme d'altitude : de sa chambre oranaise à son balcon parisien, il n'est à l'aise qu'au dessus des autres. Voyez comme le fait d'être comme tout le monde, au milieu de la populace, le désespère ! Il n'est confronté à la réalité que lorsqu'il est appelé à combattre en Algérie. Il panique, fait une dépression, fini sous terre, dans sa cellule psychiatrique. Par ce travail, Lespert essentialise sa position sociale : il y a des gens qui sont faits pour être au-dessus des autres, pour vivre sur la Lune et n'en jamais être délogés par des préoccupations séculières. Le "talent" vous y autorise. 

Basé sur le livre de Pierre Bergé, dont le personnage interprété par Guillaume Gallienne est parfois bien plus au centre des préoccupations du réalisateur que celui de Saint-Laurent, cette hagiographie impudique et terriblement pédante déroule son cadre publicitaire pour mieux servir la gloire d'un créateur qui fut certainement génial dans ce qu'il se donna pour mission de faire, mais dont la vie ne méritait certainement pas d'être portée à l'écran de la sorte... Cela amène une réflexion plus large sur les potentialités cinématographiques du matériau biographique. Lespert se trouve ici dans une position artistiquement intenable : au service de Bergé (qui l'a autorisé à dévoilé des moments particulièrement intimes et gênants de leur relation amoureuse...), de la marque Saint-Laurent, il n'est plus cinéaste mais pigiste de luxe pour un secteur de la mode qui n'en avait pas vraiment besoin. 

Mea Culpa de Fred Cavayé

Alors c'est lui, le nouveau nabab de l'actioner français ? C'est lui le prodige de la course poursuite et des bagarres de rue made in France ? La plaie... Si j'avais su qu'une réputation pouvait s'éteindre en si peu de plans... De Cavayé je n'avais strictement rien vu. Ni Pour elle, tant loué par la critique et remaké aux Etats-Unis par Paul Haggis (Les Trois prochains jours, avec Russel Crowe), le surestimé scénariste de trois Eastwood et deux James Bond, ni A bout portant, sorti en 2010, qui a coûté 10 millions d'euro sans arriver à rameuter en salle un dixième de son prix en équivalent spectateurs (ouais, c'est pas clair...). 

Cavayé propose certainement l'un des plus vilains torchons de ce début d'année : il tente d'explorer l'amitié de deux flics, Vincent Lindon, vu dans Pour elle (tiens, tiens...) et Gilles Lellouche, vu dans A bout portant (ah bah oui...), détruite par un accident de voiture qui a entraîné le divorce du personnage de Lindon, son licenciement de la police, sa déchéance totale, etc. Complètement paumé, il va retrouver sa paire de couilles lorsque son petit mouflet va être menacé par une pègre plus vilaine que vilaine, tout ça parce qu'il n'a pas été foutu de pisser droit et de ne pas traîner dans les corridors d'une arène de... corrida. 

Toute cette petite aventure rapidement musclée et hâtivement mise en valise n'est qu'un prétexte grotesque afin d'interroger une virilité masculine en pleine perte de sens : le personnage de Lindon est totalement émasculé par une faute qu'il croit avoir commise. Cavayé joue sur des effets de flash-back tronqués, à la lourdeur et à la laideur sans nom, pour suggérer une culpabilité terrible, celle d'avoir tué une femme et son chiard après avoir picolé (aparté : j'ai une théorie sur les couleurs. Lorsqu'on veut cacher la misère d'une séquence esthétiquement médiocre, on la noie dans une teinte qui en accroit la dimension irréaliste : un bleu profond, un vert gras, un jaune patate... Les flash-backs de l'accident sont bousillés par un bleu flou et triste, soulignant le côté sombre de ce souvenir tandis que ceux de Lindon et Lellouche à la plage (ouais...) le sont dans un jaune jovial et pétulant, pour mieux en souligner la nostalgie heureuse... Vous avez dit original ?). Il est incapable de tenir son rôle de père, son rôle de mari et même son rôle d'homme (ex : lui le flic intègre obsédé par la justice, reconverti en convoyeur de fonds, ne réussi pas à protéger un de ses collègues martyrisé par une brutasse). C'est l'effondrement du patriarche, menacé par la nouvelle petite tantouze qui convoite sa femme : un gringalet à la barbe de deux jours, qui ne se confronte jamais directement  à la violence (il prend juste un plaisir sadique à regarder les mises à mort de corrida), qui est tristement romantique (le bouquet de fleurs moches), lâche (il se planque derrière les voitures pendant la fusillade) et incapable d'afficher une quelconque autorité (il ne tient même pas la télécommande...). Cavayé pousse l'opposition sommaire jusque dans les traits physiques des personnages : au visage marqué, usé et buriné de Lindon répond le visage très lisse aux traits fins de l'acteur Cyril Lecomte... Bref, on le voit bien, c'est un concurrent fantoche : parce que quand notre gros mâle en mal de masculinité aura retrouvé sa paire de burnes dans les cendres de son amnésie accidentée, il n'aura même pas besoin de bomber le torse longtemps, sa femme, toute noyée dans son besoin de protection, répudiera le prétendant, sans la moindre contestation. 

Par delà cette réaffirmation de la figure du mâle dans toute sa splendeur (protectrice, juste, violente, virile), c'est le sondage de l'amitié entre hommes qui est le deuxième noeud de l'intrigue : Lellouche et Lindon sont deux potes fort en gueule, rongés par un accident de voiture qui cache un lourd secret. Et ce secret, Cavayé le jalonne avec des sabots tellement encrottés qu'on n'en peut plus de soupirer devant la vacuité immense qui épouse la forme de l'écran... Lorsque le gamin demande à Lellouche si il connaissait les gens que son père a tué, le flic répond que non et que son père n'a tué personne. Le gamin demande alors pourquoi il est allé en prison, ce à quoi Lellouche rétorque que parfois, même quand on est innocent, on va en taule... Voilà, voilà, ça vaut bien une heure trente de profonde marade à Marseille non ? 

Ah oui Marseille ! C'est si charmant l'opportunisme... Quoi de mieux que cette ville à la sulfureuse réputation pour aborder le crime organisé, le trafic de putes et de dope, mené par des serbes au crâne rasé, qui kiffent les merco et les entrechats au couteau ? Bah rien, tant qu'à faire dans le cliché, enfonçons nous-y gaiement ! Nos vilaines quiches mafieuses viennent de l'Est, bien évidemment, font toujours des grimaces et sont les seules fauteuses de trouble dans cette cité phocéenne qui a pourtant l'air si calme quand la police fait son travail... 

Cavayé est donc le petit prince de l'action à la française, avec tout ses glaviots poivrés et bien bruns, nourri aux vigilent de Branson et aux nanars 80's de Delon. Du cinéma des années 90 au mieux, jamais pertinent, toujours dans la caricature outrageante des sentiments humains et dans les oppositions factices, toujours à chercher une tangente manichéenne et vieux jeu, toujours à regarder le nombril des archaïsmes qui s'écroulent plutôt qu'à en chercher des échappatoires. 

jeudi 6 février 2014

EMPTYSET - Recur

Le duo de la quête de la fréquence et de la distortion remettent le couvert avec la petite soeur de Demiurge, après un Medium moins convaincant et un autre EP, plutôt bon, chez Raster Noton. C'est chez ces derniers d'ailleurs que le duo Purgas et Ginzburg décident de publier ce nouvel album. Ils ne feront pas tâche au milieu des autres artistes du label, comme d'ailleurs ils ne trahiront pas le son Emptyset. La production du groupe ne change pas. Les deux restent exactement dans les mêmes sphères, explorant toujours le son avec la même logique, avec la même méthode. Beats simplifiés à l'extrême, l'éloignement avec la dance music se creuse encore. De simples kicks et des idées de charley re-dessinées à l'oscillateur. Le reste est composé de bruits blancs, de réverbérations et échos manipulés comme instrument à part entière, de distortions comme guide absolu. Des sons courts rallongés via les traitements, des mesures martelantes s'interrompant pour laisser l'objet sonore vivre seul : le son et l'espace, les fréquences et leur dégradation, les résonnances et leur impact- voilà le projet. Un dub total et technique qui s'affranchit de toute forme pour n'explorer que le studio, en oubliant la musique. En soi, c'est une analogie déjà proposée, mais la démarche actuelle d'Emptyset me rappelle de plus en plus celle de SunnO))), tant la route est similaire. Dorénavant, le duo n'explore plus que des variations et déclinaisons de son produit, n'innovant que dans ses concepts et moins dans sa forme. L'exploration, la quête continue, mais de surprise il n'y a plus. Pour ceux qui ont totalement usé Demiurge, Recur est indispensable. Pour ceux qui l'auraient écouté comme n'importe quel autre album sans s'y plonger totalement, ils ne verront pas la différence.

jeudi 30 janvier 2014

MAN OR ASTRO-MAN ? - Defcon 5, 4, 3, 2, 1.

Quand Man Or Astro-Man ? a fait savoir qu'un album était en cours de réalisation, forcément, j'étais tout fou. Pour quiconque a déjà foutu les oreilles dans leur surf galactique ultra pété, l'expérience est souvent marquante. On twist facilement sur les rythmes de Eeviac ou d'Experiment Zero, ce n'est plus à prouver puisque démontré dans à peu près toutes les galaxies connues. Après une pause d'une dizaine d'années, probablement passée en quelques secondes selon leur propre espace-temps, Birdstuff, Starcrunch et Coco The Electronic Monkey Wizard ont enregistré de quoi faire tourner un 33 tours en entier (après quelques 7" dont nous avons déjà usé la surface) accompagnée d'une nouvelle recrue, féminine cette fois, et probablement calé dans le même cosmos que les trois autres. Mais à l'écoute de l'album lors de sa sortie, ce fut une petite déception - d'ailleurs, on a probablement bien fait de ne pas se jeter dessus pour le chroniquer, probablement qu'il aurait ramassé cher; mais finalement, prendre son temps est un peu devenu une règle d'or ici bas. Pas ou peu de surprises, pas de morceaux franchement fantastiques au delà de ceux déjà gravés sur les Analog Series. C'est finalement après de longs mois qu'on y revient, et cette fois, on adhère. MOAM? avait l'habitude à chaque album -jusqu'à EEVIAC- d'accélérer le rythme générale de ses albums. Ce Defcon ne joue pas à ce jeu, mais uniquement à celui qui consiste à remettre le couvert et à se fendre la gueule. Le délire de l'espace demeure bien en place, seuls les samples n'ont pas passé l'épreuve du temps, à l'inverse des voix qu'on a jamais autant entendus, et le groupe se focalise uniquement (ou presque) sur des sons qui sortent de ses instruments -comme si le sampler n'en était pas un. Guitares surf, basse cosmique, oscillateurs galactiques se ruent dans les enceintes, menés par le jeu toujours aussi impeccable du batteur, véritable meneur débrouillard du groupe. Sur New Cocoon, le ton se fait plus sévère, presque paranoïaque et guerrier. A quelques reprises, MOAM? s'aventure également plus du côté de l'électronique, sans pour autant dévier de sa trajectoire : les sons sont épais et font toujours référence à une SF datable au carbone 14. Les années 60-70 comme influence, Man Or Astro-Man? n'a pas fondamentalement changé. Et si une première écoute pouvait décevoir, putain on est content de les retrouver !

vendredi 24 janvier 2014

ERIK BRUNETTI - FUCT

Les livres ici sont plutôt rares, pas de gros lecteurs parmi nous. Alors quand on décide d'en mettre un en avant, généralement, c'est qu'il est plein d'images dedans et que la portion de texte y est assez mince. Et encore plus étrange cette fois, c'est un livre dédié à une marque de... vêtements. Rizzoli (aucun lien) publie donc ce pavé qui retrace l'histoire de Fuct, la marque pensée et créée par Erik Brunetti. Le plus étonnant, c'est que ce soit Rizzoli qui s'y soit collé alors que cette maison avait déjà dédié un livre à Bathing Ape, que Brunetti a tendance à mépriser. Mais bref, c'est Fuct qui nous intéresse ici. Le bouquin fait suite à une expo retraçant les deux décades traversées par la marque et en reprend les grandes lignes. C'est une profusion de visuels originaux reproduits, de photos de campagnes de pubs, de moments de la marque, de soirées arrosées, de logos détournés et d'icônes remaniées. Du premier logo de la marque, ayant détourné celui de Ford au plus récentes campagnes concocté dans des réserves indiennes, en passant par un petit tour chez Larry Clark, grand fanatique de la marque, les grands moments de Fuct y sont largement représentés. Sur ces vingt ans, c'est l'évolution d'une marque issu du graffiti et de la contre-culture telle qu'elle était envisagée au début des années 90 qui se transforme de plus en plus en une marque revenant sur les "basics" privilégiant des visuels toujours fort et des slogans s'imprégnant de l'histoire américaine ("Same Shit, Different Day", associé au monde militaire). Historiquement, Fuct n'est la première marque de "streetwear", ceci étant accordé à Stüssy; mais elle fut la première à remanier les logos d'autres marques et à jouer avec les codes et les images-aujourd'hui extrêmement répandu. Avec X-Large (que Brunetti considère comme l'autre grande influence de BAPE, justement-et à juste titre),  Fuct a façonné la façon dont les fringues portées par les skaters, les graffeurs, les punks sont devenus les vêtements de monsieur tout le monde, passant d'une niche au "streetwear" aujourd'hui omniprésent. A ce titre, l'introduction du livre se compose de 3 essais, dont un par Aaron Rose (beautiful losers), qui explique et recarde au plus juste l'impact et l'importance de la marque. L'édition est magnifique et propose un point d'entrée idéale dans une marque peu connu chez nous, pourtant crucial et qui, malgré un passage à vide, continue de proposer des collections toujours pertinentes mais de plus en plus subtiles.

lundi 13 janvier 2014

KICKBACK/VOMIR - Split 7"

Non, "vomir" n'est pas une réaction à Kickback, même si c'est typiquement le genre de trucs qu'on pouvait lire facilement sur les internets il y a une bonne dizaine d'années à propos du groupe- tu sais, ça va généralement avec des adjectifs de créatif type "nauséabond".... Non, Vomir est le nom du projet harsh noise de Romain Perrot, activiste du genre hyper prolifique au vu de sa discographie pourtant entamée en 2007. Pour ce split sur GSR, Vomir propose un live, "jeune fille, adhère encore un peu de chair". Dommage, je trouve ce genre d'association toujours agréable, mais le titre est un pur bloc sans la moindre variation. Quelques minutes de bruit blanc pur, des infimes subtilités semblent se dessiner sous la couche principale mais rien ne se distingue. Le bruit est le même que celui que fait le diamant si vous le foutez sur le rond central du vinyle. Le son est hyper abrasif, et me rappelle ce qu'a fait de plus teigneux Russell Haswell, par exemple. Mais en version post-machin, tellement le truc ne bouge pas. Sur l'autre face, donc, Kickback pour un titre glorieux, impeccable. Avec le son de "No Surrender" puisque enregistré à ce moment là et avec la voix prise pendant le LP suivant, le triple K est à son sommet sur ce morceau qui démontre tout le génie du groupe. Multiples plans courts, cassures puissantes, le groupe y mêle ses riffs vénéneux et ses rythmes implacables, avec cette voix, hurlante et parlante, si caractéristique.

jeudi 9 janvier 2014

BEYONCE - Beyoncé (pochette planquée 2/2)

Ce disque, sorti à la grande surprise de tous est contenu dans un fourreau et une fois le fourreau retiré, cache un cul.

Y a-til un lien ? Je cherche encore...

DEATH GRIPS - No love deep web (pochette planquée 1/2)

Ce disque, finalement sorti en CD et LP, est contenu dans un fourreau et, comme tout le monde le sait, une fois le fourreau retiré, cache une bite.

J'ai acheté ce disque au même endroit et le même jour que...

mardi 7 janvier 2014

THE PRODIGY - O2, Londres

Pas grand chose de prévu en novembre pour fêter la nouvelle année, la seule fête imposée au monde qui te force à souhaiter une bonne année à ton entourage et surtout une bonne santé, le truc qui flanche souvent trop vite. Si tu nous suis régulièrement (on est pas nombreux alors je te salue) tu sais que Howlett et ses potes font parti des trucs que sur ce site on estime, notamment pour ses prestations live incroyables. Je revend un rein et un testicule pour aller festoyer avec les habitants de la perfide le 31, et après quelques tours sur la Northern Line et la Jubilee Line, me voilà dans l'O2, la salle la plus étrange que j'ai vu de ma courte (?) existence. L'O2 ressemble de loin à une grosse calzone en cure d'acupuncture et l'intérieur est en fait un vaste centre commerciale à la gloire de la salle de concert. Deux salles, un cinéma, une bonne vingtaine de bars et restaurants, on se croirait à Disney Village mais à la place de parents exténués et de hobbits enjoués, ce sont des anglais éméchés (ou en devenir) qui déambulent dans les allées du complexe. Un burger dans l'estomac, et on rentre dans l'arène. Le public de ce soir est nettement divisé en deux. Des ados vulgaires d'un côté, et des trentenaires aptes à embrasser la quarantaine de l'autre. Un peu comme chez nous, sauf que les filles sont plus proche d'être à poil qu'autre chose, le charme de l'Angleterre quand il fait 3° dehors.

Bien sur, Prodigy n'a pas prévu de jouer toute la soirée. Ils commenceront à 00h01, alors il va falloir se farcir l'affiche de première partie et c'est la catastrophe. Je ne sais pas pourquoi les mecs s'entourent de groupe aussi merdiques. Pour paraitre meilleurs ? Je ne crois pas qu'ils aient besoin de ça. Par sympathie pour les jeunes pousses ? Ces mecs ne viennent pas de cette génération, pourquoi chercher à rameuter du jeune avec des appâts aussi honteux ?

Modestep, plus encore que South Central jadis, est probablement le pire truc que j'ai vu sur scène. Tous genres confondus. Toutes époques également. Affreux du début à la fin. Des mecs sur-tatoués en slim à mêche, qui font un mash-up de leurs propres titres et de ceux des autres en mélangeant wobble dégueux et chants emo/hurlements gutturaux avec de vrais instruments ! Ces types ont pris tout ce qui se faisait de pire dans le rock (emo criard idiot) et dans la techno pour en arriver à une mixture molle et vulgaire. Tellement que même Prodigy, qu'en toute honnêteté je ne peux pas le nier, pourtant pas les derniers en mauvais goût, ont une certaine classe en comparaison. Ils ont du jouer 40 titres en 45 minutes, en faisant des petits sauts ridicules, et des "1,2...1!2!3!4!" toutes les 29 secondes. La purge. Derrière un type masqué répondant au nom de Jaguar Skills a fait... la même chose mais uniquement avec des mp3. Sa sélection est tout de même beaucoup plus large, allant du reggae à Goldie, en passant par House of Pain. Moins pénible mais pas franchement mieux. Derrière, Rudimental est un groupe exceptionnel en comparaison. Un DJ et un mec à la trompette qui eux passent des morceaux en entier. Bref, tout ça est assez vain mais permet surtout de faire le soundcheck personnel.

Minuit. Des lasers, du Sergio Leone, un décompte sur grand écran et instantanément la scène se démonte pour laisser apparaître le décor du groupe à la fourmi. D'énormes lampes sont placées devant un énorme jet, tout est fait pour donner l'impression d'être dans un hangar, allant avec le thème du prochain album, normalement "How To Steal A Jet Fighter", qui devrait voir le jour quelque part entre 2014 et une autre vie. Forcément, lorsque le trio et ses deux mercenaires (batterie/guitare) montent sur scène, la mornifle qui va suivre va être méchante et sèche. 1h30 de cette puissance qui fait de Prodigy un groupe hors catégorie sur scène. L'énergie est là, le ton est guerrier. Il y a un je ne sais quoi qui me rappelle la tournée de 2005, pour les 15 ans du groupe, où la musique était plus agressive encore, sorte de mad max belliqueux dans la boite à rythme. Malheureusement, peu de nouveautés depuis déjà 5 ans. On sait que le groupe avait eu des difficultés à s'entendre après avoir tourné pendant 2 ans pour Fat Of The Land, on est surpris de les voir s'acharner à tourner en quasi permanence depuis 2008. Après tout, peu de gens iront dire quoi que ce soit sur leur show, alors que leurs albums séduisent de moins en moins. Mais étonnamment, l'entente semble parfaite, et l'osmose entre les deux vocalistes est encore renforcée. Maxim et Keith Fint semblent bien s'amuser sur scène, et "jouent" plus encore qu'avant le spectacle, là où la tournée de 2004 montraient des retrouvailles timides qui s'illustraient par des absences totales de l'un ou l'autre.
les quelques modifications de la setlist sont donc maigres. Howlett a déterré No Good, son single dance épique de 94, ainsi que Hyperspeed tiré du premier LP. Sinon, c'est vers les 3 nouveaux morceaux qu'il faut s'orienter. "Jet Fighter" et "AWOL" ainsi qu'un autre. J'ai l'impression que Howlett est dans une situation peu confortable à l'écoute de ces 3 morceaux. Devant faire avec un public qui a rajeunit ( les types se dirigent lentement mais surement vers leur 50 balais) et qui se nourrit de groupe comme Modestep, il refuse de céder à la facilité et continue de faire du Prodigy. Mais pas comme "Warrior's Dance", mais plutôt comme Baby's Got a Temper, morceau impeccable de 2002 mais en pilotage auto que le groupe a depuis renié. Breakbeats assurés, riffs épais, pas de sons cheap ou de voix dance. Le mode guerrier du groupe parait à son apogée. Les types viennent du hip hop, du punk, de la scène rave et du reggae. Pas du métal ado ni du dubstep. Il y a un côté quasi éducatif chez eux qu'ils devraient défendre (ce que Maxim a récemment expliqué dans une interview d'ailleurs).  Alors la suite sur disque sera forcément difficile. En attendant, le groupe continue de latter avec énergie tous ceux qui se mettent en face d'eux sur scène. Une année qui commence pas mal avec cet impressionnant concert.

dimanche 29 décembre 2013

La Désolation de Smaug de Peter Jackson

Que pouvait-on attendre de ce deuxième volet du Hobbit, "modeste" préambule au Seigneur des Anneaux, de 320 pages dans sa version poche, transformé par Peter Jackson en tonitruante trilogie de trois fois 2h40 ? Au vue de Un voyage inattendu, on avait déjà un semblant de réponse : en grand pédagogue, Jackson faisait revenir Frodon et le vieux Bilbon pour une réactualisation visuelle de la précédente trilogie, avec reprise des décors, des figures, des visages, des lieux... L'introduction du premier volet avait tout de rassurant, et c'était bien là l'objectif : plus qu'amadouer, il fallait assurer la frange tranquillement acquise que tout allait repartir comme on l'avait laissé la dernière fois. La Comté et ses paysages champêtres, les obscures forêts ensorcelées, les grottes de la Moria, les vastes landes désertes... La Désolation de Smaug proroge cette démarche : rien, non rien, ne sera fait pour te déboussoler toi, le fanboy de la première trilogie de Jackson. Il faut dire que la méthode est maintenant bien rodée, et elle consiste en deux points particulièrement pernicieux : un affaissement psychologique total des personnages porté jusqu'à l'infantilisation et une soumission de l'intrigue à l'impératif spectaculaire. 

Disons le franchement, il n'y a pas de personnages dans cette trilogie, il n'y a que des ersatz de figures, de vagues contours rapidement esquissés, une pelletée d'enfantillages consternants et de rustres performances physiques grimaçantes. Que dire du personnage de Thorin ? L'une des thématiques centrales de l'oeuvre de Tolkien est la tentation. Celle des hommes face aux pouvoirs que pourrait leur conférer l'anneau ; celle d'une frange des elfes quant à certaines prétentions territoriales ; celle des nains face à l'or qui jonche le sol de leur royaume sous la Montagne. Durant les 5h20 de ces deux premiers épisodes, Thorin n'est effleuré par une prémisse de doute qu'au moment où Bilbon est dans Erebor, à batailler avec le Dragon. Alors, là, oui, il a l'oeil qui tourne et ne sait plus trop si c'est le trésor et son prestige qui compte ou bien son ami le Hobbit... Sinon ? Bah vous pensez bien, il est trop occupé à se faire une descente de rivière en tonneau, comme s'il était au parc Astérix le gus... 

Que dire également du personnage de Bilbon ? A croire que, parce qu'on est un personnage de petite taille, on doit être considéré comme un enfant en permanence. Je suis de mauvaise foi : c'est également le sort que réserve Jackson à tous les nains qui l'accompagnent. Une bande de vieux enfants, aux caractères aussi complexes et trempés que ceux de Blanche-Neige... Bilbon n'existe pas ; car mis à part les quelques grimaces facétieuses ou énervantes, c'est selon, son rôle est également réduit à la portion congrue. S'il se met à jouer plusieurs fois avec son petit anneau, il n'évoque son effet tentateur et déstabilisant qu'à une seule reprise : le ridicule moment où il confie à Gandalf avoir trouvé son courage, à l'orée de la forêt... Sinon ? Rien, lui aussi à autre chose à faire que d'exister : il doit tuer des araignées géantes et voler des clefs... 

On pourrait s'attarder longuement sur chacun des personnages. Celui de Legolas est assez drôle. On se demande comment ce Legolas là a pu devenir celui du Seigneur des Anneaux... Outre l'incohérence de caractère, on admire l'incohérence physique. Ouais, Orlando Bloom a pris dix piges entre temps et ça se voit drôlement... M'enfin, ça, à la rigueur, c'est indépendant de Peter J. Quoi que, quand on voit ce que Fincher avait fait de Brad Pitt sur Benjamin Button, on peut lui reprocher d'utiliser à tort et à travers la CGI et de ne rien faire pour ça. 

Chaque personnage est donc réduit à son rôle d'acteur ; comprendre qu'il n'existe que dans son action, par et pour celle-ci. Ce qu'ils pensent ou pourraient penser ? Aucune importance. Ils ne sont là que pour répondre aux exigences scénaristiques, sans aucune autonomie intellectuelle. On a parfois l'impression que Jackson ne sait plus quoi faire de sa horde de nains d'ailleurs. Alors oui, du coup, et parce que sinon ça manque de glamour, il y en a bien un qui tombe amoureux de Tauriel. Pourquoi ? Va savoir... C'est ennuyeux, voire gênant. Mais vraiment. Car terriblement naïf et infantile. Une rencontre d'adolescents enfermés chacun dans leur cachot (lui prisonnier des Elfes, elle prisonnière de l'attachement de Legolas auquel elle ne consent pas), et pendant une fête elfique consacrée à la lumière des étoiles... Voilà, un nain utile : il remplit sa mission glam' et romantique. On peut cocher cette case dans le cahier des charges ! Tâche suivante...

Mis à part le flash back particulièrement inutile qui ouvre le film, La Désolation de Smaug est d'une linéarité confondante. C'est un peu comme suivre un marathon (ça dure environ le même temps en plus...) : on court dans la forêt. Il y a embuche, tout semble perdu mais hop, on trouve une solution complètement dingue qui en envoie plein les yeux aux spectateurs et on repart courir, dans une prairie cette fois, ou dans un village, on retombe dans un piège, etc. De la philo ? De la psycho ? De la politique ? S'il fallait jauger le cinéma de Jackson au milieu de notre décennie, il souffrirait terriblement de la comparaison avec Game of Thrones... Infantile plus qu'enfantin, le cinéma de Jackson renvoie une image puérile de lui-même au spectateur, conforté dans son éternelle adolescence, dans son univers dépolitisé, où l'humour se dresse même dans les pires situations, dans sa masturbation sans jouissance ou plutôt dans sa jouissance sans sperme. A ce titre, Game of Thrones apparaît comme un retour à la modernité : une violence complaisante, certes, mais une tension politique terrible, des enjeux vertigineux et de véritables dilemmes qui interrogent l'exercice du pouvoir et ses tentations, l'humanité et ses organisations sociales. Si la série télé d'HBO n'est pas exempte de défauts, elle a le mérite de remettre la chose politique au centre d'une medieval fantasy féroce et cruelle : oui, spectateur, je te prends au sérieux et je vais briser certains de tes rêves de gosses parce qu'un coup de pied au cul ne peut pas te faire de mal. 

Rien chez Jackson n'a cette perspective. Rien chez Jackson, si ce n'est la 3D, n'a de perspective. Pour peu que je me souvienne (et ma mémoire peut défaillir...), le premier plan du film est un plan sombre sur une ruelle d'un village boueux noyé sous une épaisse pluie nocturne. Par la gauche, un gros monsieur sort d'une baraque, mord dans ce qui semble être un morceau de viande et crache son morceau par terre avant que la caméra n'avance et que l'homme disparaisse. Cet homme n'est autre que Peter Jackson, habitué des petites apparitions dans ses propres films. Pour sûr que ce crachat inaugural renseigne plus, à mes yeux, l'attitude de Jackson vis à vis de l'oeuvre de Tolkien, que n'importe quel geste cinématographique de sa part... 

En complément, le très bon article du Monde, qui était parti l'an dernier à la rencontre du fils de J.R.R. Tolkien, Christopher, relatant son gigantesque travail de valorisation du travail de J.R.R., et son désespoir vis à vis de ce que Jackson a fait de l'oeuvre de son père. A lire ici

jeudi 26 décembre 2013

Frédéric Back...

Voilà un bien triste cadeau de Noël. Dans son édition numérique de ce matin, le journal Le Monde signalait la disparition du réalisateur et dessinateur Frédéric Back. Ce français, né en Sarre en 1927, à une époque où ce territoire germain était rattaché à la France, était tombé amoureux fou d'un territoire sauvage, mystérieux et cousin : le Québec. Parti pour Montréal en 1948, il y enseigne aux Beaux-Arts avant de rejoindre Radio-Canada en 1952 et d'y devenir illustrateur. 

Ses talents de dessinateur vont se révéler au grand écran à partir des années 70 et vont l'amener à la consécration dans les années 80. Ecologiste amoureux, végétarien et grand engagé dans la protection de la nature et des animaux, Frédéric Back dédie tout son art à ses combats. Dans Tout Rien (1978), dessin animé un brin créationniste, Back raconte les difficultés d'un Dieu silencieux à trouver une place à son Adam et à son Eve. Il y pointe l'insatisfaction constante de notre espèce, incapable de trouver et de choisir sa place, que ce soit sur la terre, dans les mers ou dans les cieux, et constamment à se plaindre d'être délaissée par le créateur. Ces humains colériques et pleurnichards en viennent à trahir celui qui leur a donné vie, en pillant son monde d'abondance, emportés dans la surconsommation et l'apparat, et finissent même par le tuer d'une lance en plein visage. 

Tout Rien (1978)

Le travail de Back ne s'arrêtait pas à une contemplation désabusée de l'incapacité des hommes occidentaux à vivre en harmonie avec la nature. Son oeil critique, souvent sévère et emprunt d'une empathie profonde envers le règne animal, était accompagné d'une réflexion historique sur la culture québécoise et sur la culture de la destruction de l'occident européen. Dans Crac ! (1981), il dresse l'histoire d'une famille québécoise qui vit le passage de la paysannerie à l'urbanisation, au travers du sort d'un fauteuil à bascule qui traverse les générations avant d'être jeté aux ordures et récupéré in extremis par un gardien de musée. Ce court-métrage de 15 minutes lui vaudra au 1982 son premier Oscar du meilleur film d'animation. Dans Le Fleuve aux grandes eaux (1993) Back conte l'histoire du Québec par le biais de son fleuve mythique, le Saint-Laurent. Ode magistrale à la richesse de la biodiversité, le film se meut peut à peut en un portrait triste et violent de l'exploitation marchande d'un fleuve nourricier, épuisé par la pêche, l'exploitation des tanneries, l'industrialisation et la pollution. 

Crac ! (1981)

En 1988, Back glane son second Oscar pour son adaptation de Giono, L'Homme qui plantait des arbres. C'est la première fois qu'un texte littéraire lu par un comédien, en l'occurrence Philippe Noiret, est adapté en film d'animation. Le style de Back est plus épuré, plus doux. Il travaille surtout les transitions dans un récit lent et reposant, dont la portée humaniste et écologiste prolonge la réflexion de l'auteur. 
« J'ai utilisé des crayons à la cire sur l'acétate dépoli, ce qui permet de travailler à plusieurs niveaux les transparences. J'ai dû recommencer une grande partie au début parce que je voulais avoir une image plus riche au niveau de la matière et plus douce aussi. J'avais essayé des encres qui venaient en transparence par dessus l'image, mais n'ayant pas obtenu les résultats souhaités, j'ai dû abandonner ces ajouts. Le plus important était de créer une progression dans un récit où celle-ci est presque imperceptible. C'est comme regarder un arbre pousser, ça ne se remarque pas trop, mais à la fin…». 
A la fin, il reste un travail mémorable à la sincérité jamais altérée, qui renvoie plus aux morales politiques de Miyazaki qu'aux écrits de Thoreau. Dans cet autre pays de la wilderness, un européen a dessiné la beauté de la nature et l'importance de la protéger, non sans un certain traditionalisme vieux jeu, mais avec beaucoup de créativité, de poésie et d'esprit. Et pour Noël, 15 minutes de Back valent assurément tous les Disney...

mercredi 25 décembre 2013

Albator, Corsaire de l'espace de Shinji Aramaki

Comme une madeleine de Proust qu'on aurait trempée dans de l'huile de foie de morue. Tout avait pourtant bien commencé. Un teasing efficace (comment pourrait-il en être autrement en ces heures de marketing viral ?) puis une première bande-annonce qui, malgré sa soundtrack criarde et légèrement irritante, dévoilait, ou plutôt, laissait espérer, les contours d'un space opera richement mis en scène et animé avec esprit. Déjà je sentais fourmiller quelques enfantines envies, une excitation toute juvénile et un brin électrique, comme une poussée d'hormones... Et puis Noël, les festivités, l'ambiance un peu douce et hallucinée de l'après-festin, comme une gueule de bois où rien n'a l'air vraiment réel et où, pourtant, rien n'est véritablement impossible non plus. Je traîne sur l'ordi, regarde des bandes-annonces, pour la énième fois celle d'Albator. Ma mère surgit de nulle part, se poste derrière mon dos et témoigne avec vigueur de son excitation : elle veut le voir. C'est l'argument de trop : quoi de plus noble, en ce 25 décembre que de faire un geste altier et altruiste ? "Maman, enfile tes jambières et ta parka fushia, j't'emmène voir la mer au CGR de Torcy". 

Je n'ai pas de problème de nostalgie. Albator, s'il est une figure importante du panthéon de mon enfance n'est pas non plus un intouchable mythe. De manière générale, je conçois très bien qu'on déconstruise les mythes. Il arrive d'ailleurs, que ce soit une entreprise salutaire, voire profitable. Que l'on partage ou pas les points de vue politiques de Nolan, on doit admettre que sa relecture de Batman est intéressante. Certes, il est plus difficile d'en dire autant des réactualisations de Tron ou de Dragon Ball Z... Force est de constater que la version d'Aramaki, bien qu'auréolée de la bénédiction de l'auteur Leiji Matsumoto, souffre de trois problèmes impardonnables et qui resteront impardonnés pour longtemps. 

Teaser

Et c'est tout d'abord la faute de Harutoshi Fukui et de Kiyoto Takeuchi, les deux scénaristes, qui n'ont pas su insuffler au film une dimension réflexive et humaniste aussi forte qu'elle pouvait l'être dans la version d'origine. Ici, la dénonciation de l'opulence et de la surexploitation des richesses terrestres est remplacée par la menace démographique. Les terriens se sont dispersés dans l'Univers, l'ont pillé et veulent revenir sur Terre. Seulement, celle-ci ne peut tous les accueillir et la Terre est déclarée sanctuaire. Cherchant un sens métaphysique à leur propos, les deux auteurs donnent l'impression de ne pas savoir où donner de la tête. Leur texte est brouillon, faussement complexe, comme s'il dissimulait bien un manque cruel d'enjeux moraux. 

Les space opera, et les films de science-fiction en général, ont ceci de particulier qu'ils sont presque toujours des métaphores de notre présent, une tentative uchronique ou futuriste de dénoncer les travers de notre société. Star Wars s'inscrivait dans une double logique de guerre impérialiste au Vietnam et de guerre des auteurs contre les Studios ; Jin Roh offrait une réflexion sur l'état politique du Japon dans les années 60 et 70 et sur certaines dérives sécuritaires ; le récent Gravity est bien plus une réflexion sur l'avenir et la condition de la femme qu'une ode à la beauté de l'espace. Le scénario de Fukui et Takeuchi se perd, entre considérations écologique et guerre de survie, entre nécessaire recommencement et croyance religieuse dans le pouvoir de résurrection de la nature. Entre un taoïsme révolutionnaire en origami et un miyazakisme spatial aux dialogues qui sonnent comme autant de sentences, de verdicts graves et solennels d'un procès sans accusé. 

On passe donc sur les nombreuses infidélités faites au manga de Matsumoto et à l'animé de Rintaro. Exit les Sylvidres, place à la coalition Gaia (déesse de la Terre dans la mythologie grecque... si c'est pas se creuser la tête ça...). Exit aussi les tenues de none de Nausica, habillée ici comme une tenancière de bordel du Far West... Le deuxième gros problème du film est sa conception 3D terriblement hideuse. Si les graphismes de l'animation sont d'un grand soin pour ce qui est des paysages, des vaisseaux ou des combats interstellaires, ils sont assez calamiteux quand il s'agit de mettre en mouvement les personnages et de leur donner des expressions. Leur faciès est figé, comme un glacis léché de publicité, comme une animation soignée de jeu vidéo, mais sans âme qui vive, sans autre vertigineuse possibilité qu'un froncement de sourcil. Les visages des personnages sont en réalité, à l'image de leur personnalité : lisses et factices. L'échec des techniques de capture du visage est ici étonnant. 

Mais ce n'est vraiment pas sur l'animation qu'il faut blâmer Aramaki car, bien que quelques images soient trop sombres, ce qui est le lot de tous les films en 3D de toute façon, c'est la mise en perspective du film qui est dégueulasse comme pas possible. Ce n'est pas une question d'être pour ou contre la 3D. Pour le coup, l'idée qu'elle puisse être un atout spectaculaire m'avait même effleuré l'esprit. Sauf qu'ici, c'est tout simplement dégoûtant. Les contours bavent horriblement si bien que la moitié de l'image est floue ou dédoublée même avec les lunettes... Les seconds plans sont souvent illisibles, tout comme bon nombre de séquences trop lumineuses (tous les passages dans la verrière, avec les fleurs, etc.). Cela rend le film particulièrement pénible et douloureux, car l'enlaidissement est réel et la perde de qualité patente, surtout pour un film qui, au final, n'a plus que cela à offrir. 

Car il ne faut pas compter sur le plaisir de revoir Albator pour nous remonter le moral. Si le scénario est inutilement alambiqué et la 3D ratée, ne devait-il pas nous rester alors ce petit brin de nostalgie, ce simple plaisir enfantin, cet émouvant sentiment régressif de revoir un visage familier dans un nouvel univers visuel tout entier dévolu à sa gloire ? Diantre. Albator est aussi fantomatique que son vaisseau durant toute la première partie du film, n'apparaissant que par de frustrantes bribes où il ne dit mot, où il n'existe pas. Un spectre qui ne fait que retourner bruyamment sa cape, sans charisme, sans idéaux. Jamais il n'évoque ce qu'est pour lui la liberté, jamais il ne donne une dimension lyrique, héroïque, révoltée ou révolutionnaire à sa quête. En réalité, ce n'est l'affaire que d'une pauvre rédemption personnelle. Le drame ! Voilà notre résistant, mystérieux pirate défenseur des libertés humaines, cherchant à s'absoudre et à réparer ses propres erreurs (bon il a quand même foutu en l'air la Terre par ses conneries, mais tout de même, ça change pas mal de choses...). Psychologie de comptoir au beau milieu de l'espace intergalactique... Parole de Maman, on est loin de l'Albator 78 et de l'Albator 84... 

mardi 10 décembre 2013

DELTRON 3030 - Trianon, Paris

L'importance du projet avait presque de quoi faire peur. Finalement, que peut-on attendre d'un super groupe hip hop aussi bien gaulé,quand sur disque le groupe enchaîne chef d'oeuvre et coup de maître ? Si le premier Deltron, terreau de Gorillaz, faut-il le rappeler, était un album culte, sa suite, longtemps attendu se place dans le cadre difficile de devoir honorer le passé... Event II est un album qui ne démérite pas au côté de son ancêtre. Et sur scène ? On y va par curiosité, et en ce qui me concerne, je dois l'admettre, pour voir Del The Funkee Homosapien, un des plus importants et charismatiques MCs de ces deux dernières décennies.

La première idée brillante, c'est de laisser place à Kid Koala pour ouvrir. Non seulement le DJ nous permet de prendre la température d'un point de vue soundsystem, mais également de faire une démonstration impeccable. Fou et particulièrement enjoué, le type est aussi bon techniquement qu'il est un fin "selector". Un hommage appuyé aux Beastie ("pass the mic" et "So watcha want" hurlent dans la sono pendant qu'il crie "RIP MCA Beastie Boys!!"), un Second Bad Vilbel dAutechre muté en pâteuse agression lourde, un Machinegun de Portishead renforcé rythmiquement, et surtout un incroyable Poison Dart de Kevin Martin, collègue de label, sont parmi les morceaux qui pilonnent la salle grâce au son colossal que délivre les enceintes du Trianon. Plus technique, il est capable d'enchaine musique hystétique  pour enfants (Yo gabba gabba) avec un morceau plus solennel, où il ajoute à un chant féminin très sobre de magnifiques sonorités de sirènes qu'il accole mélodiquement au squelette originel. Sans être de la trempe d'un Mix Master Mike, il est un technicien sérieux, appliqué et créatif. On apprécie d'autant plus que Kid Koala joue sans laptop, sans serato, et pioche chaque morceaux dans une mâle à vinyle. Le genre de pratique qui semble presque d'un autre âge.

Vingt minutes de pause et c'est un orchestre d'une douzaine de musiciens qui prend place, ainsi que 4 choristes. Un batteur qui semble avoir peur de faire mal à son kit et un guitariste qu'on jurerait échappé d'un groupe de stoner japonais s'installe également, accompagné de Juan Alderte, bassiste de feu Mars Volta. On sait que le carnet d'adresse de Dan The Automator est important, et il le prouve en prenant le premier intermittent possible pour tenir la 4 cordes. Dan The Automator, producteur de l'album et tête pensante du projet, joue la carte du chef d'orchestre au pied de la lettre. En queue de pie, il mène son orchestre (ou son contrôleur MIDI) à la baguette. Pourquoi pas. Producteur de l'ombre,  responsable de quelques réussites pop (Gorillaz) et d'autres chef d'oeuvre  (Handsome Boy Modeling School, Dr Octagon...) sa présence est singulière mais justifiée. Devant, c'est Del qui sera l'incarnation de ce projet fou, sorte de SF sonique rugueuse et ambitieuse, qui s'appuie autant sur les sons galactiques que les orchestrations de William Sheller. Empereur de l'underground, Del est surtout connu pour être la voix du tout premier maxi de Gorillaz, et aussi pour être le cousin d'Ici Cube qui, avant de jouer dans Anaconda, avait sorti quelques bons disques, et produit le premier LP du MC. Del est un de ces rappeurs au talent souvent mis en avant mais aux succès modeste. Pourtant, ses albums sont toujours de très bons enregistrements, de son classique 'No Need for Alarm', à des choses plus récentes comme son album avec Tame One ou "Funk man". Flow élastique, paroles barrées, le type fait partie des grands du rap indé. Avec un line up aussi impressionnant et solide, on se fait forcément petit quand résonne "3030", morceau inaugural du premier enregistrement, renforcé par l'improbable orchestre. Cuivres et cordes sont amples et le son est décuplé, la beauté de la partition initiale est magnifié par le live et l'affiche. Del est particulièrement à l'aise avec ses paroles et son flow en caoutchouc donne l'impression d'une facilité pour lui. Il joue avec une tranquillité comme un instrument à part entière, sans forcé, tout en habitant la scène de petites danses qui me remémorent le genre de gestuel que peut avoir 3D de Massive Attack.

90 minutes de show, allant piocher aléatoirement dans les deux albums, voilà ce que propose cet ensemble assez impressionnant, mené avec talent par ses 3 cerveaux. Dan the Automator fait surtout le spectacle, mais Kid Koala habille de milles sons et textures les morceaux avec l'intelligence qu'on célébrait déjà lorsqu'il entamait la soirée. Del, du haut de ses 27 kilos assure un spectacle en décalage totale (il est en survet et se pointe en skate) mais incarne son personnage et son univers avec conviction. Forcément, le groupe a annoncé des invités sur ses dates européennes. Alors on se permet de croire que De La Rocha a suivi son pote de Mars Volta. On imagine que Damon Albarn a pris un billet d'Eurostar pour faire quelques morceaux. On espère Mike Patton. On aura... Anaïs, dont Dan vient de produire l'album. Faut-il vraiment souligner la surprise et la déception ? Et si Albarn n'est pas venu, le show se clôture en dernier rappel sur... "Clint Eastwood". Beaucoup ont parlé de "reprise", mais finalement, quoi de plus logique ? Deltron a préfiguré Gorillaz il y a plus de 10 ans et la paire Del/Dan est responsable du morceaux autant que le chanteur de Blur. Les voir se ré-approprier cet énorme morceaux dans le cadre de Deltron est jouissif. Comme un puissant rappel de leur créativité, de leur génie, mais aussi comme un moyen d'exorciser une absence de 13 ans, puisque pendant longtemps, Clint Eastwood fut la dernière trace sonore du groupe. Très belle conclusion pour une performance incroyable d'un groupe inventif, intelligent, qu'on espère encore inspiré pour la suite.

jeudi 28 novembre 2013

RUN THE JEWELS - Pan Piper, Paris.

Je n'avais jamais entendu parler du Pan Piper avant cette date. Bien localisé pourtant, puisque derrière le Souffle Continu, pas loin du père Lachaise. Et la salle gagnerait à se faire connaitre. On s'y gare facilement, le coin est cool. La salle est assez grande -type Nouveau Casino- et le son est très bon. On le vérifie rapidement quand la première partie, un DJ anonyme, passe des mp3 pendant une heure. Sélection hip hop exclusivement, du old school au trap, pas mal foutue, agrémentée de cuts dans tous les sens. Le sound system est solide, les basses sont impressionnantes. D'ailleurs, quand le DJ sort A Tribe Called Quest, on reste persuadé que ce groupe est le plus épais de tous les temps, bien loin devant n'importe quelle formation doom.
J'ai toujours raté El-P depuis 6 ou 7 ans que j'essai de le voir sur scène. Quand c'est pas une tournée annulée, c'est une date oubliée ou une soirée sold out. C'est pas faute d'avoir saigné ces disques et d'en avoir défendu même certain ici. Killer Mike m'intéresse moins, son album solo m'ayant plus fatigué qu'autre chose. Avec l'excellent album de Run The Jewels, il était temps de corriger le tir.
Run The Jewels se déplace en formation simplifiée. Un DJ, un Killer Mike et un El-P. Exit donc les types derrière synthés et instruments qu'on pouvait voir sur leurs vidéos. Trois types seulement qui montent sur scène sur fond de We Are The Champions de Queen. Les types n'ont pas bu que de l'eau et ont le sens du spectacle. Tout de suite s'enchaine alors rien de moins que l'album fraichement sorti, quasi entier, avec assez peu de temps mort, quelques blagues de temps en temps et des "say Run The Jewels" lancé assez régulièrement par  Killer Mike. La paire est particulièrement énergique. El-P donne. Son flow sec et nerveux est renforcé par une énergie vocale surprenante, il en est presque à crier. Courant, dansant, sautant, les deux s'amusent bien et font vivre avec une rage communicative leur set. Toute la scène est arpenté en long et en large par Jaime & Mike faisant de la soirée un véritable show qui ne peut laisser personne de marbre dans la salle. Bien sur, cette énergie est magnifiquement soutenue par les beats et sons concoctés par El-Producto chez lui à NYC dans son abris, qui sur scène prennent leur aspect de punitions SF sonique sur-puissantes. Expédié le temps de 9 morceaux, le groupe revient très rapidement pour lancer 2 morceaux d' El-P (les excellents "Drones over Bklyn" et "The Full Retard", tirés de C4C) et 2 autres de Killer Mike dont un que le type fera directement dans la fosse, sur fond d'une seule infra-basse martelant le rythme.

Ps: la photo n'est pas de moi, si j'en récupère une décente je la mettrais en lieu et place.

lundi 4 novembre 2013

KICKBACK + LENGTH OF TIME + LODGES - Maroquinerie

Le problème avec les groupes de genre qui ouvrent pour Kickback, c'est la difficulté de s'imposer et de paraitre personnel. Kickback étant désormais une bête unique dont l'espèce et la catégorie sont inconnues, le moindre groupe qui "sonnerait comme" pourrait avoir l'air fade. Lodges, placé là dans les derniers instants souffre cruellement d'un manque de personnalité, d'impact. Le fait que le mec à la voix ait à peu près la même que les milliers de formations du genre pullulant sur scène n'aide pas. Le triple K a déjà exprimé sa fatigue à jouer avec toujours le même type de groupe, et si je suis incapable de dire si Lodges ests dans les petits papiers du trio/quintet parisien, l'impression est en tout cas bien là : mention honorable mais musique vaine. Je regrette de pas m'être déplacé pour l'affiche Yussuf/Cobra/KKK l'an dernier, mais c'est bien fait pour ma trogne.
Length Of Time est un groupe (plus ou moins) associé au H8000, soit une formation Belge qui donne dans le teigneux qui a son lot de fanatiques derrière. Les parties chantées sont bien foutues, et ça joue avec une aisance et une puissance certaine. Le batteur notamment appuie une rythmique impeccable.
Kickback fait partie des groupes où il est impossible de savoir ce qu'il va se passer une fois sur scène, sachant que potentiellement tout le monde dans la salle est en danger. A part eux, je ne vois que Gehenna et Oxbow qui sont apte à instaurer le même climat. Et si personne ne vient faire le malin devant Robinson, Kickback ramène un certain nombre de gaziers en survet et qui font des étirements avant le show. Bienvenue à Super Pro ! Et c'est pendant Length Of Time, finalement, que le gros de la soirée côté public va se passer. A 2 morceaux de la fin, c'est pas loin de 20 types qui se foutent sur la gueule. La situation se tend, l'embrouille gonfle et se déplace dans la salle en effet boule de neige. Et voilà une vingtaine de gars foutus à la porte. 20€ la place. Quitte à se faire sortir, fallait aller ailleurs, le billet étant 2 fois moins cher sur les autres dates de la tournée. Merci la capitale !
Encore 2-3 mouvements ischios-jambiers et quadriceps et on est bons pour accueillir les mecs qui se fendent la gueule avec le Diable. Autant dire que dès que le batteur a terminé de mener la deuxième mesure le constat est clair : Kickback est imbattable sur scène. T'aimes ou t'aimes pas, les petites provocations te font rires ou pas, mais musicalement et scéniquement, c'est la taloche, avec élan certes, mais elle est bien là. Douloureuse. La scène est complètement habitée par les 5, avec un trio solide (Damien/guitare-Stephen/voix-Pascal/basse) et 2 mercenaires (second guitariste et batteur) qui ne font pas de la figuration. Le batteur notamment, arrêtons nous sur le bonhomme. Un type visiblement increvable, qui n'a, d'ailleurs, jamais chaud puisqu'il ne quittera ni sa casquette ni son hoodie de toute la soirée, alors que le gentleman n'est clairement pas économe en mouvements amples. Il tape comme une bête avec une précision remarquable, il ne fait pas tâche suite à Doucet qui tenait les baguettes pour le triple K il y a 10 piges. Je me rend d'ailleurs compte que ça fait 10 ans que je n'ai pas vu le groupe sur scène, pour le mythique concert au Pulp. En 10 ans, la haine a monté en puissance, la rage du groupe sur scène est plus importante encore. Chaque note est investit, chaque hurlement est une incantation, mais jamais sans aller dans une théâtralité metal. Le rapport est physique, le son est palpable, l'ambiance est pesante mais réelle, avec une absence totale de mise en scène.
Le groupe joue massivement des morceaux issus de ces deux derniers disques, "No Surrender" et "Le Diable rit avec nous", n'allant visiter le passé que rapidement. D'ailleurs, en allant jouer un Heaven and Hell en forme de célebration, le groupe prévient les parisiens que ce sera la toute dernière occasion de les voir dans la capitale. C'est dommage si c'est vrai : Kickback est tellement au dessus de toute concurrence sur scène que l'on ne pourra que regretter cette absence. Parce que le groupe ne fait pas que jouer une musique teigneuse et agressive : elle est aussi sauvagement bien branlée dans son "groove" (terme détesté) et son rythme ondulant et efficace. Son rock sale est aussi crade que sinueux, aussi vile qu'addictif.
Au final, on est pas chez Pinder mais on fait les comptes: une bagarre, un coup de tête, 5 ou 6 mollards, une bouteilles jetée à la console, un spot explosé, un retour malmené, 2 jets de micros, et une dizaine d'insultes.


Ps: Si tu passes ici de temps en temps, tu verras que je finirais par mettre une photo du concert. En attendant, c'est l'affiche. Bah oui, on est précaire ou on est pas, on se démerde.

mardi 29 octobre 2013

AUTECHRE - L-Event

Après avoir mis à l'épreuve les plus endurants de ses auditeurs et fanatiques avec un double album aussi passionnant qu'assommant, le duo continue d'exécuter son plan. Le schéma reste le même que pour le coup d'avant : un album et son EP, extension bonus à la thématique identique. Ici, le code de l'intitulé demeure ("exai"=XI=11; "L-event"=eleven=11), l'unité graphique aussi. 25 minutes de concassages électronique sur un vinyle qui semble pouvoir s'insérer dans le coffret dudit album. La rigueur d'Autechre dans toute sa splendeur. C'est à se demander si Booth et Brown ont déjà quelques albums d'avances - on ne parlera pas ici de concepts mais bien d'objets, car comme chacun sait, Autechre fait la musique du futur et l'absence de concurrence se renforce à chaque nouvelle production. Quatre mouvements sont là pour terminer (?) Exai, dans un exercice brutal et martelant. Désormais Ae n'évoque plus rien d'autre que lui même, et les images qu'il peut provoquer à son écoute ne sont plus que forme géométriques digitales rigoureuses et destructions extraordinaires. Le duo se re-plit sur lui-même, sa musique ne semble plus qu'être un déchainement de fréquence et de rythmes incompréhensibles. Les références sont désormais totalement invisibles. Les machines ont pris la tête du projet. La déshumanisation semble même être devenu le mot d'ordre : pas de prestations public, et une seule interview accordée à un magazine japonais pour parler de cette période pourtant riche. Autechre n'a jamais été aussi mutique que lorsque sa discographie se compose de pièces aussi imposantes. On cherche alors attentivement à disséquer cet EP, court, massacrant; à le comprendre. Austère et désarmant.

mardi 22 octobre 2013

NINE INCH NAILS - Hesitation Marks

Reznor avait lancé un concept novateur il y a quelques années : l'auto-split (ou la scission avec lui-même, mais ça, ce n'est ni de lui, ni de moi). Reznor=NIN. Donc quand le "groupe" est sensé raccrocher en 2009 on n'y croit pas une seconde. Depuis sa carrière est partie dans deux versions se répondant logiquement. Une première, sorte d'épouvantail des clous de 9 pouces, mené avec sa femme qui ne laissera qu'un vague souvenir aux auditeurs. De l'autre, un boulot de metteur en son pour Fincher débouchant sur deux bandes originales fabuleuses, passionnantes. Bref, comme prévu, au bout de quelques années le projet reprend forme, convie anciens (Fink, Cortini, Belew de King Crimson qui, on me signale dans l'oreillette, jouait déjà sur le LP de 94) et nouveaux (Eustis de Telefon Tel-Aviv et Puscifer, Avery de Jane's Addiction qui mettra les voiles rapidement...) pour produire une suite à Slip, dernier enregistrement jusque là.
Même si Reznor me fait rire en tant que musicien de rock (ses lives, "Slip", justement, ou "With Teeth") j'admire toujours autant l'homme de studio. Ses deux scores et How To Destroy Angels semblent avoir été des moyens de continuer les explorations électroniques qui sous-tendaient Downward Spiral et Fragile et qui menaient Year Zero et Ghost. Hesitation Marks est quelque part par là : à la croisée de ses productions les plus intéressantes. L'héritage d'une quête de sons électroniques, de sculptures sonores issus de longues sessions où les rares guitares se cherchent une place au milieu des cables de synthés modulaires et des potards de bécanes analogiques est au coeur de l'album. Si chronologiquement cet enregistrement se situe à la suite d'un album rock, il est stylistiquement la suite de Year Zero ou même de Downward Spirale, le glorieux chef d'oeuvre - l'univers graphique en est d'ailleurs très proche, puisque résultant du travail de Russell Mills dans les deux cas, et qui m'évoque les oeuvres de Dave McKean. Il reprend du dernier une concision et une efficacité alors qu'il reprend la méthodologie du premier. Le tout en définitivement plus pop, gentil. Hormis le morceau niais jusque dans ses accords de guitare que forme "everything" cette accessibilité n'est pourtant jamais repoussante. Entre ses nombreuses couches de sons s'empilant les unes sur les autres pour créer des murs digitaux redoutables, ses rythmiques concassées se faisant comme des réponses au rythmes globalement plus dansant (find my way), NIN revient avec un album d'artisans soigneux. Avec son casting impeccable Hesitation Marks est un album solide et auquel on s'attache sans difficulté : le travail de Reznor et de sa bande est minutieux, foisonnant, passionnant. Et si on ejecte bel et bien un morceau, la seule ombre au tableau est peut-être le manque d'innovation sur les voix. A avoir trop délégué cette tâche, on pourrait penser que Trent a copié/collé ses lignes de chant d'un morceau à l'autre par manque de moivation. L'impression de l'entendre geindre de la même façon devenant alors usant au fur et à mesure que le disque avance.